VII. IIK NÉHON
s'être eoniprorais en laissant voir leur tristesse, ils (irent éclater les transports de la plus vive joie. Le sénat les surpassa tous par des adulations exceptionnelles. Il décréta des actions de grâce aux dieux avec une telle munificence, que l’année entière n'aurait pas suffi à la célébration des jeux et des fêtes qu'il avait institués. Les despotes ont besoin qu’on exalte toujours leurs rares qualités et leurs vertus, semblables en cela aux vieilles femmes quül faut entretenir sans cesse de leur jeunesse et de leur beauté. Le sénat choisissait pour exagérer les louanges et les honneurs décernés à Néron, le moment où ce prince était irrévocablement perdu dans l’opinion publique.
Depuis l’ère des proscriptions, les, rapines et la cruauté étaient le fond du caractère et de la politique chez les Romains; ils auraient permis à Néron de se montrer implacable; mais ils ne lui pardonnaient pas d’avoir humilié en sa personne la dignité de l’empire. Les patriciens furent indignés de le voir monter sur un théâtre pour mendier les applaudissements de la multitude; et 1^ multitude lui sut mauvais gré d’aller solliciter les suffrages des Grecs quand la faveur du peuple devait lui suffire. Néron ne comprit pas qu’il vaut mieux exagérer le pouvoir que de l’avilir, et son voyage en Grèce le perdit.
A peine arrivé en Italie, Néron alla se heurter contre une conspiration : c'était à Bénévent. Le chef du complot se nommait Vinicius. L’indiscrétion d’un des conjurés sauva le prince encore une fois. La veille du jour marqué pour l’exécution, cet homme vil un prisonnier chargé de chaînes dlteudanl à la porte du palais le moment de paraître devant Néron. Ce conspirateur mal avisé aborde le captif : « Ami, lui dit-il avec
mystère, prie les dieux de te conserver aujourd’hui et tu me
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remercieras demain. > Les pires gouvernemenls.onl cela de bon qu’ils répriment les malfaiteurs, et ceci de mauvais que tous ceux qu’ils punissent semblent être d’honnéles gens. Le conspirateur de Bénévent fut victime de ce préjugé. L’homme auquel il s’adressait, sans le connaître, ôtait un coquin vulgaire.
Quand il comparut devant Néron, il trouva plus facile de dénoncer un inconnu que de prouver son innocence. Sur ses indications le conspirateur obligeant fut arrêté, on le mit à la question, et sa lâcheté compléta bien vite les aveux que son indiscrétion avait commencés.
Après avoir- écrasé la conspiration de Bénévent, Néron se dirigea vers Homo. 11 se préparaft à triompher aussi gravement que Paul Émile et les Scipions. Le peuple et le sénat. Borne et les provinces l’encourageaient à l’envi dans la bonne opipion qu’il avait de lui-méme. Son voyage fut une longue ovation; il voulut se montrer avec tout l’éclat do sa gloire dans les lieux qui lui étaient chers. Ce lut sur un char traîné par des chevaux blancs et par autant de brèches faites aux murailles qu’il entra successivement dans Naples, théâtre de ses débuts; dans Anlium, où il était né; dans Albe, sanctuaire de Jupiter Latiar. Borne lui prodigua les splendeurs et la pompe des grands • triomphes.. Néron fit son entrée sur le char d’Auguste. Il ôtait vêtu d'une robe de pourpre brodée d’or et d’une chlamydc bleue parsemée d’étoiles. La couronne des jeux olympiques, l’olivier sauvage, ornait son front, et dans sa main droite était le prix des jeux Pytiiiens ; une branche de laurier. Devant lui marchaient dix-huit cents hérauts, portant chacun une couronne; au-dessus de chaque couronne on lisait, sur un écriteau, dans quel rôle et dans quel concours il l’avait obtenue.
Il avait associé à son triomphe le musicien Doriphore, en le
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faisant monter avec lui sur son cnar. Derrière lui marchaient ses cohortes d’applaudisseurs, la légion des Âugustaux, heureux de s’écrier qu’ils étaient les compagnons do ses succès et les soldats de son triomphe. Â.u lieu des fiers compagnons de César ou de Marins, insultant leur héros et se rapprochant * du vainqueur par les rudes familiarités de la guerre et d’une gloire commune, c’était l’ordre des chevaliers, c’était lo sénat poussant on chœur des acclamations admirativcs préparées avec soin. Ah! vainqueur olympien 1 « Àhl vainqueur pythien 1... Auguste, Auguste Néron Apollon!... vainqueur périodique! voix sacrée 1 heureux qui vous entend *1... »
D’après Suétone, Néron, qui croyait s’étre couvert d’une gloire extraordinaire, suivit un autre chemin que les anciens triomphateurs : au lieu de traverser le Vélabre et le grand cirquCv de suivre la voie triomphale entre lo Cælius e le Palatin, et d’aller rejoindre la voie sacrée à gauche, à la haufèue de la Vélia, il entra dans le grand cirque, dont il fit abattrr une arcade du cOté de la porte Capéne, sortit par les carcères, et traversa le Vélabre en se dirigeant vers le Forum.
Partout sur son passage les rues étaient parsemées do safran ; on jetait des oiseaux, des pâtisseries, des rubans et des fleurs; la ville était illuminée, ornée de guirlandes et fumante d’encens; les parfums brûlaient dans les carrefours comme dans les temples, et sur l’autel de tous les dieux. Des victimes étaient immolées au moment où passait le triomphateur. Il traversa le Forum dans toute sa longueur, jusqu'à la voie sacrée ; arrivé là, au lieu de tourner à gauche et de monter au Capitole pour aller rendre grâce à Jupiter, Néron, qui voulait
1, Dion Cassibs. Liv. LXIII, cU. xx.