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VIE DE NfiRON
se distinguer, tourna brusquement à droite pour monter au Palatin. 11 suivit la rue de la Victoire, et, passant devant l’autel de Mars, qui n’était pas son Dieu, il se dirigea vers le temple d’Apollon. Auguste avait élevé près de sa maison un temple en l’honneur d’Apollon, qu’il disait avoir combattu pour lui à la bataille d’Actium. La protection spéciale du Palatin et des Césars était dévolue à ce dieu, et Néron restait fidèle à la tradition impériale en le substituant à Jupiter.
Néron n’était pas assez dévot pour monter à genoux l’escalier de cent degrés qui conduisait au Capitole, comme César lui-même et l’empereur Claude l’avaient fait; et d’ailleurs, au retour d’un voyage entrepris pour consacrer sa gloire par le suffrage des Grecs, le vainqueur ne voyait pas de temple plus convenable que celui d’Apollon pour recevoir sa pompe triomphale. L’atrium d’Apollon Palatin était une cour carrée entourée d’un péristyle soutenu par des colonnes de marbre jaune. Cinquante statues équestres d’airain représentant les fils d’Égyplus étaient rangées autour du péristyle, une devant cbaquecolonne. Dans les intervalles brillaient les statues en marbre blanc, et en pied, des cinquante filles de Danaiis. Le temple était ados.sé à l’un des cétés du péristyle, tandis que In façade s’élevait au milieu de la cour. Elle se composait de six colonnes cannelées en marbre de Paros et posées sur un soubassement de onze marches, qui ajoutaient à l’élégance et à la majesté de l’édifice. Il y avait quelque chose de grand et de solennel dans cette légion de statues rangées autour du temple, et dans le quadrige d’airain doré, représentant, au-dessus du fronton, le dieu du jour dominant le Temple, le Palatin, la ville éternelle et prêt à s’élancer emporté sur son char.
Le brillant et nombreux cortège de Néron, prétoi'iens, Augnstaux, chevaliers et sénateurs, vint s’entasser en foule dans
latriura d’Apollon. César ayant salué le dieu, son confrère, avec plus do fierté que de dévotion, emporia scs dix-huit cents couronnes dans la Maison d'or, sans faire hommage da la plus humble à l’immortel qu’il disait être jaloux de sa voix. Il plaça dans sa chambre et suspendit autour de son lit les couronnes qu’il avait gagnées dans les combats sacrés, les autres furent portées dans le grand cirque pour ajouter à l’éclat des jeux qu’il donna bientôt après. L’obélisque égyptien qui s’élevait au milieu de l’arène en fut tout couvert, et Néron ne fit hommage de ses succès qu’au peuple seul dont il recherchait la faveur.
Depuis ce moment, il fut exclusivement préoccupé de sa gloire et s’inquiéta beaucoup plus de conserver sa voix que de maintenir son autorité. On le voyait presque toujours tenir un mouchoir sur ses lèvres pour respirer plus doucement, et jamais il ne haranguait les prétoriens dans la crainte de fatiguer sa poitrine et de forcer sa voix. Il s’abstenait aussi de discourir au sénat et de discuter trop vivement. Un consulaire lisait son d’iscours quand il avait à parler en public. Sa grande préoccupation était de se faire représenter en bronze et en marbre dans le costume de son triomphe, comme les musiciens vainqueurs dans un concours; nous avons encore des médailles de lui qui le représentent vêtu en artiste et se montrant plus fier de son illustration que de son pouvoir.
Les hasards de la fortune avaient fait Néron empereur ; il s’y résignait; mais il tenait à prouver qu’il était artiste et musicien de profession. Toutes les gloires du Cirque et du théâtre tentaient son ambition : après avoir surpas.sé Apollon, il voulut égaler Hercule. Il conçut le projet de paraître nu dans l’arène, armé d’une massue, et de lutter contre un lion qu’il abattrait à ses pieds d’un coup de massue ou qu’il étoufferait dans scs
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liras. On dressait un do ces animaux qui devait se prêter au triomphe de César; mais par une de ces moqueries de la fortune, assez fréquentes dans la vie de ceux qu'elle a le plus favorisés, ce fut au moment où il ambitionnait les succès de la force qu’il fut réduit à donner le spectacle de toutes les faiblesses.
D'honnêtes historiens ont dit que le monde, fatigué doses, crimes, s’était enfin soulevé contre lui; c'est une erreur: le monde est patient pour le crime et sa résignation peut aller loin. Ce n'est pas le crime qui perd les de.spotcs, c’est la faiblesse. Il y a au contraire, dans une scélératesse exceptionnelle, quelquechose de surhumain qui saisit d’étonnement le vulgaire et qui consolide les tyrannies. La justice divine n’est jamais impatiente de punir les grands coupables qu’entraîne chaque jour vers elle le courant des choses humaines fatalement inclinées vers la mort. C’est leur prera^ière défaillance qui provoque toujours à la trahison ceux qui les servent et à la vengeance ceux qui les ont subis. Les uns et les autres se précipitent vers l’occasion favorable de réparer les prostrations de la servitude par les emportements de la rébellion.
Silius Italicus, un poète, et Trachalus, un orateur, tous deux assez médiocres de caractère et de talent, venaient d’être nommés consuls. Néron était parti pour Naples dans les premiers jours de mars de l’an (î8. Après tant de fatigues et d’efforts dans les grandes villes de la Grèce, César avait besoin de repos. Sa voix fatiguée l’inquiétait un peu. Il se contentait de jouer quelques rôles de comédie et se préparait .à de nouveaux triomplms. Néron ne demandait pas mieux que d’oublier les ennemis du prince pourvu qu’on permit é l’artiste de faire son chemin : voilà justement ce qu’on ne put jamais lui pardonner. L.-i nouvelle du .soulèvement des Gaules le sur-
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prit au milieu de ce repos. Il la reçut le 19 mars, le jour môme où il avait fait tuer sa mère, et neuf ans après. Constatons avec un sjmliment de fierté légitime que les Gaulois, nos aïeux, furent les premiers à se révolter contre Néron et qu’ils le firent à l’instigation d'un patricien animé de leur sang et de leur courage. Il se nommait Julius Vindex, Aquitain de naissance. Son père, et quelques hommes des plus considérables de la province, avaient été admis par Claude à l’honneur de siéger dans le sénat. A la mort de son père, Vindex fut sénateur; mats, en voyant les crimes de Néron, il se souvint qu'il descendait des rois d’.Vquitaine et qu’il no devait pas à César autant de patience qu’un Romain. Au dire de Pline l’ancien, Néron convoitait l'héritage de Vindex ; il l’eùt fait mourir pour s’emparer de ses richesses; mais le rusé Gaulois parvint h tromper le tyran. Une décoction do cumin qu’il buvait secrètement, le rendit si pâle]et lui donna un air si défait, que Néron et ses familiers consentirent à le laisser mourir de sa belle mort, croyant qu’elle était prochaine*.
Cependant, Vindex part pour les Gaules où il avait un commandement; sa santé demandait l’air natal. II arrive, voit ses amis, étudie leurs sentiments, et reconnaît que la révolte est déjà au fond des cœurs. — Pendant que Néron chante et déclame pour être applaudi par les Grecs, il prépare le soulèvement de scs Aquitains. Ce Vindex était un homme de sens, que son ardeur à renverser Néron ne rendait pas présomptueux et qui savait se juger lui-môme. Quoique de naissance illustre, brave et très-expérimenté dans la guerre, il comprit que pour réussir, la révolte des Gaulois ne devait pas être une insurrection contre Rome ni contre l'empire, mais une guerre.