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Tliraséas, au contraire, accommoda le stoïcisme aux nécessités do son temps, plia la raideur philosophique à d'utiles transactions, et fit entrer dans le monvement des affaires humaines ces âpres caractères qui répugnaient au commerce de la vie. Il faut attribuer cette sagesse à l’admiration involontaire que devaient lui inspirer l’ordre parfait et la paix romaine, répandus sur tout l’univers,* spectacle magnifiqne et nouveau; l’honneur en revient a^issi à son bon naturel qui, par son impuissance d’étre implacable contre les hommes, même dégradés par le vice, retint cet esprit honnête dans une douce résignation. Quand les amis de Tliraséas l’avertissaient qu’il avait tout à craindre de Néron : Néron peut me faire mourir, répondait-il, mais il ne saurait me faire de mal; courage admirable en ce qu’il vient de l’intelligence • et non de la vigueur du sang. Quand on essayait de provoquer Tliraséas à l’indignation contre la perversité flagrante de son époque, il disait avec raison : Qu’il ne faut pas trop détester les vices, de peur de détester aussi les hommes; précieux, sentiment de mansuétude dans un homme assez vertueux pour avoir le droit d'être intolérant '.
On ne comprend pas trop ce que pouvait être la vertu de Caton l’Ancien, ivrogne à se faire ramasser dans la rue, usurier, cynique, approuvant les jeunes gens de fréquenter les mauvais lieux, nourrissant mal ses esclaves, qu’il excitait à se haïr en tre eux *; calomniateur de Socrate et délateur de Scipion ; mais en revanche on goûteetTon aime la douce gravité de Thraséas et son humanité , on l’admire d’avoirsubi Néron sans révolte etsans flatterie. Sa constance stoïque, tempérée parsa douceur,
1. Thra.iKias crobro dicere solebal qui vitia odil, bomioes odit. Pline le JEUNE. Ut. VIII, dpil. 2Î.
1 Plvtàrui'E. Vie de Caton !e Cenuur, cbap. xxiii.
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a d'autant plus de mérite et d'éclat, qu’il se trouve placé dans sa famille entre deux générations courageuses qui ne parent s'élèvera la hauteur de sa vertu ; la génération qui le précédait ne lui ayant pas donné l'exemple de la mesure dans la résistance aux tyrans, cl celle qui vint après n’ayant pas suivi cet exemple quand il l'eut donné. Une de scs préoccupations les plus généreuses, était de ne pas irriter la tyrannie, par égard pour les malheureux qui avaient à supporter ses rigueurs.
Thraséas était déjà conuu sous le règne de Claude. Il avait épousé la fille de Cecina Pelas et de la célèbre Arria. Elle portait le nom, elle avait le courage de sa mère. Cecina Pelus fut compromis dans la révolte des légions d’illyrie. Quand on le conduisit à Rome tout chargé de chaînes, sa femme Arria le suivit pour le servir et pour le défendre. Quand elle eut perdu l’espoir de le sauver, elle essaya de se donner la mort; quand elle vit approcher l'heure de son supplice, elle se tua pour lui donner la force de mourir. — Prends, lui dit-elle, en lui présentant le fer dont elle venait de se frapper, Pelus, ça ne fait pas de mal. Pe/e, non clolet. Sublime destinée d'une femme qui, après avoir fait le bonheur de son mari, eut assez de courage pour lui inspirer sa vertu.
Telles étaient ces fières dames de l'empire, plus grandes que celles de la République. La République avait exclu les femmes des affaires et le patricien devait garder cliez lui le silence le plus absolu sur les délibérations du sénat; mais sous l'empire, ces mêmes patriciens, humiliés et amoindris, durent chercher dans la famille une consolation à leurs chagrins. La vie du foyer s'agrandit de tout ce qu'avait perdu la vie publique; ils devenaient un peu plus hommes à mesure qu’ils cessaient d’être Romains.
Ce fut alors que la femme reprit son influence naturelle,
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soitcomme amante, soit comme épouse, et qu'on la vitcompter pour beaucoup dans l'existence des plus grands personnages. Aussitôt que par sa dictature. César a fait trêve à la vie de la République et à la liberté, Cléopâtre s’empare d'Antoine qui commande â l'Orient et le sépare de sa famille autant que de sa patrie. La première Agrippine süitGermanicus aux armées. Nous trouvons en Illyrie, près de Petus le consulaire, Arria sollicitant la faveur de le suivre et de le servir. Partout où elle SC produit, l'influence nouvelle des femmes est d'un grand secours pour le vice ou pour la vertu. Leur rôle est des plus importants au Palatin ; elles troublent le maître du monde, et telle est leur puissance, qu'elles curent pour complices ou pour victimes presque tous les Césars.
Le grand malheur de cette époque fut que les obstacles manquèrent an crime et les règicsâ la vertu. Thraséas trouva la mesure dans la droiture de son cœur. L’héroïsme d'Arria, sa belle-mére, et le courage emporté d'IIelvidius, son gendre, le placèrent contre son gré dans une position hostile en face de César; mais il corrigea par sa bonté naturelle la fatalité des circonstances. Il avait grand soin d'écarter scs amis et sa famille des dangers qui le menaçaient, et sa constance dans la modération força Néron lui-méme à l'amer regret de ne l'avoir pas pour ami.
Thraséas supporta avec une constance admirable l'affront qu'il avait reçu de César, lui ordonnant de se retirer quand il allait féliciter le prince sur la naissance de sa fille. Tacite raconte que Néron se vanta quelque temps après chez Sénèque, qu'il était venu visiter, de s'être reconcilié avec Thraséas et que Sénèque lui èn fit compliment. On peut croire que Néron était sincère et qu'il exprimait à celte heure les sentiments d'estime involontaire que lui inspirait l'austère sénateur;
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mais on ne saurait pardonner au grand historien de confondre dans son admiration le stoïcien Thraséas et le rhéteur Sénèque, l’homme qui avait flétri publiquement je meurtre d’Agrippine, avec celui qui osa justifier le parricide après l’avoir conseillé.