‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 137 sur 326 · EXPLICATION DU DÉLIRE ET TRAITEMENT · texte numérisé non relu

EXPLICATION DU DÉLIRE ET TRAITEMENT

dédoublement de la personnalité existait déjà, quand le malade présentait de l'écriture automatique, quand ses pensées subconscientes s'exprimaient, à son insu, sous le nom du diable; ce groupe de pensées subconscientes déjà existantes et déjà séparées de la personnalité normale, s'est complété, développé à la suite des suggestions, et le somnambulisme qui n'est que la forme complète de ces pensées subconscientes s'est constitué tout entier.

Cet état présente ici un grand intérêt pratique : on sait, en effet, quelle qu'en soit la raison, que pendant le somnambulisme le malade retrouve une mémoire sigulièrement plus étendue que pendant la veille. Il peut h ce moment, c'est un point sur lequel j'ai souvent insisté*, retrouver le souvenir des délires qui ont déterminé et rempli ses attaques, des phénomènes subconscients qui ont provoqué une foule d'accidents et qu'il ignoiait pendant la veille. Pour le faire comprendre je rappellerai seulement une petite observation assez curieuse. Un jeune homme de 25 ans que j'ai eu l'occasion de soigner il y a quelques années était atteint d'un tic de la face. Toutes les deux minutes il soufflait violemment par une narine en faisant force grimaces et ce tic durait depuis six ans sans que le pauvre garçon pût comprendre ce qui déterminait ce mouvement déplorable et sans qu'aucun traitement ait pu avoir la moindre influence. Ce malade, ainsi que j'ai été amené à le constater, présentait de l'écriture automatique et du somnambulisme. Dès qu'il fut dans cet état il s expliqua très clairement: « Mais c'est bien simple, dit-il, j'ai une croûte dans le nez depuis un fort saignement de nez que j'ai eu il va six ans, elle me gène et je soufïle pour la chasser ». Inutile de dire qu'il n'y avait pas de croûte dans le nez et (|u'il s'agissait simplement d'une idée fixe de forme subconsciente comme cela arrive si souvent chez les hystériques. Il suffit de modifier cette idée fixe pour faire disparaître le tic comme par enchantement. Sans parler de ce traitement et de cette guérison, constatons seulement que le somnambulisme rendait au malade le souvenir d'idées fixes qu'il ignorait pendant la veille.

11 en était exactement de même chez Achille, q.ui, une fois endormi, put nous indiquer une foule de détails qu'il ignorait ou ne comprenait pas précédemment. Dans cet état de somnambulisme,

1. Les actes inconscients. Revue pitilosophiciai', 188G, I, 590. Accidents mentaux des hystéri(iues, 1893, 58.

HflS POSSESSIO^J F.T EXORCISME

il nous raconta sa maladie criinr toute autre manière qu'il n'avait fait jus(jue-là. Clc (ju il nous rac(Hita ainsi est bien simple et peut se résumer en un mot, depuis six mois il avait dans l'esprit une longue rêverie ([ui se déroiihiit {)liis ou moins à son insu le jour comme la nuit. A la façon des gens distiaits dont je viens de parler, il se racontait à lui-même une histoire, une longue et lamentable histoire. Mais cette rêverie avait pris chez cet esprit faible des caractères tout spéciaux et avait eu de terribles conséquences. En un mot toute sa maladie n'avait été qu'un rêve.

Le début de la maladie avait été une faute grave qu'il avait commise au printemps pendant son petit voyage. Pendant un instant, il avait un peu trop oublié son ménage et sa femme : il ne faut pas trop lui en vouloir. Mesdames, car il fut cruellement puni.

Le souvenir de sa faute 1 avait tourmenté à son retour et avait provoqué la tristesse, la distraction que j'ai déjà signalée. Il était surtout préoccupé par la pensée de cacher à sa femme sa mésaventure et cette pensée le poussait à surveiller ses moindres paroles. Il croyait au bout de cjuelques jours, avoir oublié son in([uiétudc mais elle persistait toujours en lui et c'est elle qui le gênait, quand il voulait parler. Il existe des esprits faibles qui ne peuvent lien faire à demi et qui tombent toujours dans de curieuses exagérations. J'ai connu une jeune femme c|ui, voulant aussi cacher une faute, se mit à dissimuler sa conduite et ses pensées. Mais au lieu de dissimuler sur un seul point elle se sentit entraînée à tout cacher, à tout altérer, elle se mit à mentir continuellement du matin jusqu'au soir, même à propos des choses les [)lus insignifiantes. Dans une sorte de crise, elle laissa échapper l'aveu de sa faute, obtint son pardon et cessa complètement de nuMitir. Chez Achille, c'est la même pensée d'une chose à cacher (|ui produit non j)lus le mensonge; mais le mutisme complet. On \(>il déjii les premiers phénomènes de la maladie qui s'expliquent par la persistance du renu)rds et par le rêve qu'il occasionne.

Déjii, les préoccupations, le rêve de jour et de nuit se compliquaient. Achille s'accablait de reproches et s'attendait h toutes les soulïVances (jui n'étaient que de légitimes punitions. Il rêvait à tous les désordres physiques, ii toutes les maladies les plus elliayantes. Ce sont ces rêves de maladie, qui à demi ignorés, pi(»v()([uaient la fatigue, la soif, l'essoufllement, les souffrances (pie les mê'decins et le malade avaient pris successivement pour du diabète et pour une affection cardiaque. Il faut d'ailleurs ajouter

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que les interrogatoires des niédeeins, leurs descriptions des symptômes, leurs diagnostics avaient singulièrement précisé les souffrances d'Achille. Son esprit déjà malade, affaibli par une préoccupation permanente avait perdu son unité et sa puissance de synthèse, il laissait les idées semées en lui se développer isolément et les paroles des médecins avaient agi comme de véritables suggestions.

Le rêve continuait avec cette logique et cette lenteur singulière que nous avons remarquées dans les rêveries de ce genre. Continuellement au milieu de son travail, pendant qu'il mangeait, pendant qu'il semblait écouter ses amis, Achille rêvait toujours. Son histoire de maladie se répétait sans cesse, mais en avançant peu à peu vers le dénouement fatal. Qui n'a pas eu des rêves semblables et qui n'a pas pleuré sur son triste sort en vovant son propre enterrement. Ces rêves sont fréquents chez les hvstériques que l'on entend souvent murmurer tout bas ces belles lamentations. « Voici des fleurs... des fleurs blanches, on va en faire des couronnes pour mettre sur mon petit cercueil..., etc. « Achille, malade et suggestible, allait plus loin, il réalisait malgré lui ses rêves, il les jouait. Aussi le voyons-nous dire adieu à sa femme et à son enfant et se coucher immobile. Cette léthargie plus ou moins complète qui avait duré deux jours n'était qu'un épisode, qu'un chapitre de ce grand rêve.

Quand on a rêvé qu'on est mort, que peul-on rêver encore? Quelle sera la fin de l'histoire qu'Achille se raconte à lui-même depuis six mois? La fin est bien simple, ce sera l'enfer. Pendant qu'il était immobile et comme mort, Achille que rien ne venait plus troubler rêvait mieux que jamais. Il rêva que, sa mort étant complète, le diable surgissait de l'abîme et venait le prendre. Le malade, qui pendant le somnambulisme nous raconte ses rêves, se souvient parfaitement de linstant précis pendant lequel eut lieu ce lamentable événement. C'était vers 11 heures tlu matin, un chien aboya dans la cour à ce moment, sans doute il était incommodé par l'odeur de l'enfer; des flammes remplissaient la chambre, d'innombrables diablotins frappaient le misérable ;i coups de fouet ou se distrayaient à lui enfoncer des clous dans les yeux et par les déchirures de son corps Satan prenait possession de sa tête et de son canir.

C'en était trop pour cette faible cervelle : la personnalité normale avec ses souvenirs, son organisation, son caractère qui avait

/lOn POSSESSION Fr EXORCISMK

jusque-là subsisté tant l>ien que mal, à côté du rève envahissant soinhi'a coniplètenient. Le rève jusque-là subconscient, ne trouvant j)his (le résistance, «rrantlit et envahit tout l'esprit. Il se développa assez pour (onner des lialliiciiialions complètes el pour se manifester pat' des actes et des paroles. Achille a le rire des démons, il prononce des blasphèmes, il voit et entend les diables, \\ di'iii'c coiiiplèl cmiMit .

Il est intéressant de voir comment se constitue ce délire et (•(tmmeni tous les symptômes qu'il présente peuvent s'expliquer comme la conséquence du rêve comme des manifestations de l'aulomatisme psychologique et de la division de la personnalité. Le délire n'est pas uniquement l'expression du rève, ce qui consstituerait un simple somnambulisme avec actions bien liées et sans désordre; le délire est formé par le mélange du rève et de la pensée de la veille par Faction et la réaction de l'un sur l'autre. La bouche d'Achille profère des blasphèmes, c'est le fait qui tient au rève lui-même; mais Achille les entend, s'en indigne, les attribue à un diable logé en lui, c'est le fait de la conscience normale et son interprétation. Le diable parle alors à Achille et l'accable de menaces, l'interprétation du malade a augmenté et précisé le rêve. Achille poiii- hitlcr contre le démon essave lui-même les procédés que l'on employait, d'après ce qu il croit, pour reconnaître les possédés; il se jette à l'eau les pieds liés, mais l'instinct vital le sauve et le ramène aux boi'ds, voilà des faits qui dépendent de la veille. Le diable se met alors ii ricaner el démontre à ce pauvre Achille qu'il est immortel et qu'il sera toujours la proie des démons, c'est maintenant la suite du rêve. Et ainsi indéfiniment, l'opposition des deux séri(»s de pensées, leurs influences mutuelles amènent le désordre et le délire.

La psychologie pathologicpic peut même aujourd'hui expliquer les détails de ce délire. Ainsi les blasphèmes ([ue prononce Achille il son insu ou malgré lui constituent un phénomène assez intéressant et bien connu. Le langage ne se compose pas seulement des images auditives des mots, des images visuelles, des lettres écrites, il comprend encore les images des mouvements d'articulation fpie nous faisons pour prononcer les mots. Ces images du sens musculaire, ces images kinesthésiques verbales peuvent se séparer de la personnalité et se développer malgré notre volonté. Au lieu d'éprouver des hallucinations auditives verbales comme le persécuté (pii entend des voix, le malade senliia en lui-même

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