EXPLICATION DU DI-LIRE ET TRAITEMENT
les imaoes des mouvements de la parole comme s'il parlait réellement. Un degré de plus et ces images vont produire des mouvements réels et amener de véritables paroles que le malade sera tout étonné d'entendre sa bouche prononcer. Ce seront des paroles automatiques tout à lait identiques dans leur mécanisme à l'écriture automatique des médiums, ainsi que j'ai eu souvent l'occasion de le montrer. Les blasphèmes d'Achille dépendent de cet automatisme des images kinesthésiques verbales.
Faut-il rappeler les troubles de l'attention, et l'incapacité de comprendre ce qu'il lit, de comprendre même ce qu'on lui dit. La synthèse nouvelle nécessaire pour grouper les mots lus ou entendus pour les comprendre est-elle possible dans un esprit aussi désagrégé ? Ces lacunes de la perception sont des symptômes d'une grande banalité qui caractérisent ces décompositions de l'esprit. Quant h l'insensibilité du malade, à ces stigmates du diable, ils constituent un des phénomènes psychologiques que j'ai le plus étudiés et que j'ai, je crois, aidé h comprendre. Il ne suffit pas dédire qu'il s'agit là d'une anesthésie hystérique: un mot, une dénomination ne suffit pas pour expliquer un phénomène. Il faut remarquer que cette anesthésie est extrêmement variable, qu'elle est très forte quand le bras, occupé h écrire pour le compte du diable, échappe au malade et qu'elle disparaît quand Achille fait attention à son bras et en reprend la disposition. Il faut remarquer que cette anesthésie est en apparence contradictoire : pendant que la main droite tient le crayon, je la pince violemment. D'un coté Achille que j'interroge répond avec tranquillité qu'il n'a absolument rien senti, mais de l'autre la main écrit qu'elle a été pincée et désigne l'endroit. Cette expérience décisive qui démontre la persistance de la sensation au moins d'une manière subconsciente a été exposée et discutée pour la première fois dans mon travail sur l'anesthésie publié en 1887'. Des faits contradictoires de ce genre avaient déjà été signalés par Charcot, Regnard et Parinaud à propos des troubles de la vue chez les hystériques, mais j'ai pu généraliser ces remarques et proposer une interprétation générale de ces anesthésies par défaut d'assimilation des phénomènes élémentaires à la conscience person-
1. Lanesllicsic et la dissociation des phcnomcncs psychologiques. Bévue philosophique, mai I8S7, p. 460. Cf. Stigmates inciilau.r des liYslérif/iies, p. 27.
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nclle quel que soit le phénomène, fatigue, épuisement cérébral, émotion qui dissocie Tesprit. On peut dire dans le cas présent que la sensibilité d'Achille est loin d'être perdue; toutes les sensations existent afVaiblics peut-être, cl transformées par le fait de leur isolement, mais, par suite d'un éj)uisement cérébral déterminé ici pai- une émotion persistante (jui amène un défaut de synthèse dans la perception personnelle, une partie des phénomènes est rattachée à la personne d'Achille et d'autres sensations sont rattachées à ce groupe de pensées qui constitue le diable. L'anesthésie est une des plus curieuses conséquences de ces rêveries émotionnantes et fatigantes et de ces divisions de l'esprit qui portent sur les sensations comme sur les mouvements.
Nous voyons donc toujours de l'ordre et des lois dans ce délire en apparence désordonné et tous les phénomènes (|iil le constituaient sont le point de départ de recherches intéressantes et peuvent déjà être en grande partie expliqués grâce aux études de psychologie pathologique.
Cette connaissance plus complète de la maladie peut-elle nous guider dans le traitement et la psychologie pathologique nous permet-elle de pratiquer l'exorcisme d'une manière un peu plus rationnelle ?
Nous n'insisterons pas sur les traitements physiques, la plupart des traitements auxquels on a habituellement recours dans les désordres de la pensée avaient déjà été essayés sans grand succès. Nous ne connaissons pas encore l'Ellébore qu'il suflit d'avaler pour changer nos rêves, supprimer nos émotions, reconstituer notre personnalité. Ce sont là des choses délicates qui le plus souvent ont besoin d'un traitement moral. Une consolation, un bon conseil, un ordre ou même une menace, une punition sont plus elïicaces dans bien des cas que toutes les drogues du nu)nde. ("est ce (jue soutenait déjà un aliéniste très psychologue, Leuret, (juand il voulait que 1 on usât sui'tout de procédés moraux dans le IraitcMuent des aliénés. Mais Leuret réussissait rarement et aujourd'hui encore le traitement moral est bien souvent presque impraticable ou sans effet. C'est que ce traitement reste encore beaucoup trop vague, sans prescription précise appropriée à telle ou telle circonstance et (pi'il dépend encoie entièrement de l'autorité, du tact, de linitiative irraisonnée et plus ou moins heureuse du médecin. Le traitement moral n'existera qu'au moment où sera
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fontlcc une science morale qui donnera la raison de l'emploi de tel ou tel procédé, qui expliquera ses succès et ses insuccès.
La psychologie pathologique encore dans l'enfance ne nous donne que des indications fort vagues. Elle nous apprend, par exemple, que la lésion principale est dans ce cas la permanence d'un rêve émotionnant qui existe à part de la conscience personnelle du malade. Nous savons qu'il ne suffit pas de s'adresser à la personne du malade, de parler à Achille lui-même, car le mal est en dehors de lui. Il est à peu près inutile de discuter avec lui, de l'exhorter, de le menacer. Les blasphèmes, les paroles et les actes du diable se développent malgré lui, en dehors de lui, et même à son insu. 11 faut savoir atteindre la lésion dans ces couches plus profondes de la conscience où elle siège. Cela est souvent fort difficile, soit que nous ne nous rendions pas bien compte des divisions qui se sont faites dans la conscience, soit que nous ne sachions pas atteindre le groupe de phénomènes psychologiques particulièrement altérés. Dans le cas présent l'écriture automatique et le somnambulisme nous fournissent des procédés faciles pour atteindre l'idée fixe en ellemême. C'est dans l'état de distraction en nous adressant au diable ou pendant l'état de somnambulisme qu'il faudra essaver d'agir.
Une autre remarque importante, c'est qu'il faut atteindre l'idée ou l'image fondamentale, celle qui est le point de départ du délire. Cela n'est pas toujours facile à reconnaître, car bien souvent le médecin ne se trouve en face que des idées fixes secondaires qui dérivent de la première par une série d'associations plus ou moins compliquées'. Prenons, par exemple, cet individu qui avait le tic de souiller par une narine; c'est en vain qu'on lui aurait suggéré de ne pas souffler, il aurait toujours recommencé. C'est à sa croûte dans le nez qu'il faut s'adresser, ou mieux au souvenir persistant d'un certain saignement de nez qui avait eu lieu dans des conditions particulières et qui l'avait beaucoup affecté. Ce souvenir effacé, le tic disparaissait tout naturellement.
Si nous voulons exorciser notre malheureux Achille, il est tout à fait inutile de lui parler de l'enfer, des démons, de la mort. Quoiqu'il en parle sans cesse, ce sont choses secondaires et psychologiquement accessoires. Quoique le malade semble un possédé, son mal n'est pas la possession, c'est lémotion du remoi-ds. Il
1. Pierre .îanet. Ilisioirc iliiiio idée fixe. Iie\-ue philosupIiKiue, février 1894, p. loi, et cliapitre iv de cet ouvrage.
404 POSSESSION ET FAOllCISMIî:
en éliiit ilc mrnic pour l)icn des possédés, le diable irétalt guère pour eux (jue rineaination de leurs regrets, de leurs remords, de leurs terreurs ou de leurs vices. C'est le remords d'Aclnlle, c'est le souvenir même de sa faute qu'il faut lui faire oublier.
Cette opération est loin d'être facile, il est plus difficile qu'on ne le croit généralement d'oublier quelque chose. Savoir oublier est souvent une qualité aussi bien que savoir apprendre, car l'oubli est la condition de la marche en avant, du progrès, de la vie même ;
(Jul)lions cl niarclions ; 1 lionimc sur celle Icrre, S il n oubliait jamais pourrail-il espérer ^ ?
Une des découvertes les plus précieuses de la psychologie pathologique serait celle qui nous donnerait le moyen sûr de provoquer l'oubli d'un phénomène psychologique déterminé.
Dans mon dernier travail sur « l'histoire d'une idée fixe » j'ai montré comment on pouvait parvenir approximativement à ce résultat par le procédé de la « dissociation des idées « et par celui de la « substitution ». Une idée, un souvenir peut être considéré comme un système d'images que l'on peut détruire, en séparant ses éléments, en les altérant isolément, en substituant dans le composé telle ou telle image partielle à celles qui existaient. Je ne puis ici revenir sur l'étude de ces procédés, je rappelle seulement qu'ils furent de nouveau appliqués à l'idée fixe de cet intéressant malade. Le souvenir de sa faute fut transformé de toutes manières grâce à des hallucinations suggérées. Enfin la femme même d'Achille évoquée par hallucination au moment convenable, vint accorder un pardon complet à cet époux plus infortuné que coupable.
Ces modifications n'avaient lieu que pendant le somnambulisme, mais elles avaient un contrecoup bien remarcjuable sur la conscience (lu personnage après le réveil. Il se sentait soulagé, délivré de cette puissance intérieure qui lui enlevait la libre disposition de ses sensations et de ses idées. Il devenait sensible sur tout son corps, il retrouvait tous ses souvenirs, bien plus il commençait à juger son délire. Au bout de peu de jours il avait fait assez de progrès pour rire de son diable et il expliquait lui-même