‹ Néron, sa vie et son époqueChapitre 133 sur 215 · CONJURATION UE IM SON · texte numérisé non relu

CONJURATION UE IM SON

CuDjplul permanent contre la vie üe Néron. — Sénèque, Pison et Kcenius sont du complot. — But avoué de la conspiration. — Subrius cl quelques olllciersde la garde prétorienne. — Laléranus, consul dé'iigné, conspire par vertu et Lucain par vAnitc. — Audace de Lucain. — Deux sénateurs et plusieurs chevaliers s’engagent dans L'entreprise. — Sénécion et Natalis. — Tigellin maître du complot. Pusillaniinilé de Pison. — Courage de la comédienne Épicharis. — Elle est trahie par Volusius. — Néron l’inlcrroge et la retient en prison. — Les conjurés prennent enfin la résolution d'agir.

Néron accusait à tort ses prédécessedrs de n’avoir pas su jusqu’où s’étendait le pouvoir impérial : ils le savaient si bien que les plu< habiles l'avaient dissimulé avec une hypocrisie persévérante;' mais ce qu'ils n’avaient pas ignoré non plus, les dangers de cette puissance, Néron les connut à son tour. Le peuple romain retombait fatalement dans son idolâtrie politique, et revenait toujours à César. Les ennemis du princÆ comprirent que pour rétablir la liberté et pour châtier le tyran, il n’y .avait rien à espérer de, la foule, et qu’il fallait recourir à la conspiration. Bien avant l’incendie de Rome, en l’an til, il s’était formé contre Néron une conjuration tacite et spontanée entre les personnages les piqs considé-

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rallies, pris dans les premiers ordres de l'Étal. Les plus noliles senliments, ainsi que les passions les plus viles, servirent de mobile à ce complot. Sénèque lui-mème l’approuva, et s’il faut en croire Dion, ne craig.nit pas d’associer ses vues auv espérances des conjurés.

Sénèque avait déjà voulu se séparer do .Néron en lui abandonnant toutes ses richesses; mais celui-ci avait pénétré l’intention du philosophe qui était d’échapper à la responsabilité du règne. Sénèque avait en effet plus d’éloignement pour son prince que d’amour pour la solitude. Les bruits injurieux

et les calomnies dont César était l’objet dejiuis l’incendie du Rome, les spoliations d’Acratus et de Cariiias envoyés en Orient pour dépouiller les temples, l’avaient fortilié dans son projet de retraite. Il pria de nouveau qu’on le laissât se retirer dans une de ses terres; et, sur le refus de .Néron, il feignit une maladie de nerfs pour garder 'la chambre et ne [iliis paraître à la cour*, .\insi, dans le moment où il était le plus injustement poursuivi, Néron se voyait abandonné de son ministre, qui autorisait, par sa désertion, toutes les calomnies dont le prince était l’objet.

11 avait déjà vu Sénèque aduler Claude vivant et l’outrager mort, favoriser l’ambition criminelle d’.\grippinc, partager les dépouilles de Rritanniciis, lui conseillera lui-inémc le meurtre de sa mère, le jiistilier après le crime. La prétention qu’avait le philosophe de se soustraire à cette longue complicité lui parut une noire perfidie. Bientét la conspiration- de PisüD lui prouva qu’il avait bien apprécié les plus secrètes intentions de Sénèque.

Dans cette époque do corruption et de haines violentes, tous

I. Ficia valetudinr, f|uasi ægcr itt*rvis, cu)>icuUini non r;;res9iis. Tacite.

/Inn., liv XV, lii xi v.

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les mécontents prétendaient user du même moyen ; les ambitieux pour arriver à l'empire, les honnêtes gens pour rétablir le gouvernement républicain. Ce moyen, c'éuit la mort de César. L exemple de Cassius et de Brutus exaltait tous les courages, et- quand on cherche à découvrir, parmi ces hommes qui formaient le même projet, celui qui le premier essaya de se faire des complices, on ne peut s’arrêter à rien de certain. Ils ont tous assez d'ambition ou de haine pour que chacun puisse être l’auteur principal du complot. La dilTérence desconditions leur interdit de recueillir également le fruit du crime; mais ils s’y engagent et le poursuivent tous avec assez d’ardeur pour être également coupables. On avait déjà formellement accusé Pison et Sénèque de se visiter trop souvent, de conférer longtemps ensemble et en secret; Néron était inquiet et méfiant. Tigellin , jaloux de Fœnius son collègue, l’accusait en secret auprès de 1 empereur d’aspirer à venger Agrippine; il loi reprochait d avoir été son amant. Depuis que l’affranchi Romanus avait accusé Pison, ce grand personnage et ses amis étaient agités de frayeurs continuelles. Être suspects aux yeux d’un maître qui avait pouvoir de vie et de mort, leur parut un supplice intolérable, et pour s’y soustraire ils s’engagèrent dans une conjuration. Néron avait le droit de les surprendre et leur envoyer l’ordre de mourir; ils résolurent de le prévenir et de le frapper.

Les conjurés avaient choisi Pison pour l’élever à l’empire, parce qu il était d’une illustre famille rattachée par des alliances aux plus grandes maisons de Rome. Ce Pison avait toutes les apparences d’un galant homme, facile dans ses relations, libéral avec ses amis et protecteur pour ses clients, d agrtable figure et de belle taille. Grâce à ces avantages, qui ne dénotent pas toujours un grand mérite, il jouissait d’une

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popularité qui devait égarer son ambiliou. Sans gravité dans les mœurs, sans modération dans ses plaisirs, il était amoureux du luxe et do la mollesse. Ce qu’on voyait de ces dérèglements le faisait souhaiter pour maître par le grand nombre, qui préfère trouver dans le rang suprême des vices aimables à exploiter, qu'une trop grande rigidité à subir.

Pison n’était pas nn de ces hommes dominateurs et hardis qui, par l'autorité du caractère, justifient leur audace et tempèrent par la séduction ce que leur conduite a d'odieux. Concevoir un projet, en préparer l'exécution, choi.sir ses complices, les tenir dans la main et les lancer à propos était une œuvre au-dessus de son courage. Ses partisans l'avaient choisi et comme engagé dans leur entreprise en irritant, par r.'ipreté de leurs haines, une si molle ambition. Subrius, le tribun d’une cohorte prétorienne, et le centurion Sulpicius Asper, seraient plutôt les auteurs du complot, à ne considérer que leur impatience à frapper et leur courage à mourir. Us ne pardonnaient pas à Néron d'avoir avili sur la scène la dignité impériale cl de s'étre souillé par tant de crimes.

Laléranus, consul désigné, et le poète Lucain entrèrent dans la conjuration, tous deux avec ardeur, mais par des motifs bien différents. Latéranus, par amour de la patrie et sans haine personnelle contre Néron ; Lucain, au contraire, pour se venger de l’empereur, jaloux de sa gloire et contraire à ses succès. Un jour que Néron assistait à une lecture publique des vers de Lucain, l’éloge incessant des meurtriers de César, qu'il était obligé d’entendre, et la glorification de ses ennemis, provoquèrent en lui un mouvement d’impatience qu’il ne put contenir. Il se leva brusquement et convoqua le sénat dans le seul but d’interrompre la lecture ; puis il sortit après avoir causé un grand désordre et en laissant un grand vide dans

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l’auditoire. Plus tard il défendit à Lucain de lire des vers en public. L'auteur de la Pharsale ne lui pardonna point celle sévérité; il la subit comme une injure

Après avoir adulé Cé:ar, Lucain l’outragea par des salire.s : il témoignait très-hautement de sa haine contre lui dans les ihéStrcs, au Chanip-<le .Mars et jusques dans les latrines publiques. Il se permit uti jour de citer à haute voix quelques mots prisdans les vers de Néron qui étaient chantés par la ville, et de mêler un bruit ignoble à la citation. A celte audace qui, dans un pareil lieu, accompagnait d’une incongruité la poésie impériale, tous ceux qui l'entendaient prirent la fuite, tant ils furent épouvantés®. Lucain en usait partout de la sorte: il' exaltait jusqu’aux nues le courage des lyrannicides, proférait des injures atroces contre Néron, contre ses ministres, et promettait au premier venu la tête du tyran.

Deux sénateurs, en qui la mollesseet la inauvai.se réputation ne permettaient pas de soupçonner i|uclque vertu, entrèrent les premiers dans la conspiration. C’élait Flavius Scévinus, dont les motifs ne sont pas connus, et Afranius Quintianus, contre qui Néron avait écrit une satire. Il était d'autant plus animé contre le jirince que ces vers exprimaient l’exacte vérité. Tous ces conjurés, pous.sés par des motifs particuliers souvent peu honorables, ne parlaient dans leurs réunions que de bien public, d’empire à sauver et de crimes à punir. Ils entraînèrent Sénécion, Proculus, Nalalis et quelques autres chevaliers romains. Sénécion, l’ami du prince et son compagnon d'enfance; Nalalis, l’ami particulier de Pison, qui avait assez mal

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