‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 129 sur 326 · Esquirol, Maladies mentales, 1838, I · texte numérisé non relu

Esquirol, Maladies mentales, 1838, I

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POSSESSION ET FXOISCiSMK

d'ariiont. Le père crAchille riait de ces accusations mais il n'en était pas moins assez tourmenté et obsédé de craintes superstitieuses. D'ailleurs son propre père, le grand-père d'Achille, n'avait pas non plus une raison parfaitement saine : à plusieurs reprises il était parti sans motif de chez lui et on n'avait pu s'expliquer CCS fui^ues d'une façon complète, il est dillîcile aujourd'luii de les interpréter avec précision.

11 en était à peu près de même pour la nièrc de notre héros, elle avait une robuste santé physique, mais une intelligence assez faible et elle ne pouvait résister à un vice qui est plutôt une maladie mentale, l'ivrognerie. C'était chez elle une habitude de famille : sa propre mère, la grand'mère d'Achille, était rarement dans son bon sens; sans pousser les choses aussi loin, elle Timitait et en résumé nous pouvons considérer toute cette famille comme fortement entachée d'alcoolisme. D'après ces remarques, on nous dira qu'Achille était héréditairement prédisposé à la folie, que c'était un dégénéré suivant le terme classique. Cela est juste d'une façon générale et banale ; il est incontestable cjue l'alcoolisme des parents prédispose les enfants à toutes sortes de maladies physiques et mentales. Mais cela est d'une vérité un peu trop générale et il ne faut pas se figurer avoir tout expliqué en disant d'un malade: « C'est un dégénéré )). Cette remarque, le plus souvent juste en elle-même, ne nous dispense pas d'étudier sa maladie, d'en rechercher les causes secondes qui sont pratiquement plus importantes que la cause première et générale et môme de chercher à le guérir.

Achille eut une enfance normale ; élève dans un petit collège, il se montra studieux et appliqué, quoique d'une intelligence moyenne ; il avait surtout une grande mémoire et il lisait énormément, sans grand choix. 11 était impressionnable, prenait tout au sérieux « comme si c'était arrivé, disait-il », et restait longtemps bouleversé pour une peUr, pour une punition, pour le moindre incident. Il no partageait pas les superstitions de son village et avait même très peu de croyances religieuses. On aurait pu le déclarer presque normal, s'il n'avait eu fré([uemment des migraines et si l'on n'avait observé quelques petits faits qui me paraissent avoir leur impoilancc. (^iioicpril fut très sensible et très affectionné il ne paiveiiait pas à se créer des amitiés, il vivait seul et était un peu tourné en ridicule par ses camarades. Sans exagérer l'imporlaiicc du lait (pii peut être quel([U('fois insignifiant, j'augure

mal de ces enfants, de ces jeunes gens, qui sont les souffre-douleur de l'école et du collège. Ils ont quelque mallorniation morale qui les prépare à ce rôle et cette situation n'est pas faite pour favoriser le développement de leur esprit.

Mais Achille sorti de bonne heure du collège et occupé à un petit commerce ne parut pas en avoir souffert beaucoup. Une circonstance très heureuse pour lui, c'est qu'il se maria de bonne heure, vers l'àoe de 22 ans, avec une femme indulgente et dévouée qui redressa quelques écarts de son imagination et le rendit raisonnable et heureux pendant plusieurs années. 11 eut une enfant, une petite fille qui s'éleva d'une façon absolument normale et tout alla pour le mieux chez notre personnage pendant une dizaine d'années. Achille avait 33 ans quand il éprouva une série d'accidents qui l'ont conduit en quelques mois à la Salpêtrière.

Je vais vous raconter ces accidents, d'une première manière^ tels qu'ils se présentent pour un observateur superficiel, c'est-àdire tels qu'ils ont été observés par l'entourage du malade, tels qu'ils sont racontés par sa femme, et même tels qu'Achille les raconte lui-même, quand on l'interroge et qu'il fait tous ses efforts pour parler avec exactitude et sincérité.

Vers la fin de l'hiver 1890, Achille dut faire un petit voyage nécessaire pour ses affaires et revint chez lui au bout de quelques semaines. Quoiqu'il adirmàt se porter bien et fît des efforts pour paraître gai, sa femme le trouva tout changé : il était sombre, préoccupé, il embrassait à peine sa femme et son enfant et parlait fort peu. Au bout de quelques jours cette taciturnité augmenta et le pauvre homme murmura difficilement quelques paroles dans la journée. Mais son silence prenait un aspect tout spécial : il cessait d'être volontaire comme au début ; Achille ne se taisait plus parce qu'il ne voulait pas parler, mais parce qu'il ne pouvait plus parler. Il faisait des efforts infructueux pour articuler un son et ne pouvait plus y parvenir, il était devenu muet. Le médecin consulté hocha la tête et trouva le cas fort grave, il ausculta notre homme, examina les urines et conclut que c'était un affaiblissement général, une modification des humeurs, une dyscrasie, un diabète peut-être, etc., etc. Ces craintes bouleversèrent Achille qui se hâta de recouvrer la parole pour se plaindre de toutes sortes de douleurs. Il n'avait plus de forces, il souffrait partout, il ne pouvait plus manger et il était tourmenté d'une soif intense. Plus de doute, c'était le diabète annoncé par le médecin. Tousles soins,

;US-2 POSSESSION KT KXOllCISME

tous los niéclicainenls furent employas. Comme on ne voyait aucune amêlioiation au bout d'un oiaïul mois, Achille alla consulter un autre ilocleur. Cet éminenl praticien se moqua ])eaucoup du diagnostic de son collègue, il insista sur les battements de cœur, les étoutVemcnts du malade ; il lui demanda s'il n'avait pas des douleurs très vives dans le bras gauche avec soulFrances aiguës dans les derniers doigts de la main. Achille hésita un instant, puis se souvint parfaitement de les avoir éprouvées. Plus d'hésitation, il s'agissait d'une angine de poitrine, d'une hypertrophie cardiaque et les plus grandes précautions étalent nécessaires. I.e diagnostic se confirma encore par toute une série de symptômes que le docteur avait annoncés et qu'Achille éprouva les jours suivants.

Le pauvre homme se mit au lit et se sentit envahi par la plus noire tristesse. Il ne s'occupait plus et d'ailleurs il ne comprenait plus rien h ce qu'il lisait, souvent même semblait ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait. A toutes les questions de sa femme au désespoir il répondait qu'il ne savait pas ce qui le désolait ainsi, qu'il avait encore confiance, mais que malgré lui il éprouvait les plus sombres pressentiments. Il dormait de temps en temps, mais malgré son sommeil ses lèvres remuaient et murmuraient des paroles incompréhensibles, ses yeux étaient baignés de larmes. Enfin ses pressentiments parurent se réaliser. Un jour (ju'il était plus triste que de coutume, il appela sa femme et son (Mifant, les embrassa désespérément puis s'étendit dans son lit et ne bougea plus. Il resta ainsi immobile deux jours pendant que ceux qui le veillaient attendaient à chaque moment son dernier sou})ii'.

Tout d'un coup, un matin après deux jours de mort apparente, Achille se redressa, se mit sur son séant, les yeux grands ouverts et éclata d'un rire effrayant. Ce fut un rire convulsifqui le secouait dans tous ses membres, un rire exagéré qui lui tordait la bouche, un rire lugubre qui se prolongea plus de deux heures, vraiment satanique.

A partir de ce moment tout fut changé, Achille sauta hors de son lit et refusa tous les soins. Atonies les questions il répondait: « X(! faites rien, c'est inutile, buvons du Champagne, c'est la fin (hi monde ». Puis il poussait des cris horribles, « on me brûle, on me coupe par moi-ceaux ». Ces cris et ces mouvements désordonnés durèrent jusqu'au soir, puis le pauvre homme s'endormit d'un sommeil agité.

Le réveil ne fut pas meilleur, Achille raconta à sa famille assemblée mille choses épouvantables. « Le démon, disait-il, était dans la chambre, entouré d'un tas de petits diables, cornus et grimaçants ; bien plus, le démon était en lui-même et le forçait à prononcer d'horribles blasphèmes.)) En réalité la bouche d'Achille, car il allirmait n'y être ponr rien, injuriait Dieu et les saints et répétait à tort et à travers les insultes les plus ordurières contre la religion. Ce qui est plus grave encore et plus cruel, le démon lui contorsionnait les jambes et les bras et lui faisait éprouver de cruelles souffrances qui arrachaient des cris horribles au malheureux. On crut à une fièvre chaude, à un délire passager ; mais l'état se prolongea. Achille avait rarement des instants plus calmes dans lesquels il embrassait sa fille en pleurant et en déplorant son triste destin qui avait fait de lui la proie des démons. Jamais il n'exprimait le moindre doute sur sa possession par le diable dont il était absolument convaincu. « Je n'ai pas cru assez à notre sainte religion, ni au diable, disait-il, il s'en est bien vengé, il me tient, il est en moi et n'en sortira jamais. ))

Quand on ne le surveillait pas, Achille s'échappait de la maison, courait au travers des champs, se cachait dans les bois où on le retrouvait le lendemain tout épouvanté. Il cherchait surtout à pénétrer dans le cimetière, et à plusieurs reprises on le retrouva couché et endormi sur une tombe. Il semblait chercher la mort, car il avalait des poisons ; il but du laudanum, une partie d'un petit flacon de gouttes de Fowler, etc. ; il s'attacha même les pieds et, ainsi lié, se jeta dans une mare. Il parvint cependant à en sortir, et quand on le retrouva au bord, il dit tristement: « Vous voyez bien que je suis possédé du démon, puisque je ne puis pas mourir. J'ai fait l'épreuve cjue demande la religion, je me suis jeté h l'eau les pieds liés et j'ai surnagé. Ah! le diable est bien en moi. )) 11 fallut l'enfermer dans sa chambre et le surveiller étroitement ; après trois mois de ce délire qui épouvantait sa pauvre famille, il fallut se décider un peu tard, et sur le conseil d'un médecin avisé, à le conduire à la Salpètrière comme dans le lieu le plus propice aujourd liui pour exorciser les possédés et pour chasser les démons.

Quand Charcot et mon ami, INL Dulil, qui était son chef de clinique, m'ont confié cet intéressant malade, j'ai constaté tout d'abord en lui tous les signes classiques de la possession telle qu'elle était décrite dans les épidémies du moyen âge. Eginhard

rîS'i POSSESSION ET EXORCISME

s'oxprlinc ainsi nu sujet cViine tlômoninque : « C'était un spectacle bien cxtiaordinairc pour nous autres qui étions là présents que de voir ce méclianl esprit s'exprimer par la bouche de cette pauvre rcinine et d'enlcndre tantôt le son d'une voix mâle, tantôt le son irune voix féminine, mais si distinctes l'une de l'autre que l'on ne pouvait croire ([ue cette femme parlât seule et qu'on s'imaginait (Mitcndic deux personnes se disputer vivement et s'accabler réciproquement d'injures. VA en edet il y avait deux personnes, il y avait deux volontés dilVérentes, d'un côté le démon qui voulait briser le corps dont il était en possession et de l'autre la femme ([vii désirait se voir délivrée de l'ennemi qui l'obsédait' ».

Ce pauvre homme, petit, les yeux hagards, d'un aspect lamentable, nous offrait le même spectacle ; il murmurait des blasphèmes d'une voix sourde et grave: « Maudit soit Dieu, disait-il, maudite la Trinité, maudite la Vierge... », puis d'une voix plus aiguë et les veux en larmes : « Ce n'est pas ma faute si ma bouche dit ces horreurs, ce n'est pas moi... ce n'est pas moi... je serre les lèvres pour que les mots ne partent pas, n'éclatent pas tout haut, cela ne sert à rien, le diable dit alors ces mots au dedans de moi-même, je sens bien qu'il les dit et qu'il fait marcher ma langue malgré moi ». M'"" de Belfield, l'héroïne du procès de Loudun, sentait aussi au dedans de son corps un être vivant qui lui parlait et lui affirmait que les mauvais anges avaient pris possession de sa personne ^ « C'est le diable qui me pousse à faire toutes ces choses, disait encore Achille, je ne veux pas mourir et il me pousse malgré moi à me détruire... Tenez, en ce moment, il me parle... » et il reprend de sa voix basse : « Les prêtres sont des misérables ... », puis de sa voix haute : « Mais non, je ne veux pas le croire », et le voici qui cause avec le diable et qui discute avec lui. Souvent il lui arrive ainsi de se disputer avec son démon, qui a la mauvaise habitude de le critiquer sans cesse. « Tu mens, lui dit le diable, — non, je ne mens pas, répond le pauvre homme ^ ». Lui aussi pourrait dire comme un possédé célèbre, le père Surin : a C'est comme si j'avais deux âmes dont l'une est dépossédée de son corps

1. D après Maury, Magie et Astrologie, p. 327. — Cf. Mirvillc, Les esprits, III, 182.

2. Mémoires de sœur Jeanne des anges, publiés par Lègue cl Gilles de la Tourette, 1886, 69, 92. — Cf. Mirvillc, Les esprits, l, 120.

'.i. Oïl Iroiive le incine détail dans (iricsingcr, Traité des maladies mentales. Tradiict. 1873, 287.

et de Tusage de ses organes et se tient à quatre en voyant faire celle qui s'y est introduite'. »

Les possédés ne se bornaient pas à sentir raclion du diable en eux-mêmes, ils voyaient le démon et Tentendaient. Il en était ainsi pour Achille, qui entendait parler et rire d'autres démons en dehors de son corjis et qui voyait un diable devant lui. La tète de ce diable surtout était bien visible, noire, affreuse, avec des cornes et, ce qui est vraiment satanique, cette tète ne cachait pas complètement les objets, la tète du diable était transparente^ !

Enfin, on sait qu'autrefois on recherchait avec soin des marques de sorcellerie ou des stigmates du diable qui, d'après les personnages les plus compétents, étaient « les preuves les plus asseurées de sorcellerie et de possession, comme immuables et qui ne sont subjectes au soupçon de fausseté". » On piquait les malheureux avec des épingles et l'on constatait que sur certaines régions ils n'éproiivaient aucune douleur de cette piqûre. Cette insensibilité caractéristique se manifestait aussi d'une autre manière par les actes mêmes des possédées. « Les moinesses de Kintrop, dans l'épidémie de 1550, dans leur exaltation s'obstinaient à se frapper, se faisaient des ecchymoses, des morsures et cela sans donner aucun signe de douleur '. »

Ces signes et surtout le dernier existaient également chez le malheureux Achille. Son insensibilité, il est vrai, n'était pas continuelle ; mais quand il tordait ses bras en mouvements convulsifs, on pouvait les piquer et les pincer sans qu'il s'en aperçût. On a remarqué déjà dans les épidémies de possession et en particulier dans celle de Morzine, que l'anesthésie était surtout marquée dans les parties du corps en convulsions, « si l'agitation se borne aux bras, la piqûre est sentie aux jambes et non aux bras ^. )> D'ailleurs bien souvent Achille se frappait lui-même, il se déchirait la fioure avec ses ono-les et il n'éprouvait aucune douleur. Tous les signes de la possession se trouvaient réunis.

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