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CHAPITRE VI

TURASÉAS ET SOIf STOÏCISME

Néron aussi méchant qu’il « été bon. — Le sioïcisiiic. — Doctrine cher Ica Greos, vertu chei les Romains. — Celte philosophie placée entre le paganisme et le christianisme. — Le stoïcisme ne peut être compris des masses. — Caton d'Ulique cesse d'ètre Romain pour devenir philosophe. — Thraséas bien supéricnr à Caton l'Ancien. — Famille de Thraséas; réle des femmes sous l'empire. — Modération de Thraséas. >

Néron, qui voulait d’abord le bien avec l'impétuosité de son caractère et l'impatience de son âge, exagérait sa générosité jusqu'à dédaigner la raison d’Élat que lui opposaient les sénateurs; mais irrité plus tard de voir méconnaître ses bonnes intentions et d'apprendre qu'on menaçait son pouvoir, il exagéra bientôt la raison d'Élat jusqu’à ble.«.ser la justice et l'humanité. Àu moment mémo où le tyran foulait aux pieds les mœurs et les lois, usant de son autorité sans pudeur et sans frein, les patriciens affirmaient leur lilÿirlé aussi énergiquement que César proclamait sa puissance, et ils opposaient la philosophie inflexible de la dignité humaine à la politique du pouvoir absolu.

Cette philosophie, c’était le stoïcisme; religion des âmes hautaines, qui n'est pas seulement interdite au vulgaire, mais qui inspire l'envie de le fuir et le courage do le braver. Voie

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difficile, étroite et rude, que les esprits aventureux et llers ont seuls l'audace de tenter. Qui aime les plaisirs et la vie, qui n’a pas en souverain mépris la douleur et la mort, ne doit pas s’engager dans ce chemin abrupt et montant. Il ne conduit que les âmes fortes à travers les précipices, vers les points escarpés de l’héroïsme, sur les hauts lieux de la contemplation. Rien d'humain ni de vivant, pas de repos ni d'émotions douces sur les cimes inaccessibles que la lumière froide des vérités éternelles éclaire des profondeurs de l'infini. L’âme stoïque, ainsi suspendue au-dessus des abîmes, goûte une volupté virile dans la magnificence du spectacle qui lui est donné. Elle s’isole dans la domination d’elle-môme, elle s’arrête au plaisir supérieur de se sentir immortelle et libre, elle se plaît dans la sérénité d’un courage qui l'élève au-dessus de tout danger. Sa vertu^ qui porte en elle-même sa récompense et sa joie, lui fait dédaigner ce que les hommes appellent revers ou bonheur. Elle se détourne de toutes les choses qui changent et qui finissent, de la fortune et de ses hasards, des tyrans et de leurs complices; et voyant que l'homme ne peut rien, conserver de tout ce qu'il poursuit avec amour, elle s'élance vers le ciel d'un bond généreux et libre, pour aller chercher le secret de sa destinée.

Les Grecs, qui inventèrent le stoïcisme, le pratiquèrent peu. La société romaine pouvait seule produire des âmes assez bien trempées pour pratiquer les maximes de Zénon. Quintilien l'observe judicieusement : « .Vutant les Grecs, dit-il, brillent par le précepte; autant, ce qui est mieux, les Romains valent par l'exemple • A Rome le stoïcisme était plutôt une vertu qu'une doctrine, et l'on recherchait dans les adeptes,

I. Quantum cniffl Græci preceptis valent, tantum Romani, quodest majni eiemplis. Qdixtilisn. Üe l'inst. oral. Liv. XII, ch. ii.

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beaucoup moins l'intelligence que la vigueur du caractère. Uu panthéisme vague et des notions générales prises à tous les systèmes de philosophie, formaient le corps de doctrine des stoïciens : L’homme est une parcelle divine détachée de la suprême intelligence. Il se réunit à Dieu par la mort, qui lui fait perdre son individualité. Toutefois, il doit honorer dans sa vie le grand Être, dont il est une émanation, et, par une sorte de fatalité divine, se vouerà la vertu, sans mérite et sans récompense. C'était fier; mais c'était vain.

Pour le grand nombre, qui a besoin de patience, de travail et d'espoir dans les rudes épreuves de la vie, le Porlique n’avait rien de ce qui console et soutient les malheureux; pour ceux au contraire à qui la naissance, la richesse et l’éducation faisaient une position meilleure dans la cité, le sto'icisme avait un double avantage : ils étaient d’abord affranchis des pratiques vulgaires, ils s’élevaient au-dessus des mœurs et des préjugés du siècle; ils échappaient à l'assujettissement religieux du peuple, toutes choses que recherchent avec affectation les bourgeoisies triomphantes et les aristocraties en déclin; grâce au sto'icisme enfin, qui affirmait la nature divine de l’homme avec plus de preuves et de vigueur que la théologie païenne, les patriciens, diminués par l’empire, osaient relever la tète; ils pouvaient se croire autorisés à mépriser les vices de César, à résister à sa puissance et même à le punir de ses crimes. Le malheur et le défaut de ces énergiques rêveurs, qui furent les protestants du paganisme, c’est de n’avoir affirmé la vérité qu’en luttant contr» César ; c’est de n’avoir pas admis au bénéfice de la dignité humaine, la multitude placée au-dessous d’eux.

Au reste, cette doctrine vint â propos : le paganisme avait fait son temps, le christianisme apparaissait à peine dans le

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monde, cl celte noble philosophie d’aimer cl do praliqucr In vérin pour elle-mômo, remplit juslcment l’intervalle entre les deux religions. On ne peut refuser son admiration à ces âmes d’élite qui, placées sous un ciel désert avec des regrets stériles et sans espérances, n’ont pas renoncé à l’honneur, ont écouté leur conscience, aimé la justice pour sa seule beauté et se sont écriées avec Sénèque : qu’aucun prix digne de la vertu ne se trouve hors de la yerlu même *.

Toutefois, un grand vice accompagne toujours les plus belles doctrines, née? de l’indépendance de l’esprit humain; c’est que chacun les comprenant à sa manière et les pratiquant à sa façon, elles ne sauraient être ni un moyen efficace de rapprocher les hommes, ni une règle certaine pour les gouverner. La vertu solide de Thraséas, qui nous occupe en ce moment, diffère essentiellement de l’austère férocité du dernier Caton, qui est encore le grand saint et le héros de la secle. Caton fut le martyr de l’orgueil'; il cessa d'être Romain et d’être homme, pour devenir philosophe. Il désespéra de sa patrie, ce que les consuls les plus vulgaires de la République n’avaient point fait. Il aima la liberté plus que Rome. Sa patrie réduite à l’esclavage, lui parut indigne de lui, et il crut pouvoir la renier comme s’il était permis à un fils d’abandonner .sa mère au moment où ses infirmités l'accablent. Que n’élait-il à Munda lorsque César, perdu dans la bataille, sentit son génie se troubler et vit son étoile pâlir I... Si Caton avait eu le courage d’attendre et de vivre, il pouvait à ce moment vaincre justement son ennemi; mais en déclarant par son suicide qu’il fallait se résigner à la servitude ou à la mort, il fortifia César par cet hommage désespéré qu’il ne devait pas lui rendre.

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