‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 204 sur 326 · Les aboulies périodiques · texte numérisé non relu

Les aboulies périodiques

Les malades que nous désirons vous présenter maintenant présentent des symptômes d'aljoulie à peu près identi([ues à ceux des précéd(;nts, aussi n'y insisterons-nous pas davantage, mais c'est

LES ABOULIES l'ÉIUODlOUES

l'évolution de cette maladie qui présente ici un caractère assez singulier et qui une fois de plus rapproche cette maladie des

grandes aliénations mentales.

Observation 1G. — Aboulie avec rechutes périodiques. — \euraslht'iiie cêréhrale, hêsilaiions, amnésie continue, surmenage, rclahlissemenl peudaul trois ans, rechute, cjaêrisou pendant deux ans, nouvelle rechute.

Le. est une femme de 30 ans qui se présente avec l'aspect d'une neurasthénique: gémissements perpétuels, plaintes interminables sur toutes espèces de malaises dans les bras, les jambes, le dos, la tète. Elle se plaint surtout des digestions qui sont extrêmement pénibles, très irrégulières et suivies tantôt de diarrhée, tantôt de constipation. L'estomac, d'ailleurs, est dilaté et clapotant. Les règles sont supprimées depuis trois mois, le sommeil est très mauvais et la malade est disposée n s'agiter et à gémir davantage la nuit.

Mais chez elle, la neurasthénie prend ce caractère que nous cherchons à mettre en relief. Elle est surtout cérébrale et encore dans les fonctions cérébrales elle touche principalement la synthèse mentale sous forme de volonté et d'attention.

Au point de vue symptomatique, c'est une aboulique. Elle a du renoncer à son métier d'institutrice qui l'énervait, elle ne veut et ne peut s'occuper à rien. Indécise et hésitante sur la moindre détermination, elle reste des heures à se demander si elle doit sortir ou rentrer. Puis les troubles classiques de l'attention: « je ne comprends rien, je perds mes idées » qui se présentent surtout chez elle sous forme d'amnésie continue. Elle oublie tout ce qui vient de se passer, ne sait plus comment elle vit, se souvient de son enfance mieux que de la veille. En un mot, c'est le tableau classique d'un état aboulique qui s'est développé chez une neurasthénique.

L'étiologie ne doit pas nous arrêter non plus : hérédité peu nette, le père est désigné vaguement comme un nerveux et la mère semble bien portante. Il nous semble, sauf erreur, qu'il s'agit tout simplement d'une neurasthénie développée chez une jeune fille vers l'âge de 16 ou 18 ans par le surmenage scolaire, la fièvre des examens, le besoin darriver institutrice.

.lO LES \1K)LILIKS

Ces circonstaiircs qiio nous considérons comme déterminantes ont eu lieu lorsqu'elle avait 17 ans; mais, direz-vous, elle en a 30 maintenant. C'est qu'en eflet sa vie n'a pas été normale depuis ces 13 ans et c'est précisément sur celte longue période pendant laquelle se sont dévoloppées la neurasthénie et l'aboulie que nous voudrions attirer votre attention. Une première fois, ;i l'àgt^ de 18 ans, à la suite des fatiouos d'un examen, l'étal neuraslhéni([ue se développe. Au début, légère excitation, bavardage, sans délire ; peu de temps après, dépression, aboulie intense avec aprosexie et amnésie continue. On soigne cet état comme ou peut et au bout de huit à dix mois les choses se rétablissent graduellement.

La malade, et nous insistons sur ce point, paraît tout à fait normale ; elle est si active et si calme qu'on lui confie une classe de petits enfants. Un an après, vers 21 ans, voici que peu à peu les digestions sont mauvaises, la fatigue augmente, un peu d'excitation et de nouveau réapparaît un grand état aboulique qui dure près de dix-huit mois. Rétablissement en apparence presque complet jusqu'à 25 ans, puis rechute absolument identique aux précédentes, guérlson apparente pendant la vingt-huitième année puis de nouveau, à propos d'ennuis quelconques dans la profession, tout recommence il y a un an et ou nous amène la malade, à 30 ans, dans un état qui, au dire de sa mère, est absolument semblable à la première attaque qui a eu lieu à 18 ans.

Ce sont ces guérisons et ces rechutes qui nous intéressent, sans doute elles peuvent s expliquer assez facilement, on peut dire que la maladie primitive ne guérit jamais complètement. Vous savez que ces états abouliques sont horriblement tenaces. On peut dire aussi que le cerveau reste très fragile et que ce sont les circonstances, les ennuis, les émotions qui déterminent ces rechutes. Tout cela est exact. Mais nous n'en sommes pas moins frappés par cette tendance aux. rechutes |)ériodiques. Il v a là un fait incomplètement connu mais (ju'il (àul signaler eu passant. Chez beaneoup de malades abouliques il va une lendance à l'alternance, à la périodicité. L'un de nous a déjà fait observer (|ue certaines hystériques présentent sur ce point de l'analogie avec les malades atteints de délire circulaire. Il en a décrit une eu particulier qui passait régulièrement par des périodes d'excitation et de dépression.

M. Sollier a signalé le même fait à propos d'un homme neurasthéni<pie d'ailleurs; c'est un fait bien connu et sigiudé déjà autre-

LES ABOULIES PERIODIQUES .,7

fois par M. Ritti dans ses études sur « la folie à double forme » que le délire circulaire se présente à létat fruste dans bien des névroses.

Nous ne crovons pas cependant que Ton puisse parler ici de délire circulaire. La période d'excitation n'existe guère et l'on ne peut guère lui comparer les quelques jours de bavardage qui précèdent l'aboulie. Nous aimons mieux nous en tenir à cette notion simple que les rechutes de l'aboulie sont de plus en plus faciles et qu'elles finissent par créer une tendance à la périodicité.

Observation 17. — Aboulie périodique se rapprochant du délire circulaire. — Dix rechutes, diugnoatic.

Voici une malade à propos de laquelle le même problème se pose d'une manière plus embarrassante encore. Cette femme, Pe., âgée de 48 ans, est évidemment, vous savez maintenant le reconnaître, au milieu d'un accès complet d'aboulie. Elle vient en gémissant se plaindre qu elle ne peut plus rien faire, ni son ménage, ni sa cuisine, et qu'elle ne sait plus que marcher au hasard çà et là. Elle raconte qu'elle s'intéressait autrefois à bien des choses et que maintenant elle ne comprend plus ce qu'elle lit, qu'elle est incapable d'écrire une lettre, que ses idées ne lui viennent pas, etc. Enfin elle est indifférente, n'aime plus personne et se désole de son absence d'émotion ; tout au plus ressent-elle une tristesse vague et continuelle. C'est l'aboulie bien nette avec l'absence de synthèse dans les actes, les idées ou les sentiments.

En quoi ce cas diffère-t-il un peu des autres et nous intéresset-il aujourd'hui ? En un seul point, à notre avis. C'est que, comme elle vous le dit en entrant, voici la dixième fois qu'elle est atteinte de ce mal. Entendez bien ce qu'elle veut dire. Si elle nous disait que voici 10 mois ou même 10 ans qu'elle est malade, nous n'en serions point surpris. Vous avez vu dernièrement un malade qui est atteint depuis 5 ou G ans, sans grandes modifications ; mais elle dit être atteinte pour la dixième fois, ce ([ui laisse entendre qu'il y a eu déjà dix guérisonset que la maladie s'est reproduite périodiquement.

Ici, nous devons noter des antécédents héréditaires assez graves : un oncle paternel et sa fille morts tous deux aliénés dans un asile. Malheureusement nous ne savons pas bien la nature du délire

:>S Li:S AHOlJLIKS

do CCS deux individus. Le pcic et la mère cependant ont été ;i peu près normaux. Notre malade paraît avoir été tout à fait ])i(Mi portante dans sa jeunesse; mariée à 19 ans, elle eut trois enfants sans accident et resta, notez-le bien, tout à fait raisonnable jusqu'il 38 ans.

Le mari étail un assez triste individu, ivrogne et de mauvaise conduite, ce cpii avait dejîi amené bien des scènes de ménag'e. Quand sa femme eut 38 ans, c'est-à-dire il v a dix ans, il la quitta subitement la laissant avec ses trois enfants dans la misère. Il a fallu vendre le mobilier et se tirer d'affaire bien péniblement. Ce fut l'occasion du premier accès de tristesse ou ])lutôt d'impuissance complète, d'aboulie dont les caractères sont tout à fait nets. Ce premier accès, avec quelques soins, guérit en six semaines. Il s'agit de guérison ; nous savons ([ue dans l'aboulie il v a des moments d'amélioration où le malade comprend mieux les choses et peut mieux agir. C'est ce que l'un de nous dans sa première description appelait en répétant le mot d'une malade « des instants clairs ». Mais il ne s'agit pas ici d'instants, il s'agit de plusieurs semaines ; ce n'est pas une modification superficielle de l'attention, c'est une modification profonde qui permit au sujet de reprendre toutes SCS occupations. Au bout de quelques semaines, graduellement, tout a recommencé, l'aboulie plus accentuée que la tristresse, l'indifférence même au mari plus complète. Mais de nouveau après quelques mois le second accès a guéri, et il paraît qu'il a guéri subitement, du jour au lendemain. Voici 10 ans que les choses se passent comme cela. Il y a eu une dizaine ou une douzaine d'accès, de longueurs très variables (ils semblent s'allonger), survenant graduellement et se terminant brus<piement. Les conditions du début et celles de la lin ne nous sont pas assez connues pour que nous cherchions ii en expliquer le mécanisme. Il semble que des émotions jouent un grand rôle pour déterminer soit le début, soit la fin de l'accès; par exemple, l'accès actuel est en rapport avec une cause bien nette, le retour subit du mari qui maintcnent malade et fort misérable revient vivre aux dépens de la femme qu'il a abandonnée. Cette pauvre femme l'a repris, mais s'est fait tant d'émotions et de soucis à propos de cette nouvelle aventure (piclb; est retondiée dans son état d'inertie et dindillerence. ^Nlais nous ne pouvons expliquer avec précision le mécanisme de chaque accès ; le seul fait vraiment important, c'est leur répétition.

Nous ne nous dissimulons pas que dans ce nouveau cas le (lia-

LES ABOULIES PÉKIODIQLES ô!)

gnostic de la folie circulaire devient bien plus vraisemblable. Le nombre des répétitions, la courte durée de quelques-unes et surtout ces guérisons brusques, du jour au lendemain, qui sont survenues plusieurs fois ; tout cela est bien significatif. Il nous manque toujours, il est vrai, la période d'excitation qui semble vraiment dans ce cas avoir été peu visible, mais il y a évidemment des délires circulaires de ce genre. D'ailleurs qu'importe l'étiquette, c'est là un délire circulaire, si vous le voulez, sous une forme évidemment fruste, mais cela confirme ce que nous vous disions précédemment. Dans les états hystériques, neurasthéniques, psychasthéniques l'aboulie peut intervenir, non seulement d'une manière accidentelle, pendant une période donnée, non seulement d'une manière continue comme une des conditions principales qui préparent à la suggestibilité et aux idées fixes, mais encore d'une manière périodique qui détermine des états tout ;i fait analogues au délire circulaire.

criAPniîK III

DÉLIRES CŒNESTllÉSIQUES

INIessieurs,

Les troubles de la personnalité sont exlrèmement nombreux et fréquents dans toutes les névroses et dans toutes les psychoses. N'avons-nous pas vu bien des fois que les anesthésies, les amnésies, les paraivsies hvstériques n'existent pas sans un rétrécissement plus ou moins considérable du champ de la conscience et sans une réduction parallèle de la personnalité. Les arrêts de construction de la personnalité, les régressions, les divisions de la personnalité jouent un rôle considérable dans les sommeils, les somnambulismes, les idées fixes, etc. Mais, souvent dans ces cas, le trouble de la personnalité n'est bien reconnu que par le médecin, le malade l'ignore et ne s'en plaint pas. Dans d'autres cas, au contraire, le malade éprouve des sentiments singuliers à propos de sa propre personnalité. Il se sent transformé de mille manières ou bien il prétend que sa propre personnalité a disparu, qu'il n'existe plus, qu'il est mort. De tels sentiments se mêlent presque toujours à d'aulres troubles névropathiques; ils accompagnent c<'rtain«>s anesthésies, les aboulies surtout, certains délires émotifs. Quehjuefois ils prennent une grande importance et se présentent au premier rang comme le symptôme capital. Comment désigner ces états névropathiques dans lesquels le trouble du sentiment de la personnalité joue le lôle essentiel. Nous jjroposons faute de mieux de les appeler <^/cV//'e.s' ca"nc.s//u'sifjues, pour montrer ([u'il ne s'agit pas d'un trouble quelconque de la personnalité diagnostiipié seulement par le médecin, mais d'un trouble dans les sentiments et les idées du sujet, trouble portant sur la connaissance de soi-même, de l'organisme entier.

PERTE DU SENTIMENT DE LA PERSONNALITÉ fil

sur la cœncsthésie. Beaucoup des observations de ce genre que nous avons recueillies avant déjà été discutées en détail dans les cours de lun de nous au Collège de France, nous ne vous présentons que deux observations typiques h titre d'exemples pour faire comprendre le caractère clini(|ue de ces affections sans entrer dans leur discussion psychologique.

Observation 18. — Perte du sentiment de la personnalité. — Anlécédenls, éjnolivilé, cmolion subite après une lecture^ sensatioJi ifan choc tLuis la léle. La malade ne peut plus se retrouver ellemême, suggestihilité, perle de la notion de temps, sensihililé, mémoire, troubles de perception, les troubles disparaissent daiis la distraction, examen de l'attention, courbe des temps de rèaclion, diminution de la maladie qui ne consiste plus qu'en un doute sur les souvenirs.

Le trouble que cette jeune fdle de 18 ans, Bei., nous présente est fort difficile à interpréter, nous ne disons même pas au point de vue anatomique, mais simplement au point de vue psychologique. Nous ne pouvons pas très bien dire quels sont les phénomènes altérés et par quel mécanisme la perturbation a été réalisée. Bornons-nous donc à constater les faits au point de vue clinique', car il est bon de connaître la possibilité d'un accident en apparence fort étrange, qui est arrivé h cette jeune fille. Elle a perdu sa personne, son moi et elle se cherche elle-même sans pouvoir se retrouver. Voyons dans quelles circonstances elle a perdu cet élément essentiel de son existence.

Le père était une espèce d'ivrogne presque continuellement délirant, qui battait la femme et l'enfant, les menaçait de coups de couteau, etc., et qui finit heureusement par les abandonner. D'autre part, la mère, soit par suite d'une fièvre tvphoïde grave, soit par suite des tourments et des terreurs causés par le mari, est à peu près folle: état de confusion mentale presque permanent avec un peu de délire anxieux et des terreurs. Vous voyez que notre malade était suffisamment préparée aux troubles de l'esprit. Pendant son enfance, quoiqu'elle fût terrifiée par les violences du père, elle

1. La discussion psychologique que soulève ce cas intéressant a été essayée à plusieurs reprises par l'un de nous dans son cours au Collège de France sur les conditions psychologi(/ucs de la personnalité, 1895-96.

(i-: IM'MIU'.S COKNF.STIlKSIorF.S

se moiili'iiit courageuse, raisonuable et protégeait sa mère contre les coups i\o couteau. Elle n'avait guère que de petits accidents de sonmanihulisnie surv(Miaut ([uehjuefois la luiit, surtout ;i la suite des grandes émotions, h.lle lut n''glé(> ;i l'àge de 15 ans, et depuis ce moment parut subir davantage le contrecoup des ('motions causées par son père. Elle était très émotive et se boideversait pour la moindre chose. L'année dernière elle se lia avec un petit jeune homme qui lui promit le mariage à Tinsu de ses parents et cette situation fausse ne laissait pas que de la préoccuper beaucoup.

Il va trois mois le hasard lait qu'elle lit dans un journal une petite nouvelle qui lui semble tout à fait se rapporter à sa propre situation : deux jeunes gens par un mariage clandestin avaient détermiiu' le malheur et la ruine de toute leur famille, des meurtres, des suicides, etc. l'>lle fut boideversée par cette lecture et resscMitit comme un grand coup dans la tète. Cette sensation du grand coup dans la tète est tout à fait caractéristique ; nous l'avons observée bien souvent chez ces malades dont l'état mental, la sensibilité, la mémoire sont subitement bouleversés. Rappelez-vous en particulier l'observation d'une fugue intéressante que nous avons étudiée ici même l'année dernière'. Dans son émotion Bel. sentit le besoin de sortir au grand air. Une fois au dehors, elle se regarda elle-même avec étonnement, car elle éprouvait un sentiment singulier qui n'a plus jamais disparu depuis. Elle n'avait aucun malaise, sauf une certaine gêne dans la partie postérieure de la tête, elle voyait clair, entendait bien, pouvait se mouvoir sans peine, mais elle se cherchait elle-même en ayant l'impression qu'elle n'était plus là, qu'elle avait disparu, que les choses présentes n'avalent pas de rapport avec sa personnalité.

Depuis ce moment elle répète toujours la même chose : « Mais, où suls-je, que suis-je devenue, ce n'est pas moi (jui parle, ce n'est pas moi qui mange, ce n'est pas mol qui travaille. Je ne me vois pas faire ceci ou cela, il y a quelque chose qui manque. » Nous sommes aussi embarrassés qu'elle pour dire ce qui lui manque; beaucoup de malades expriment plus ou moins nettement un sentiment du même genre, sentent, nous ne disons pas seulement, que leur personnalité est changée mais que leur personnalité est absente et la psychologie pathologujue n'est guère juscpiici parvenue à expliquer complètement ce sentiment.

1. P"' Raymond. Leçons sur les maladies du système ncrs'eii.r, 1896, p. 597.

Voyons dabord chez elle les phénomènes psychologiques qui paraissent altérés. Le fait le plus net est une extraordinaire émotivité. Elle a peur de tout, peur dos couteaux « qu'elle pourrait peut-être, si elle les touchait, s'enfoncer dans le ventre », peur de tous les instruments qu'elle voit. Nous avons eu delà peine à faire sur elle quelques examens élémentaires tant elle redoute l'approche d'une épingle ou d'un a?sthésiomètre. Elle pousse des cris horribles dès qu'on les approche de sa peau et il faut un quart d'heure pour la rassurer. Elle a peur d'un journal et craint d'y lire de mauvaises nouvelles. Ces terreurs semblent se rapporter aux émotions causées autrefois par son père ivrogne et récemment par la lecture du journal. Elle semble tenir un peu de la nature des idi'es fixes, d'ailleurs cette jeune fille est très suggestiijle. On a remarqué même dans son entourage que depuis son accident on lui faisait dire et faire tout ce que l'on voulait et qu'avec la plus complète indifférence elle se déjugeait à quelques minutes d'intervalle, suivant la personne qui lui parlait.

Remarquons aussi qu'elle se plaint surtout d'avoir perdu la notion du temps, elle ne distingue plus le passé, le présent et l'avenir. Hier, aujourd'hui et demain lui paraissent une même journée, comme un grand vide. Elle ne se rend plus compte du moment où elle se trouve, du matin ou de l'après-midi. Tels sont les troubles les plus visibles. Ils sont en apparence assez peu importants et l'on est disposé à en chercher d'autres plus profonds pour expliquer le trouble du sentiment de la personnalité.

C'est ici que nous éprouvons un étonnement. Toutes les fonctions psychologiques que nous examinons semblent vraiment à peu près normales. Il n'v a aucune anesthésie, l'iTesthésiomètre donne de 2 à 5 millimètres à la face palmaire des doigts, 20 millimètres h droite, 25 à gauche, à la face inférieure du poignet. Ces sensations sont nettes, sans erreurs, ne s'accompagnent d'aucun chatouillement, d'aucune douleur, elles sont localisées au dos de la main, par exemple avec une précision de 2 à 3 millimètres, elles se présentent tout à fait comme chez l'homme normal.

Pour apprécier et mesurer au moins d'une manière grossière les sensations dites a du sens musculaire ou kinesthésique » (pii nous paraissent avoir ici quelque importance nous nous sommes servis de la méthode des poids. Nous faisons soupeser au sujet des petits cylindres, des cartouches de fusil, comme l'avait fait

t;4 ni':i.ii{ES cdi'Nestfiésiques

autrefois Galton. Ces cartouches sont toutes absolument semblables en apparence, mais elles sont remjjlies de plomb, de manière à présenter des poids inégaux soigneusement déterminés, et le sujet doit en prenant ces cartouches, en les remuant, en les soupesant, apprécier la difTérenee de poids, dire laquelle des deux caitouehes qu'on lui présente est la [)lus lourde ou la plus légère. Afin de rendre ces expériences comparables, il est nécessaire de choisir un poids, toujours le môme pour tous les sujets, qui servira de point de départ. Nous avons adopté le poids de 10 grammes et vous avez vu dans les leçons de psychologie clinique comment nous obtenons une représentation conventionnelle, sans doute, mais pratiquement suffisante de la sensibilité d'un sujet pour les poids dilTérents. Nous exprimons, en efTet, les réponses du sujet et le résultat de cette petite expérience par une fraction. Le dénominateur désigne le poids pris comme point de départ, e'est-à-dire 10 grammes, le numérateur le poids additionnel nécessaire pour que le malade accuse une différence. Plus le numérateur sera petit, le dénominateur restant le même, plus la sensibilité sera délicate ; inversement, l'accroissement du numérateur indiquera que la sensibilité devient plus obtuse puisqu'il faut une plus grande différence de poids, pour que le sujet qui a soupesé 10 grammes accuse une difi'érence en soupesant une autre cartouche. Kn admettant cette représentation la sensii)ilité musculaire pour les poids sera chez Bei... de 1/10 pour la main droite et de 2/10 pour la main gauche. C'est à peu près les chiffres que l'on obtient chez un individu normal qui n'est pas paitieulièrement éduqué pour ce genre de recherches.

Le sens auditif a été examiné par M. Gellé qui n'a pu constater aucune modification. Le sens visuel n'est aucunement alti'ré, l'acuité est de 1 ou 9/10° pour les deux yeux, le champ visuel tout ii fait grand (fig. 6). Les sensibilités viscérales sont évidemment difficiles à mesurer et nous ne prétendons rien affirmei-, mais enfin cette jeune fille a faim et soif h l'heuie des repas, mange de très bon appétit, digère parfaitement, éprouve le besoin d'uriner et d'aller h la selle. Elle se sent suffoquée si on lui ferme les narines, en un mot elle ne se comporte pas du tout comme les hysléricpies anorexiques avec anesthésies viscérales et cependant, malgré cette conservation apparente de toutes les sensibilités, elle continue à dire : u Je ne vois pas, je n'entends pas, c'est rigolo, je ne sens rien, c'est très drôle d'être comme cela. »

Ce langage peut amener des erreurs, elle soutient en particulier qu'elle n'a aucune mémoire, que depuis son accident r/le ne se souvient de rien. Il ne faudrait pas la croire sur parole et vous figurer qu'elle présente des amnésies réelles et ('tendues. Interroj/ez la, si vous voulez, nous vous mettons au défi de trouver un oubli. Ici encore elle n'a pas du tout l'attitude de l'hystérique amnésique, de même que tout ii l'heure elle ne se comportait pas du tout comme une anesthésique. Pour comprendre ces contradictions il faut remarquer une différence que la malade elle-même a appréciée, c'est que il n'y a plus aucun trouble pendant l'état de distraction, (^uand la malade est entraînée par une préoccupation, ne pense pas à elle-même, tout va parfaitement bien et elle est

FiG. G. — Champ visuel de Bei.

tout il fait normale. Le trouble revient lorsqu'elle essaye de faire attention de penser à elle-même, de se rendre compte de ce qu'elle éprouve : c'est un trouble de la perception personnelle. Le fait est très manifeste dans la lecture : elle pr(''lend qu'elle ne peut plus lire, qu'elle a un brouillard devant les yeux, qu'elle ne comprend pas. Eh bien, quand elle peut se distraire pendant une lecture, ne pas se demander si elle comprend, ou se laisser entraîner par l'intérêt du roman jusqu'à s'oublier elle-même, elle lira parfaitement bien et pourra raconter après tout ce qu'elle a lu, quoiqu'elle répète toujours qu'elle n'a rien compris et qu'elle ne se souvient de rien. Il semble cependant que nous arrivions à obtenir un résultat à peu près analogue par l'attention excessive: ([uand elle est bien reposée, après un sommeil en particulier, on

fi G

UKI.! lU'.S (XMINESTIIKSIOUES

|)(>iil roxcittM' il hicii liiiic iiltcnlioii ;i iiiic sciisiition ol elle liiiil [)ar coiivonii' (iiic c'csl bien l'ili* ([Ui 1 ('pioiix e. Le tioiible (lisj);ilaîl donc soit dans la (lisli'action, (jiiaïul il n'y a aucun cdoii |)our lornuM' la pcrccplion pcisonncllc, soit j)ar l'altcnlion excessive qui arrive monieiUaiiénicnt à la l'élablir.

On peut donc se demander s'il ne s'agit pas d'un trouble de rtittention devenue insullisante pour déterminer des perceptions précises. Cette diminution de l'attention pourrait expliquer la diminution légère de la sensibilité ([ue l'on constate quelquefois dans des cas de ce acnre. Nous avons cssavé de mesurer l'atlention, comme cela a été proposé souvent, en étudiant les tcnq)s de léaction de cette malade. Les gia[)hi(pics (|ui ont été obtenus ne

FiG. 7. — Courbe des temps de réaction à des evtitations tactiles chez liei. Les cxcilalions lacliles ont lieu sur le dos de la main (jaiiclie. les mouvements sont faits par la main gauche. Durée de l'expérience l'i miniilcs.

sont pas très caractéristiques. Nous n'y trouvons pas ces grandes irrégularités et ces grandes élévations de la courbe telles qu'on les observe chez des malades très distraits'. Quand il s'agit des temps de réaction simple à des excitations tactiles faites sur le dos de la main gauche ou de la main droit<' la courbe est à peine au-dessus de la normale (fig. 7 etfig. 8) et elle s'élève fort peu sous l'innncnce de la fatigue comme on le volt dans la figure 8 qui représente une expérience d'une demi-heure de durée. Mais on sait que chez: des malades distraits, la réaction devient automatique et (pie la combe prend précisément ce caractère. Dans les figures '.) et 10 qui représentent des temps de réaction à des excitations auditives et à des excitations visuelles, on note une

1. \ i)ir <ies conrjjcs de ce genre dans le iiteniiei- vulnine de cet onvrage, [). 58 cl uiv.

PKRTE DU SENTIMENT DE LA PERSONNALITÉ n?

élévation notablement plus grande des courbes, qui nous montre d'une manière plus nette la diminution de l'attention. On ne peut cependant voir dans cette observation l'explication complète des

r.r.. s Courbe des temps de réaction simple à des excitations tactiles chez Bei. Les

e.c.lal.ons tacl.les ont lieu sur le dos de la n,ain droite. L'expérience a une durée de 30 minutes. En ^ première partie du graphique pendant les 1 J premières minutes, en li dernière partie pendant les 12 dernières minutes.

faits ; bien des malades ont une aprosexie du même genre sans présenter le même trouble.

FiG. 'J. — Courbe des temps de réaction simple à des excitalions auditives chez Bci.

FiG. 10. — Courbe des temps de réaction simple à des excitations visuelles chez Bei.

Les sentiments qu'éprouve cette jeune fille sont donc difficiles a interpréter: ils dépendent d'un engourdissement cérébral évidemment. Cet engourdissement diminue légèrement toutes les

i;8 nr:[,inr.s cof.nrstiiksiques

fonolions psv('lH>l()j^i([ii('s m;us doit porIcM' d'iiiio manijMC spéciale sur une lonctioii particulière évidcininenl mal connue qui réunit les éléments de la pensée et construit la notion de la personnalité. Pour le moment nous ne pouvons guère que recueillir des documents sur ce ])oint.

Nous avons pu obtenir ([uclques nouvelles de cette singulière malade, Boi., qui a été présentée d y a deux ans, et nous avons pu la revoir. Elle est loin d'être complètement guérie, mais son état a subi une modification intéressante. Il n'y a plus guère de trouble dans la perception des choses présentes, elle convient que c'est elle qui voit et qui entend, mais elle présente un trouble très net dans les imaginations et les souvenirs. Elle ne dit plus comme autrefois qu'elle n'a pas de souvenirs, elle convient qu'elle en a, mais elle exprime sur eux un doute perpétuel, a Est-ce bien vrai que j'ai été au bal, est-ce moi qui y ai été, est-ce moi qui ai fait ceci ou cela?» Et il lui faut des preuves amoncelées, qui d'ailleurs ne la convainquent jamais. En un mot, elle présente tout à fait une forme de la maladie du doute. L'un de nous a déjà insisté sur le rapport qui existe entre ces doutes sur les perceptions et les anesthésies, ces doutes sur les souvenirs et les amnésies'. Nous voyons ici une preuve de plus de leur rapport avec les troubles de la perception personnelle. La maladie du doute n'a été dans ce cas ([u'une amélioration, une forme atténuée de la perte de la perception personnelle des phénomènes psychologiques présents.

Observation 10. — Perte du sentiment de la personnalité à la suite d'une émotion. — Anlccédenls, émolivilé, houleverscmeni pur une frnijcur, nhoulie, senlimenl de changement de personnalité, troubles de la cœnesihésie, mémoire, examen de l'attention, disparition des troubles dans la distraction, conservation de l'automatisme, altération de la synthèse mentale.

Ce jeune homme, Ver., Agé de 20 ans, présente un trouble moral, au premier abord, extrêmement bizarre. Ce trouble sur- [)reud tellement les médecins ([u'en général ils sont disposés à le

1. Voir dans le premier volume de cet ouvrage, les doutes que présentent les abouliques à propos de leurs souvenirs et de leurs perceptions, p. 39, VI, 'ifj, t'i9.

nier et à se moquer du malade. Cette conduite est fâcheuse de tons points, carie jeune homme qui sent réellement quelque chose se lamente et se lâche quand il n'est pas pris au sérieux. Il augmente encore sa maladie et pourrait arriver à de véritahles délires; il est bon que nous puissions diagnostiquer son état auparavant. Nous voudrions donc profiter de l'occasion pour vous faire connaître un symptôme curieux et pour vous indi(|uer sa véritable signification.

Reprenons donc l'histoire de ce garçon puis([u'il s'agit d'une chose délicate que nous ne pouvons résumer en deux mots. Le père, rhumatisant, est déjà un peu apathique et somnolent; la mère est très nerveuse et émotive. L'enfant, sans maladie bien déterminée, a toujours été ce que l'on peut appeler un arriéré et un dégénéré. Sa figure peu intelligente est irrégulière; sa bouche surtout est mal conformée, le palais ogival à l'excès, les dents très irrégulièrement implantées, crénelées, fissurées présentent même surtout aux incisives supérieures ces encoches qui font penser à la syphilis héréditaire. A-t-elIe existé chez le père? Nous n'en savons rien ; d'ailleurs, nous avons vu ces dents chez des enfants de tuberculeux, chez des enfants dont l'évolution a été retardée par toutes sortes de troubles. Ce sont surtout dans ce cas, des symptômes de dégénérescence.

Dans l'enfance, il fut scrofuleux, pleurard, ne sachant pas jouer, en retard de toutes manières. A partir de 6 ans, il se développa mieux, travaillant pas caprices, présentant des alternatives d'entêtement et d'absence de volonté. Vers l'Age de 15 ou 16 ans, il commença à se masturber sans grands excès. On remarquait surtout qu'il était émotif et manquait de volonté. 11 y a un an et demi à peu près il eut une première grande émotion qui a été le commencement des troubles dont nous voulons parler. Son patron exalté et colère s'est fâché contre lui et, levant un instrument tranchant, a fait mine de vouloir le frapper. 11 s'est senti très ému, a eu des palpitations de cœur et a éprouvé dans la tète quelque chose de bizarre qu'il ne peut pas expliquer. Trois semaines après se sentant déjà anormal il a subi une nouvelle émotion. Se promenant au Bois de Bouloi^ne, il a entendu derrière lui des cris : « Arrêtez-le, arrêtez-le! » 11 a cru que ces cris s'appliquaient à lui ri il a ('prouvé dans la tète à un plus haut degré le même elTet bizarre que précéilemment. Depuis ce moment il s'est trouvé complètement changé.

70 nr.LIKKS COl'NESTllKSIOUES

Le jircmicr pluMioiiirnc notable cVst ([u'il ccsso al)Solument de travailler. Il ne veut plus rien faire et n'accepte plus aucune occupation. C/esl là un symptôme banal que nous connaissons déjà sous le nom de « Taboulie », exagération énorme de son indécision, de l'absence de volonté qui avait déjii été constaté antérieurement. [Niais ;i ce symptôme commun s'en ajoute un autre beaucoup plus rare. Il expli([ue sa paresse en disant qu'il est alï'reusenicnt gêné par un sentiment qu'il éprouve perpétuellement. Nous aimons mieux lui laisser la parole. Son langage Incorrect et embrouillé vous rend compte de la difficulté qu'il y a à préciser ce phénomène psychologique : « Cela me faisait comme si ce n'était pas moi qui marchait, qui causait, comme si ce n'était pas moi qui vivait, comme si ce n'était pas moi c[ui mangeait, même quand je dors cela me fait comme si c-e n'était pas moi qui dormait. J'ai beau me regarder, je suis comme gêné de mon corps, comme si c'était pas moi, comme si je vivais à côté de mon corps, à côté de moi, si vous voulez. Je ne sais pas comment dire, je ne comprends pas n. Avouez qu'il n'est pas facile de comprendre ce qu'il veut dire et vous comprenez que bien des personnes se soient moquées de lui. Il faut dire même que si un pareil langage était entendu ici pour la première fois et d'une manière isolée, nous pourrions en faire autant et considérer ces expressions comme des fantaisies d'une imagination malade chez un arriéré. Mais il n'en est pas ainsi, nous avons déjà souvent entendu ce langage et nous avons observé des cas, plus complets encore, de la même maladie. Nous nous rappelons en particulier l'observation bien curieuse d'une jeune fille qui était ici il v a deux ans (observation 18); à la suite d'une émotion, elle avait subitement perdu sa personne et ne parvenait jamais à la retrouver; même en se regardant dans la glace elle ne se reconnaissait pas et disait sans cesse : « Ce n'est pas moi qui parle, ce n'est pas moi qui marche, etc. » Le fait a déjà été désigné sous un nom spécial, c'est ce qu'autrefois on appelait la névrose cérébro-cardiaque de Krishaber. Le mot ne signifie pas grand'chose et nous dirions plutôt aujourd'hui qu'il y a là sous une forme très spéciale un trouble psychologique qui se rapproche plutôt de l'hystérie. L'essentiel serait de comprendre la nature du trouble dont il s'agit, de savoir (juels sont les phénomènes psychologiques dont l'altéralion donne naissance à ce sentiment.

La supposition la plus simple consisterait à admettre ici des troubles de la sensibilité. 11 ne se reconnaît pas parce qu'il n'a pas

de son corps et de ses organes les mêmes sensations qu'autrefois, c'est ce qui a été admis dans la plupart des anciennes descriptions, c'est ce que disait jNI. Ribot dans ses « maladies de la personnalité ». Nous le répéterons volontiers et nous dirons que certainement ce malade ne doit pas sentir comme autrefois. Mais voici où se trouve la ditliculté, ces troubles de la sensibilité que nous admettons a priori nous ne pouvons pas les constater. C'est encore aujourd'hui pour ce jeune homme le même embarras que pour la malade observée il y a deux ans. Ces individus nous disent qu'ils ne se sentent pas eux-mêmes, qu'ils sentent mal et quand nous observons leurs sensibilités, nous les trouvons toutes normales. Il n'y a pas un stigmate d'anesthésie chez ce garçon. Il distingue les

FiG. II. — Champ visuel de Ver.

pointes de l'a'sthésiomètre aussi bien et mieux que la plupart des hommes; il distingue des poids très légers; il souffre dès qu'on le pique; le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue n'ont rien d'altéré; le champ visuel est à 90" dans chaque œil (fig. 11}. S'agit-il de troubles de la sensibilité viscérale? Ils sont plus probables encore que les précédents. Cette sensibilité joue un grand rôle dans la personnalité. Mais où sont ces troubles? Il a la faim, la soif, le besoin d'uriner, etc. Il sent ce qu'il avale, distingue ses goûts comme autrefois. Nous ne pouvons pourtant pas décrire des anesthésies viscérales dont nous ne constatons aucun indice. Les supposer, en vertu des théories philosophiques qui rattachent le sentiment de la personnalité à ces sensibilités, ce serait oublier les règles élémentaires de l'observation clini([ue.

"■' I)1:L1RES CŒNESTIIÉSIQUES

Passons alors à la mémoire: son éltidr est trantanl plus iiiiportanto que ce garçon ne sachant comment se faire comprendre a imao-iné de dire qu'il avait perdu la mémoire et qu'il voulait même se faire dispenser du service militaire sous prétexte d'amnésie. « Je ne me souviens de rien, dit-il, je ne puis pas tenir une conversation car je ne puis suivre aucune idée )). C'est là ce qu'il décrit, mais même embarras cpie tout à l'heure. Si vous cherchez quelle forme d'amnésie il présente, vous n'en pourrez trouver aucune. Inlerrogez-le sur tout ce que vous voudrez, il vous répond avec des détails interminables et il continue à dire : « je n'ai aucune mémoire », tandis que sa parole a montré tous les souvenirs possibles.

(]'est certainement l'attention et la volonté qui sont le plus troublés mais ici encore il faut s'entendre. Il répète : « je ne puis suivre une idée, je ne puis rien faire », mais nous pouvons vous défier de trouver dans son langage la moindre incohérence et ses

^^mmim^^^^^msimMm^^Êmwm

^■V^ri''^y'fn

rm^F'mTFT^

tiG. I.'. — Loiubc des temps de réaction simple ù des excitations tactiles eliez Ver

parents vous diront que, s'il consent à travailler à son ancien métier de tailleur, il travaille aussi bien qu'auparavant.

La courbe des tempsde réaction que nous avons essavé de prendre (fig. 12), chez ce malade comme chez la précédente, nous indique une diminution d(> l'attention. Celte courbe est certainc- UKMit d'une manière gén('>ial(> plus élev<'-e que chez un individu normal, mais elle reste assez régulière. Cependant si on demande à Ver. de lire un livre, il semble le bien comprendre et peut résumer ce que contient l'article; en un mot nous vovons une diminution de l'attention, mais nous ne parvenons pits à mettre en évidence de graves altérations de la p<M'eeption el de la svnthèsc mentale.

Nous voyez doue (jtiele |)i(»blème est curieu.x. (^ie jeune h(uiiine a perdu (piel([ue chose pour avoir le sentiment d'avoir perdu sa personne, mais il n'est pas facile de dire ce que c'est. Ces cas nous

p;iralssent nieltre en évidence l'importance d'une opération spéciale dans la formation de la personnalité, une synthèse mentale un peu particulière qui à chaque moment de la vie réunit les phénomènes psychologiques nouveaux à la notion de la personne, notion ancienne déjà formée par la réunion des innombrables phénomènes précédents. Un des laits les plus frappants chez ces malades, (pii est évident dans les deux cas que nous venons d'observer, c'est que tout trouble disparaît dans la distraction: tous les phénomènes sont corrects quand les malades ne cherchent pas à s'en rendre compte, quand ils ne veulent pas s'analvser, quand ils ne cherciieiit pas à raltaclier ces phénomènes à leur conscience personnelle. Qu'on interroge brusquementce garçon sur ses sensations, ses souvenirs, ses idées, etc., la réponse sera correcte, parce qu'il n'est pas nécessaire dans ces réponses qu'il ait la conscience personnelle de ce que sa bouche vient de dire. La bouche a employé le mot « je », sans doute, par habitude ; mais ces phénomènes n'ont pas été rattachés à sa conscience personnelle et c'est pourquoi le malade essayant l'Instant suivant de ftiire attention va vous dire : « moi, je n'ai rien senti ; moi, je ne me souviens de rien; i)ioi, je ne puis pas suivre mes idées ». Ce qui nous embrouille horriblement, c'est le mot: « moi », employé constamment dans les premières réponses et dans les secondes. Tout à l'heure il nous a dit: (.(.je me sens pi(jué, vous ///avez fait mal », et l'instant après il nous dit : a je ne nie sens pas, c'est comme si on avait piqué un autre ». Ce sont des obscurités de langage créées par l'habitude d'employer le mot moi à tout instant, même quand dans la distraction le moi existe à peine. En réalité il y a chez lui sensations, souvenirs, idées mal coordonnés, mal rattachés à une personnalité et c'est pourquoi il peut dire ensuite : ma vraie personne, celle du passé, n'a pas suivi ces idées, elle reste ii moitié en dehors. Si l'on voulait chercher un autre phénomène dans lequel le même trouble se manifeste, il faudrait étudier la volonté, la résolution des actes nouveaux où la même synthèse joue un grand rôle, et vous verriez très bien alors que ce malade ne peut plus rien apprendre de nouveau, qu'il ne sait plus prendre aucune résolution nouvelle. En un mot, les phénomènes psycliologupics subsistent isolément, mais la construction de la personnalité a été arrêtée et elle ne se rattache plus ces phénomènes nouveaux. Il y a certainement un arrêt dans une certaine fonction cérébrale ; s agit-il d'un centre spécial, celui de Taperception dont parlait

"i DKLIUKS CfX'NESTllKSIQUES

^^tm(lt? S';iL;il-il d'un rerlain degré supérieur du fonctionnement de 1 îissociulion des autres centres? Nous sommes bien loin de le savoir.

En tous cas, c'est cette synthèse qu'il faut rétablir. Il faut le forcer à réveiller ses fonctions cérébrales, 11 faut exciter et diriger son attention, le lorcer ;i combiner, à synthétiser ses Idées, à rt^prendre conscience des sensations fournies par cha(jue partie du corps. Quand il n'y a pas tr(»p grand alVaiblissemeiit de ces fondions de synthèse, un peu d'encouragement, de suggestion suHit à les rétablir et ce malade présente, d'ailleurs, déjîi des progrès manifestes.

Page 1