POSSESSION ET EXORCISME
divisée : tan lot avec les psycho-physiciens elle mesure avec précision les sensations et leurs relations avec les excitations extérieures, tantôt sous le nom de psycho-physiologie, elle cherche les rapports entre les organes cérébraux et la pensée, tantôt sous le nom de psychologie comparée, elle rapproche les caractères des dill'éren les races humai nés, compare même rintelligence de l'homme et celle des animaux. Mais une branche de ces études a pris, dans ces dernières années et dans notre pays surtout, un développement considérable. Je veux parler de la psychologie patlîoloo^ique, de la psycho-pathologie comme on la désigne souvent à l'étranger en parlant des travaux française
L'esprit, en effet, est sujet à des maladies comme le corps, et les maladies de l'esprit nous permettent de constater des phénomènes psychologiques extrêmement intéressants à bien des points de vue. Ces maladies nous montrent des exagérations singulières des phénomènes normaux et nous permettent d'étudier les faits de l'esprit à un fort grossissement, comme fait le microscope pour les objets phvsiques. Elles nous présentent aussi des modifications, des altérations des phénomènes moraux, altérations qui se produisent sous nos yeux dans des circonstances bien déterminées. De tels changements des phénomènes dans des conditions données forment ce cpie l'on appelle dans les sciences des expériences et la malade nous offre souvent à étudier de véritables expériences psychologiques, expériences qui sont faites naturellement et que nous n'aurions pas pu avec nos faibles moyens réaliser d'une façon artificielle.
Cette partie de la psychologie objective a encore un avantage qui me paraît essentiel : elle est pratique. Sans doute une science ne se préoccupe pas uniquement des applications utiles de ses recherches, elle sait bien souvent être désintéressée ; mais il n'en est pas moins vrai f[uc les applications, (juand elles sont possibles, foi'ment la consécration et la sanction d'une étude scientifique. La vérité des rechciches psychologiques ne sera bien démontrée, la psychologie ne prendra réellement la place (pii lui est due, que lorsqu'elle sera devenue, elle aussi, une science pratique et utile aux hommes. La psychologie pathologique contribuera puissam-
1. Max. Dossoir, Expcriinonlrllc patlio ps^cliologin. Vierleliahisschriflf. Jf'issonsduifllirlir. Pliilosopliic, 18'.)2. — ^'. l'^oriiclli, fUi sliidi di psicopatia in Francia, Napoli, 1894.
ment à cet heureux résultat : déjà les études sur les esprits anormaux, sur les criminels, permettent d'entrevoir une réforme pratique de la pédagogie et de la législation criminelle. Il nest pas interdit d'espérer que de la psychologie pathologique sortira quelque jour une médecine de l'esprit qui permettra de soulager et de guérir. Ces résultats des études psychologiques, bien qu'ils soient pratiques, ne doivent pas être dédaignés, ils doivent au contraire être considérés comme l'achèvement, la récompense de tous les travaux des moralistes.
C'est ce rôle important de la psychologie objective au point de vue scientifique et au point de vue pratique que je voudrais faire comprendre en étudiant un exemple précis. Le cas présente un intérêt général car il se rapporte à un délire qui a joué un assez grand rôle dans l'histoire, le délire de possession par le dialjle. Il s'agit d'un malade atteint de ce délire, d'un possédé du diable que nous avons pu étudier il y a quelques années h la Salpètrière. L'analyse de son état mental a été faite dans ce petit laboratoire de psychologie que mon excellent et tant regretté maître Charcot m'avait aidé à installer dans son service à la Salpètrière et dont mon éminent maître, M. le professeur Raymond, a bien voulu me conserver la direction. Cette étude d'un esprit malade peut donner une idée générale de certaines recherches de psychologie objective et des ressources qu'elle apporte pour le soulagement des aliénés.
i. — Un cas de possession.
Ces délires de possession par le diable étaient autrefois très fréquents et se présentaient sous plusieurs formes que l'on considère justement aujourd'hui comme des maladies mentales différentes. Le plus souvent ces maladies atteignaient simultanément un grand nombre de personnes d'une même région et formaient de véritables épidémies. On connaît, pour ne signaler que quelques exemples, la possession des religieuses du monastère de Kintrop en 1550 que le diable forçait à gambader, à hurler, à miauler ; on sait l'histoire si horrible et si honteuse des Ursulines de Loudun et du supplice d'Urbain Grandier. Les épidémies plus récentes de Morzine, 18G0, de Vcrzegnies, 1880 ont été bien souvent décrites. Ces maladies d'ailleurs ne sont pas propres à notre
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rre ci nous n'avons sur cr point rien inventé ; nous n'avons fait {[u'ailapler ;i nos croyances les idées du monde païen. M. Henri Meige ' dans une série d'études bien curieuses vient d(; nous montrer les premières manifestations de ces délires et de ces croyances bien avant le clirislianisme. Dans les peuplades sauvages de l'Afrique, comme il nous le prouve dans son étude sur les possédées noires, on trouve les mêmes phénomènes et les mêmes interprétations. Dans l'antiquité grecque et latine nous connaissons les Orgies Dionysiaques, les cérémonies de la divination enthousiaste, les bizarres coutumes des curetés, des Gorybantes, des prêtres Saliens ; avant les possédés du démon existaient les possédés des dieux. Dans la littérature même vous connaissez l'histoire de l'âne d'or d'Apulée, de Lucius qui, sous l'empire des sorcières, a perdu son libre arbitre et se croit métamorphosé en âne. Enfin, ce sont bien souvent des possédés que ces malheureux qui sont poussés à se jeter à la mer par une forte passion pour la nymphe Amphytrite, toutes ces victimes de Jupiter ou d'Apollon. Dans l'Extrême Orient les choses se passaient de même : d'après le travail curieux du D'"Nevius^, les Chinois possédés par la déesse Wang se comportent tout à fait comme chez nous les possédés de Satan.
La lumière s'est faite peu à peu sur ces phénomènes terrifiants, déjà Dom Calmet dans son livre si curieux sur les esprits publié en 1751 fait quelques observationsjustes sur ces épidémies de possession qui augmententpar les persécutions. Esquirol dans le premier volume de ses œuvres explique ce singulier délire autant qu'on le pouvait faire à son époque ; les travaux d'Ellis, d'Archambault, de Legrand du Saulle, de Guislain, de Dagonet, de Macario, de Ritti, de Legals, etc., nous aident à l'interpréter.
Tous les esprits éclairés sont aujourd'hui bien convaincus que ces possessions n'étaient ([ue de simples maladies mentales et que les exorcismes, quand ils ont eu quelque action, ont joué un rôle analogue à celui des suggestions dans les recherches hypnotiques. On a même, par une sorte de diagnostic rétrospectif, précisé les diverses formes de ce délire et on les a comparées à telle ou telle maladie étudiée aujourd'hui. Mais ces interprétations de phéno-
1. I)!" 11. Mcigc, f.cs possédées clans l antic/uilé. — Les possédées noires, 189'i.
2. D'' Jolin L. Ncvius, Demon-possession and allled Thenias heing an induclive Study of phenoniena ofour own tintes. New-York, 189i.
mt-nes anciens n'ont jamais la précision ni la certitude des études récentes sur les faits qui ont lieu devant nous. Il nous faut prendre les délires de possession qui existent encore de nos jours ', quoi([u'ils attirent moins l'attention et ne soient que rarement l'objet des superstitions publiques, et les analyser nousmêmes. Nous retrouverons en eux les mêmes caractères, les mêmes détails qui ont été notés si exactement par les anciens observateurs. Nous reconnaîtrons, comme disait Charcot, « laloidel'identité d'une manifestation pathologique » et, comme nous pourrons faire des expériences plus minutieuses, nous pourrons interpréter mieux ces délires.
Le malade qui va nous servir à faire cette étude est un homme de 33 ans qui, il y a quatre ans, a été amené à la Salpêtrière dans le service de Charcot. J'ai pu examiner avec soin ce personnage qui m'avait été confié et j'ai été assez heureux pour lui rendre complètement la raison en quelques mois. Cette guérison s'est admirablement maintenue depuis plus de trois ans" et le malade a été suivi assez longtemps pour que l'on puisse maintenant étudier son délire, examiner les procédés qui ont amené la guérison et que l'on peut appeler V exorcis?)ie moderne et enfin tirer de cette observation les enseignements qu'elle comporte. Je puis d'ailleurs sans inconvénients raconter les mésaventures de ce pauvre homme, je lui donnerai un nom de convention, et je changerai celui de son pays et sa situation sociale; seuls les faits psychologiques et médicaux seront exacts, ils ont un caractère abstrait et impersonnel qui permet de les discuter.
Achille, nous le désignerons par ce nom, appartenait à une famille modeste de paysans du midi de la F'rance, son milieu était simple et évidemment peu instruit. Cela confirme la remarque d'Esquirol que le délire de possession ne se rencontre plus guère à notre époque (jue dans la basse classe de la société ^ . Ses parents et les habitants du village étaient assez superstitieux et des légendes singulières couraient sur sa famille. On accusait son père de s'être autrefois donné au diable et d'aller tous les samedis auprès d'un vieux tronc d'arbre causer avec Satan qui lui remettait un sac
1. A. Souques, Une récente exorcisation en Bavière. XoiiveUe iconographie de la Salpêtrière, 1893, 1.
2. Le malade est maintenant bien raisonnable depuis plus de huit années.