‹ Néron, sa vie et son époqueChapitre 167 sur 215 · Punk lk icoNE. I.iv. V, Kpil. v, Pline à Maxime · texte numérisé non relu

Punk lk icoNE. I.iv. V, Kpil. v, Pline à Maxime

Vio

Vil' Iti; NfiltON

prolestent en sa faveur. iuvénal,qui le maltraite fort, avoueque sa jeunesse lui sert d'excuse Martial le mônage et, s’il faut en croire un de nos auteurs, devrait être plus indigné^. L’empereur Trajan admire les cinq premières années du règne de Néron ; elles lui paraissent incomparable.s, quoique le meurtre d’Agrippine et de Britannicus les aient souillées Tacite avoue que la haine et la flatterie ont exagéré le blâme et l’éloge sur le compte de César. Josèphe accuse, à propos de Néron, le.s historiens d’avoir calomnié les empereurs *.

Plutarque est persuadé que lajustice divine ne la pas châtié au.ssi cruellement que ses ennemis aimeraient à le croire. Voici ce qu’il nous raconte dans un de ses traités où Dante semble avoir pris sa manière et ses conceptions. Un cerUiinTliespcsius, de Cilicie, tombe d'un )ieu élevé et reste comme mort sur la place. Pendant qu’on le pleure et qu’on se prépare à l’ensevelir, son âme descend aux enfers où lui sont révélés tons les secrets de la justice divine. Au nombre des âmes coupables condamnées à recommencer la vie cl forcées à prendre la forme des divers animaux, il aperçut l'âme de Néron qui avait déjà soufl'crt de longs tourments. Les ouvriers la saisis.saient pour lui donner la forme d'une vipère. Tout à coup une vive lumière éclate, du sein de laquelle sort une voix qui ordonne de changer Néron en une espèce plus douce, et de faire de lui un oiseau qui chantera le long des étangs ‘.

Parmi les modernes. Voltaire se montre le plus incrédule

I l’ra'Slare NVronem

Secunim tdIcI Iiipo

JcvÉxAi.. Snl. VIII, ». tflO.

i .'I. Ï1. .Xi.^Ann. Ètutle% sur tex t^oi'tes delà dreadenee. Tom. p. 3i’t. a .Xi iiKi.ii'ü VicTuii. Vie de \éivn.

i ]n<i:niE. Ilisloiredet luift, liv. XX, cli. vi.

'i. Pi.i TAiHii E. llEurrei iiioralei. Mai» rte la Jutliee dieiiie.

VI K ni; Nf-ltnN

il! I

.iiix rôcils tic Tncile et de Suétone : • Je présume, dit-il, que le malin Tacite et le faiseur d’anecdotes Suétone goûtaient une grande consolation en décriant leurs maîtres dans un temps où personne ne s’amusait à discuter la vérité*. « Voici comme il s'explique ailleurs : « Toutes les fois que j’ai lu l’altomiliablc histoire de Néron et do sa mère Agrippine, j'ai été tenté de n'en rien croire » Voltaire se trompe : Les crimes de l’antiquité, effet inévitable do l’énergie dont ces premières générations ôtaient douées, sont tout ce qu’il y a de plus certain. Mais ces crimes et ces vices n’accusaient pas autant de perversité que parmi nous.

Les païens furent des enfants terribles, pleins de génie et de passion. L’ignorance où ils étaient des lois morales qui nous gouvernent les a préservés do U honte et du remords, plaies secrétes par où s’écoule toute la force d’un cœur souillé. Au lieu d’altérer les grands caractères, une certaine corruption était le privilège des héros et des dieux. Aujourd’hui, l’honuiie le plus vulgaire se croirait perdu et l'homme le plus éminent serait compromis, s’ils avaient, par certains cûtés, quelque chose de commun avec les personnages de l’antiquité les plus considérables.

Montesquieu dit avec raison que la brièveté des règnes et les divers partis... ont fait que le caractère des empereurs est venu à nous étrangement défiguré Néron, le plus maltraité de tous les Césars, doit avoir la plus grande part au bénéfice de ce jugement. Diderot prétend qu’il y aurait un beau plaidoyer à faire en faveur de Néron, et Chateaubriand ne

I. Voltaire. /> Pyrrkoniitme de t Uigtoire^ oli. ïii. i. Voltaire. Le hjt'fiujnisme de t'f!i$loiri‘. cli. xin.

•l. .Mo.NTE.syüiBU. Grandeur rf dt^cadence de» cl>. xvii.

5üî Vit; DE NÉRON

comprend pas qu’on ail vu dans cel empereur le type des tyrans*.

Voilà donc quels jugements favorables ont porté sur Néron les plus grands esprits parmi les anciens et les modernes. Ne suffisent-ils pas, sans autre examen, pour qu’on se défie des historiens hostiles au dernier César et pour qu’on préfère, à l’opinion commune, les sentiments d’affection que le peuple romain gardait à ce prince. Ébranler fortement les imaginations, intéresser à sa cause ce qu’il y a de plus considérable dans l’humanité, les intelligences d’élite et la multitude, c’est le fait d’une nature puissante et d’un caractère supérieur qui méritent d'être jugés avec circonspection.

Selon que la force d’un peuple réside dans les mœurs ou dans la politique, dans sa vie sociale ou dans la puissance de ses maîtres, on peut juger de son avenir et de la grandeur de sesdeslinées. Quand ses croyances et ses passions lui sulTisent et qu’il se godverne lui-méme, imposant ses inspirations et ses projets à des chefs dont il n’accepte que les services, ce peuple est libre et vivant ; il sera glorieux. Mais quand il se désintéresse de sa grandeur et de son avenir pour se mettre au régime des constitutions imposées, et que, la politique dominant ses aspirations, il sert des projets qu’il n’a pas conçus ou des intérêts qui lui sont étrangers; quand ses maîtres trouvent en lui des ministres et les instruments de leur tyrannie, ce peuple est en pleine décadence. Les lois morales, en effet, augmentent la force de celui qui les observe; les lois politiques, au contraire, fonctionnent an profit de celui qui les impose.

Néron eut ce double malheur de naître au moment ou la société romaine était le plus avilie, et de régner quand le

l. CffATCAL’HRMKn. Kiwle* hiltoriqutfi, prcmii‘*re parue.

Digitiicd by Googlc

VIK DK NKRON

(Ifispolismc avait le plus de force, si bien qu’il cul à subir toutes les souillures du paganisme et à courir tous les dangers de la tyrannie. Il grandit au sein d’une famille décomposée par l’inceste et par le divorce, au milieu des empoisonnements et des proscriptions. Sa mère, ses précepteurs, ses amis, l’entourèrent de séductions, de pièges, de prostitutions rivales. Les stoïciens du Sénat et les républicains obstinés s’éloignèrent de lui avec dédain ou l’enveloppèrent dans une conspiration permanente; et cet empereur de dix-sept ans, livré bientôt à l’exploitation des scélérats par la haine des honnêtes gens, se trouva seul en face de cette terrible démocratie romaine, éternel effroi des empereurs quoiqu’elle fût leur appui.

Le peuple-roi se composait alors de trois à quatre cent mille citoyens romains, oisifs, orgueilleux, féroces, chaque jours rassemblés par grandes multitudes, avides de spectacles et de plaisirs, surexcités par l’exemple des patriciens, et conseillés par la faim et par l’envie. Pour se soustraire aux exigences et aux familiarités de cette démocratie, Tibère, 'Domitien et Commode vécurent dans la retraite, 'Trajan aima les guerres lointaines; Adrien passa son règne à voyager. Plus tard, après s’être tenus éloignés de Rome autant qu’il leur fut possible, les empereurs finirent par l’abandonner entièrement. Quand Néron parvint à l’empire, cette démocratie, compromise et perdue par sa longue complicité avec le despotisme • des Césars, était parvenue au dernier degré de l’abjection et* de la férocité. Tous les Imns éléments qui jusqu’alors avaient tempéré sa corruption, s’éjaient, comme nous l’avons déjà dit, retirés d’elle pour former un peuple à part, et l’immoralité païenne, servie par la férocité du peuple-roi, était alors pure de tout mélange.

VI K DF, NFRO.N

.Tl

NtM-nn oui le counisc île se jolorau milieu de celle mnllitude, de vivre de sa vie; coii)[>renanl ses iiilônHs, parlageanl scs passions, il prélendil gouverner, satisfaire et luCiue réformer celte fièrc démocratie. Il usa de Rome comme de s» maison; il osa tout braver, révoltes et conspirations; pendant quatorze ans de règne il sut contenir, amuser et nourrir ce peuple. 11 donna la paix au monde, il maintint l’empire par sa popularité, il gouverna par l’aflection qu’il inspirait. On ne saurait voir sans émotion ce jeune prince, qui a passé son enfance perdu dans la foule et livré à des esclaves, se souvenir de ses premières années et s'abandonner avec confiance à ce peuple qu’il, a connu. A travers l'orgueil maternel, les flatteries corruptrices de Sénèque, les complots des sénateurs, sa bonté courageuse se fait jour et surmonte tous les obstacles. Il a été le promoteur d’un siècle littéraire supérieur peut-être à celui d’.VugusIe; il a détesté la guerre, il a voulu rétablir l’àgc d’or parmi les hommes. Son projet d’abolir les impôts, les pensions accordées aux sénateurs ses ennemis, ses iibéraliti's inépuisables prouvent avec quelle ardeur il aspirait au bien. Sa facilité à pardonner les injures, son intention manifeste d’adoucir la férocité du peuple, étaient des vertus tontes nouvelles chez les Romains. Quand il se refuse à signer la première sentence de mort qu’on lui présente, quand il défend de tuer les gladiateurs qui combattent sur son théâtre, quand il détourne la tête pour échapper au spectacle des supplices, je vois à l’état d’instinct et de pressentiment dans l’âme de Néron, notre opinion moderne sur l’abolition de la peine do mort.

.Mais comment expliquer tant de crimes? Britannicus empoisonné, Agrippine et t)cta vio égorgôc^s par ordre dn prince?. . ’l’liraséas et Corbiilon condamnés à mori?... Pourquoi tant de

VIE DE NÉ BON

vii'liraes dans la famille et dans la cité?... Parce que le danger était |>artoul; parce que ces crimes étaient tolérés par les |»olitiques comme Tacite, qui en comprend la nécessité, et conseillés par des ministres comme Sénèque; parce que toutes ces rivalités étaient des questions de vie et de mort; parce que Octavie elle-même pouvait donner à un prétendant des droits à l’empire ; parce qu’il fallait régner ou mourir. Ces crimes, jugés nécessaires à la sûreté du prince, étaient préparés, sollicités jusqu’à l’obsession par des ministres pervers, gloriliés par les délateurs, acceptés par les victimes. César était dans l’exercice légal de sa puissance; il usait de son droit en frappant ses ennemis, et s’il condamnait un innocent, ce n’était qu’une erreur.

Dans l’opinion de Tibère, lés nécessités politiques faisaient de l’empire une bête féroce, Ihlluam. Ce monstre dévorait les enfants, rendait fous les jeunes gens, et accablait de son poids les hommes forts. Le mérite de Néron est d’avoir longtemps et bravement lutté contre la bête féroce ; mais irrité pendant ce combat par les délations incessantes, |tar les con.spirations, par la conviction acquise de ne pouvoir lléchir scs ennemis à force de bienfaits, il dut chercher avec une rage désespérée son salut dans les châtiments. En même temp.s, tons les vices de la société romaine décomposèrent vite cette nature exquise, et il devint le pire des hommes, lui qui était né le meilleur. En résumé, sa dépravation et ses crimes sont romains, la société qui l’a corrompu et l’empire qu’on lui a imposé l’entraînèrent dans l’abime. ïion humanité, au contraire, ses généreux dessins, ses bonnes actions n’appartiennent qu’à lui.

C’est donc une grave erreur, énergiquement repoussée par l’histoire et par la morale, que de voir dans Néron une na-

liirc perverse, vouôe falalemenl au crime, l’rôlendre que Néron fut un monstre dès le ventre de sa mère, c’est le justifier d'un seul mot. Le gros bon sens du peuple romain ne l’entendait pas ainsi. La grâce, la bonté, l’esprit, la munificence de son cher Néron étaient le sujet de tous les entretiens. Le lendemain de sa chute, il s’éleva dans la foule un grand pri de réprobation contre ceux qui l’avaieut trahi. Tous les crimes du règne furent imputés à Tigellin. Chaque jour, au théâtre, cent mille spectateurs se levaient pour demander à Galba la tôle de l’ancien ministre. 11 ne voulut pas céder, et bientôt après, il fut cruellement puni de ses refus. Olhon et Vitellius, successeurs de Galba, furent tous deux également populaires, quoique ennemis, parce que tous deux honorèrent la mémoire de Néron et le mirent au rang des dieux. Vingt ans après, menacé d’un faux Néron par le roi des Parthes, Domitlen tremblait encore devant cette ])opularité aveugle, sourde, intraitable comme une grande passion.

S’il est difficile de partager l’admiration et de comprendre le dévouement dont le peuple romain honora son dernier Cés.ir, il est du moins impossible de méconnaitre la vive intelligence et la bonté vraiment exceptionnelle de ce prince. Il faut y croire surtout et les exposer dans leur plus beau jour pour avoir le droit de condamner Néron et de maudire sa mémoire; car son esprit supérieur et son cœur excellent pouvaient échapper aux fatalités de sa position. Cet empereur fut donc moins hideux, mais peut-être plus coupable qu’on ne l’a fait. Il restera dans la mémoire 'des hommes comme une preuve victorieuse de la puissance corruptrice inhérente à la tyrannie des Césars, qui de la nature la plus exquise, fil sortir une monstrueuse perversité. Les historiens ont calomnié Néron, il est vrai; mais on seul néanmoins une puissance irrésistible dans

Vlli DK NÉRON

l'horreur qui s'alladie à son nom, et la consriencc du (jenrc humain, qui le condamne, n’est qu’un pressentiment de la justice de Dieu.

Après avoir terminé le récit de tant de crimes, quand on détourne les regards de ces hideux tableaux pour les reitorter sur nos sociétés modernes, on croit sortir d’une prison infecte et noire pour respirer un air pur et jouir d’une pleine lumière. On s’estime heureux d’ôlre né loin de ces époques funestes où les hommes, divisés par tant de haines, trouvaient partout des prétextes à l’extermination. On rend grâce à Dieu d’avoir à subir les épreuves de la vie sous l’empire d’une loi morale qui réunit dans une seule famille le riche et le pauvre^ le prince et le sujet, le citoyen et l’étranger. Cette fraternité chrétienne, mieux comprise et plus largement appliquée, pourrait être une barrière infranchissable pour les révolutions, un écueil mystérieux contre les tyranies, un remède souverain à tous lès fléaux. Souhaitons ardemment que notre activité et que notre amour du progrès se tournent avec courage vers ce but. On se rapprocherait ainsi de l’état le plus heureux auquel l'homme puisse aspirer sur la terre, et les sociétés arriveraient plus sûrement, par cette voie, à la paix et à la perfection qu’elles cherchent si vainement ailleurs.

Page 1