SC
^■Til^M^^<f^^^é%
FiG. D. — Courbe des temps de réaction simple à des cxcitalions visuelles chez Pv.
mais nous ne pouvons plus la garder. Ou bien elle va rester deux ou trois jours immobile, debout ou vautrée dans un coin, les yeux fixes et hurlant si on veut la déranger, ou bien elle va remuer perpétuellement, nous tirer les bras, nous parler, et tout le temps de la même chose. Elle nous empêche de travailler et va nous rendre aussi folles qu'elle.
La mal.^de: C'est qu'on ne veut pas me comprendre, on ne veut pas me soigner. Je ne puis pas rester seule, je souffre beaucoup plus quand on ne me parle pas. Je ne peux oublier cet homme qu'en grande compagnie. J'ai besoin de marcher tout le temps comme le Juif Errant, et je ne pourrai plus jamais rien faire. Je ne sais plus comment m'y prendre. »
52 LES AHOULIES
Quant aux lioublos do rallcnliou ils sont toujours les mêmes, distraction énorme, incapacité de fixer l'esprit : aprosexie, asthénopic, etc. Nous avons cherché h mesurer la distraction de cette malade par rexpérience qui consiste à prendre un grand nombre de temps de réaction consécutifs et à en établir la courbe'. Ce graphi(|ue (fig. 5) vous représente deux cents temps de réaction pris successivement en dix minutes. Ces réactions sont consécutives à des excitations visuelles et sont mesurées avec le chronomètre de d'Arsonval. Le trait plus gros indique la courbe des moyennes de 10 en 10. Ces courbes ne sont pas sans intérêt. Il est évident que celle-ci est très élevée, la moyenne approche en général de 30 centièmes de seconde, atteint et dépasse souvent iO, les irrégularités sont nombreuses. Si on compare ce graphique à ceux que l'on obtient dans les mêmes circonstances en expérimentant sur des individus normaux et attentifs, il met assez bien en évidence la faiblesse de l'attention, la distraction perpétuelle de la malade. Cependant, si l'on s'étonne qu'une personne aussi troublée ait pu se prêter à cette expérience et fournir ce graphique, il faut songer que dans ces réactions le mouvement automatique intervient énormément et qu'il est toujours difficile de mesurer ainsi d'une manière rigoureuse l'attention proprement dite. Aussi tenons-nous ii préciser les résultats de cette première mesure en vous faisant remarquer que la malade ne comprend rien du tout à un article de journal qu'elle lit et qu'elle est incapable de suivre le plus petit raisonnement. Un détail particulier ici, c'est qu'elle présente à un haut degré le symptôme de l'amnésie continue. L'amnésie a d'abord été systématique et portait surtout sur les connaissances professionnelles, mais maintenant Pv. ne se souvient plus de rien et oublie les événements de la journée au fur et à mesure qu'ils surviennent. Vous ne manquez pas une occasion de remarquer que dans ces formes d'amnésie les souvenirs du passé antérieurs au début de la maladie sont conservés et que l'oubli porte sur les événements récents et présents. Défaut d'acquisition des souvenirs nouveaux, si vous voulez, plutôt que perte véritable de souvenirs anciennement organisés.
Enfin nous n'insistons pas pour vous dire ([ue les sentiments
1. La leclinifjuc de cctle mesure de lallenlion jiar le calcul des temps de réaction et la coiislruclion du graphique se trouvent expliquées par lun de nous dans le premier volume de ces études sur « les névroses et les idées fixes », chapitre ii, p. 71».
LES ABOULIES SECONDAIRES 53
disparaissent et que cette femme (jui prétend être malade par amour pour son amant et pour son enfant finit par nous dire qn'h son grand étonnement elle n'aime plus ni l'un ni l'autre.
Nous n'insistons pas non plus sur les troubles physiques qui ici ne sont pas très considérables. Elle se plaint de tous les organes, prétend qu'il v a des battements dans son ventre, qu'elle ne peut rien digérer ; elle fait, quand elle a mangé, des eCPorts pour rendre, mais au fond ne vomit pas et ne digère pas trop mal. La nutrition est moins troublée dans ce cas qu'elle ne l'est généralement dans les aboulies graves.
C'est en effet ce mot qui résume le mieux l'ensemble des phénomènes. Dites qu'il y a un peu d'hystérie au-dessous, si vous voulez, que cet état se rapproche de la neurasthénie cérébrale, mais au fond le syndrome principal c'est de l'aboulie sous sa forme motrice et intellectuelle.
Au point de vue du traitement, outre les indications ordinaires sur l'hydrothérapie, les toniques, le bromure assez indiqué ici, à cause de l'agitation cérébrale, il y a, croyons-nous, un bon conseil moral h donner : c'est de liquider complètement la situation, quoi qu'il puisse en coûter et d'exiger du monsieur un congé en bonne et due forme. C'est cruel, direz-vous, d'enlever h cettepauvre femme un petit reste d'espoir qu'elle conserve et qu'on entretient pour lui faire plaisir. C'est possible, mais une opération cruelle est souvent utile et nous avons remarqué bien des fois que rien ne provoque autant l'aboulie de ces malades que l'incertitude. Mieux vaut un malheur définitif qu'une crainte perpétuelle. Elle sera moins aboulique quand elle rêvera moins à son amant, et elle y rêvera moins si on arrive à lui faire entendre que c'est bien fini.
Nous sommes heureux de vous montrer que notre prévision à propos d'une malade, Pv., devenue obsédée et aboulique après des querelles avec son amant, s'est trouvée pleinement justifiée. Malgré l'opposition de la malade, sa famille a suivi notre conseil et a obtenu une rupture complète que ce personnage désirait d'ailleurs, et la malade va certainement beaucoup mieux depuis ce moment.
LKS MSOLI.IES
Onsi:iiVATU)\ 15. — Perte de l'initiative après une longue
domesticité.
On nous consulte quelquefois pour des choses bizarres : Que pensez-vous de Tétat de celte pauvre femme, Se., âgée de 50 ans. Tout son malheur provient de ce qu'elle vient de faire un petit héritage.
L.\ MALADE : (c Certainement, jetais bien plus heureuse quand j'étais pauvre : au moins j'étais occupée à quelque chose et je ne passais pas mon temps à ne rien faire et à m'cnnuyer de ne rien faire.
— Que faisiez-vous donc auparavant ?
La malade : J'étais domestique, Monsieur, bonne h tout faire depuis l'âge de 18 ans. Les dames me disaient ce que je devais faire dans la journée, tout l'emploi de mon temps était réglé et je vous assure que même ces dernières années je n'étais pas paresseuse et je faisais très bien tout ce que l'on me commandait. Depuis qu'on ne me commande plus rien, je ne fais plus rien et j'en suis désolée ».
C'est-à-dire que depuis qu'elle est livrée à elle-même, depuis qu'elle a renoncé à être domestique parce qu'elle a une petite fortune, elle erre mélancoliquement dans son appartement sans pouvoir se décider à rien faire. Elle n'a plus le courage de faire son ménage et ne peut même pas se décider à se débarbouiller. On peut appeler cela, si l'on veut, une forme d'aboulie, mais elle n'est pas précisément maladive. Il n'y a pas un arrêt de la pensée causé par un épuisement ou une émotion. C'est plutôt le résultat de l'habitude. Elle a servi pendant plus de trente ans et n'a plus l'habitude de décider elle-même sa conduite. Elle vient d'apprendre à ses dépens qu'il est plus facile d'obéir que de commander.