POUROCOI NÉRON SE FIT COMÉDIEN
Lenteurs et précaulions de Néron avant de se produire en public. Hippodrome du Vatican. — Néron se décida à monter sur la sci'ne. Il engage le.s jeunes patriciens à paraître sur le théâtre. — Applaudisseurs organisés. — Néron se met à l'étude et même au régime. — Fêtes de la jeune.ssc à propos de sa première barbe. — Jeux célébrés dans le bois de Oc^ar, près de la nauniachie d'Auguste. .Néron débute devant un public choisi, son succès. — Mensonges de Dion Cassiu-s. — Néron a cherché la popularité où elle était. — Omnipotence de la foule à Home. — César n'avait pas une force militaire suOisante pour la contenir.
Dans la maniéré toute mesurée, pleine de temporisations et de tâtonnements dont procéda Néron avant de se montrer au cirque et sur la scène, on reconnaît l’homme qui suit un système et non le fou qui se laisse emporter à sa passion. Sou projet bien arrêté d’elTacer le côté barbare des spectacles romains avait assez d’importance à ses yeux pour qu’il n’en compromît pas le succès par une exécution incomplète ou précipitée.
Sénèque et Burrlius se crurent fort liabiles en acceptant, dans les prétentions du prince, ce qu’elles avaient de moins contraire à sa dignité. Ils lui firent bâtir un cirque dans la
vallée du Vatican, sur la rive droite du Tibre; ces graves per-
» sonnages n’ont jamais rien empêché de ce qu’a voulu Néron
ni rien fait que ce qu’il a permis. C'est dans cet hippodrome
Vil: DE N^CKON
(lu Vatican qu’il s’exercait à conduire des chars et à dresser des rlievaux sous les yeux de quelques spectateurs privilègiés.
Son cheval de prédilection était des Asturies et se nommait Aslurçon. Bientôt, le -bruit de ces exercices se répandit dans Home. La popularité du prince et l’amour de l’inconnu attirèrent la foule. Fille vint pousser des acclamations et solliciter aux portes; elle fut admise. Les applaudissements de la multitude enivrèrent Néron. Il retrouvait, avec bonheur, la faveur populairé qui avait accueilli son enfance dans les jeux troyens. Les respects du sénat, la fidélité des légions, la soumission des provinces ne pouvaient lui suffire; il voulut se donner lui-même en spectacle, solliciter les applaudissements et devenir l’idole de ce peuple violent.
Sénèque et Burrhus durent lui opposer la majesté'de l’empire, et le danger certain d'avilir sa personne par l’exercice d'une profession que les Romains méprisaient souverainement.
Mais Néron avait assez de ressources dans l’esprit pour répondre à toutes leurs considérations et assez de résolution pour ne pas s’arrêter à leur avis. Au sentiment des Romains il opposa l’opinion des Grecs. Les Grecs honoraient les comédiens ; Sophocle jouait dans ses tragédies, cependant il avait obtenu des ambassades et le commandement des armées. «. Simon, fils de Miltiade, aimait à chanter dans les festins. Les héros et les grands capitaines de l’antiquité cultivaient la musique et suivaient en cela l’exemple des dieux ; à Rome même les citoyens libres jouaient dans les atellanes sans en être moins estimés. Les histrions étaient méprisés uniquement comme esclaves et comme débauchés : il aurait pu ajouter que le préjugé, si puissant sur la seule aristocratie, allait s’afTaiblissant chaque jour; en quoi il aurait eu raison, car on verrait bientôt Thraséas, l’honneur des sto'icicns, et Pison, l’espoir de
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l'arislocralie, monlcrsur un lliuâlre pour jouer des rôles tra-
gi(|UCS.
Néron voulut être précédé sur la scène et accompagné par les descendants des grandes familles patriciennes et par les personnages les plus recommandables de l’ordre des chevaliers. 11 leur fit les promc.sses les plus séduisantes pour les enrôler dans sa milice et les entraîner sur la scène: par ce moyen il paraissait suivre leur exemple tandis que son influence les conduisait. 11 fit plus, il organisa un corps de chevaliers nommés Augnstaux , hommes d’Auguste. Cette légion, composée de tous ceux qui aimaient son talent et sa voix, devait préparer ses succès et protéger ses débuts. Parmi les jeunes gens de Rome, les plus beaux, les plus intelligents, les plus enthousiastes, formèrent autour de lui plusieurs cohortes d’artistes. C’était comme les prétoriens de son talenU Ce moyen efficace de faire apprécier ses œuvres et sa personne, inventé par Néron, est arrivé jusqu’à nous. Il est fort en usage dans notre siècle, qui en a fait une institution, et nous né pouvons pas en conscience blâmer César d’avoir protégé la majesté impériale comme nous défendons nos vaudevilles. La jeunesse fut divisée par lui en deux troupes : l’une engagée sur la scène avec lui, pour le seconder, l’autre assise à l’orchestre pour l’applaudir.
11 no suflil pas de ces précautions pour rassurer cet homme d’esprit (jui voulait faire ses débuts dans les meilleures condi- « tiens. Un plat de champignons, servi à propos, lui avait donné l’empire; mais il savait que les succès de l’intelligence, autrement inaccessibles, ne s’obtiennent que par l’exercice laborieux des plus hautes facultés. Il travailla longtemps sous les plus grands maîtres; il reçut leurs leçons avec une persévérante docilité. Les soms indispensables à la conservation et au
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développement de sa voix l'oblii'érenl à des privations que s’imposent diilicilement ceux qui clierchent avant tout leurs •plaisirs. Pendant quelques jours du mois il ne prenait d'autre nourriture que des poireaux à l’huile; et s’abstenait môme de pain. Il préférait à tout autre le poireau d’Aricia Jamais il ne chantait sans mettre sur sa poitrine une plaque de plomb pour fortifier sa voix*. Après tant de préparatifs, il voulut faire l’épreuve de son talent.
Les jeunes Romains laissaient croître leur barbe jusqu’à Page de vingt ans, ils la coupaient alors et la consacraient aux dieux. C’était une fête de famille et les amis de l’homme nouveau lui envoyaient des présents. Auguste avait gratifié d’un repas le peuple romain pour la cérémonie de sa première barbe. Néron suivit son exemple; la barbe du prince fut enfermée dans' une botte d’or, ornée de pierreries; il alla luimême la consacrer à Jupiter Capitolin, et il donna des jeux nommés fêtes de la jeunesse: Jufcualc.t. Celte occasion lui parut favorable pour faire l’essai de son talent; mais il ne voulut d’abord se produire que devant un auditoire choisi : on décida que le gros public, qui se forme au hasard dans la cité comme l’orage dans le ciel, ne serait pas admis à juger l’empereur.
Rien de plus facile que de comprendre à ce propos les intentions de Néron et la générosité .soutenue de ses senti monts. Par deux fois il avait témoigné de sa répugnance pour les massacres du cirque, d’abord en plaçant son hippodrome dans la vallée du Vatican, où pas une goutte de sang ne fut versée, et
‘ t. t’uxB. Ilitloire nalur., liv. XI.X, cli. xxxiii.
2. Nero (iiiioniam ita diis placuil), princop.^, lamina poctori imposila, sub ea canlira ciclamans, alcndia vacibu.a doipunslravit ralioncm. Pli.xk. Histoire nat.,liy. XXXIV, cli. L.
VIE DE NÉRON
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puis en ordonnant qu*on épargnât la vie de tous les gladiateurs qui combattraient dans son amphithéâtre du Ctiamp-de- Mars. 'Le voici qui s'éloigne pour la troisième fois du cirque et de ses égorgements, tant la vue du sang lui fait horreur. Il célébra les jeux de la jeunesse dans les bois de César, sur la naumachie d’Auguste, aux pieds du Janiculc. Les chants et les danses, les récitations et les comédies furent les seuls amusements de la fête : il est probable que la férocité romaine en murmura. Ce qui n’est pas douteux, c’est que parmi les historiens, les philosophes et les lettrés du temps qui reprochent à Néron de s’être prostitué sur la scène, pas un ne rend justiceàson humanité. On dirait que les princes doivent partager les passions mauvaises et les goûts dépravés des peuples, pour s’assurer une grande popularité.
Néron parut enfin sur la scène, entouré de sa maison, suivi de ses ministres, escorté des prétoriens. Il chanta devant ug public d’élite, en s’accompagnant delà harpe, des morceaux travaillés avec soin. A ses côtés Burrlius et' Sénèque donnaient, en agitant leur toge, le signal des ajiplandissements. Les Augnstaux et les amis du prince y répondaient par des acclamations enthousiastes; Néron obtint un véritable succès et nous sommes autorisés à le croire, pour cette bonne raison que toiiles les assemblées sont peuple et qu’elles s’abandonnent à leurs impressions.
Néron avait choisi ses invités dans toutes les classes; de grandes salles et des boutiques construites dans le bois d'Auguste, autour de la naumachie, offraient. tout ce que le luxe a de plus attrayant; on distribuait de l’argent à chacun pour acheter les objets qui étaient le plus à son gré. Ce mélange de toutes les clas.ses fui un scandale et occasionna de grands désordres. au dire de Tacite, dont la fierté patricienne est blessée.
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Les amis des bonnes mœurs et de l'austérité républicaine, gémi* rent de voir des magistrats, des chevaliers rivaliser avec des pantomimes; des femmes de distinction et des sénateurs, chanter dans les chœurs quand ils étaient incapables de jouer un rôle. Une vieille matrone de quatre-vingts ans, osa se montrer et danser sur la scène. On peut le déplorer, mais rendre le seul Néron responsable de ces misères, c'est oublier que depuis longtemps les vertus romaines avaient disparu et qu'à cette époque de décadence les amusements préparés par cet empereur de vingt ans, furent acceptés avec plus d'empressement encore qu’ils n'étaient offerts.
Dion Cassius, que l’honnête Crevier nomme quelque part l’éternel calomniateur des Romains, nous donne, à propos de la fête célébrée dans le bois d’Auguste, des détails tels qu’on doit les reproduire pour le convaincre de partialité. .Au dire de cet historien, ce fut à l’occasion de la mort d’Agrippine que Néron donna ces jeux, lui qui redoutait et repoussait ce terrible souvenir. On vit alors un éléphant extraordinaire monter dans les combles de l’amphithéâtre et de là, sur un câble qu’on avait tendu, se risquer et courir en portant son cornac. Les plus grands noms de Rome, s’il faut en croire l’historien grec , lurent alors traînés dans l’arène par la volonté du prince ou du consentement de ceux qui ies poriaieui. Là se trouvaient en même temps les représentants des peuples vaincus, qui voyaient avec joie, réduits à cette humiliation, les pelils-fils des consuls quiavaientdétruit leur nationalité. C’étaient lesFurius, les Fabius, les Porcius, dégradés dans la personne de leurs descendants: Voici, disaient les Macédoniens, un pelil-tils de Paul-Émile; voici un Mommius, disaient les Grecs. Les Siciliens montraient du doigt un Appius, lesÉpirotes un Appius, les Asiatiques un Lucius, les Carthaginois un Africain. A
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merveille! ceci ferait très-bien dans un roman ; mais l’histoire ne comporte pas une si belle symétrie*.
Dion poursuit et s'abandonne à son imagination : Il nous raconte que Néron força les premiers du Sénat à figurer dans les chœurs pendant les Jttvemles. Ils espéraient du moins rester inconnus à la faveur du masque, mais voilà que ce public d’élite reçu par César, manifeste le désir de les connïiire et devient aussi exigeant que la populace du cirque. Sur sa demande, Néron va sans ménagement arracher le masque de tous CCS visages. On ne faisait subir un pareil outrage qu’aux histrions de condition servile quand on voulait les punir d’avoir mal joué leur rôle.Ces malheureux patriciens, ainsi livrés à la risée publique regrettent de n’avoir pas subi le sort de ■ leurs amis. Ces amissont quelques sénateurs que Néron a fait lapider parles prétoriens parce qu’ils refusaient de concourir à ses jeux. Ceci est un mensonge grossier. L'iiistoiÿen ajoute que Néron, pour couronner la fête, donne au peuple jin grand festin et monte sur une galère dans la naumachie d’Auguste; il passe de la naumachie dans un grand canal creusé au travers d'un quartier de Rome pour joindre le théâtre au fleuve, puis il traverse le Tibre et rentre au Palatin.
Quand on invente avec cette largeur, on devrait ne pas négliger la vraisemblance. Tacite et Suétone, si malintentionnés contre les Césars, ne disent rien des faits que Dion nous raconte, ni du grand canal creusé, ni de quelques sénateurs écrasés sous un tas de pierres. Or, des événements de celte étrangeté et de cette importance, n’ont pas pu être omis dans riiistoire d’un règne vide de faits, par des écrivains haineux jusqu’à l’injustice et exacts jusqu’à la minutie.
t. Di(« C.is.*ii’s, Ut. LXt, ch. xvn.
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