‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 224 sur 326 · fbid., 'i · texte numérisé non relu

fbid., 'i

Ces modifications se produisent sous des influences qui nous sont Tort peu connues ; Tune des plus importantes est certainement l'habitude qui ramène toujours les phénomènes dans le même ordre, au même moment, à l'occasion des mêmes circonstances. Une autre est certainement lémotion qui provoque la dissociation mentale et cérébrale et qui donne à ce développement, à cette reconstruction après l arrêt une direction particulière. Ces remarques s'appli([uent dune manière curieuse au cas actuel, la crise de Lie. débute par une syncope complète ; il est rare que l'arrêt cérébral soit poussé aussi loin, ct'si les phénomènes s'arrêtaient là on croirait avoir affaire à un accès épileptique, mais le réveil se fait graduellement suivant la description précédente et assez vite, en quelques minutes l'attaque prend un aspect beaucoup plus nettement hystérique. La jeune fille semble en proie :i la terreur, elle cherche visiblement à lutter contre quelqu'un, elle pousse des cris désespérés en appelant surtout : « Lucien, Lucien », puis à la fin de sa crise elle semble avoir moins peur, elle ne lutte plus, mais se précipite aux fenêtres en criant : « Au voleur », enfin elle reprend peu à peu conscience en gémissant et ne se souvient de rien du tout.

Une chose importante dans cette observation, détail que nous avons déjà observé mais qui est ici parfaitement net, c'est que la malade ne peut, lorsqu'elle est éveillée, nous donner aucune explication sur les attitudes qu'elle a pendant l'attaque et les mots <|u'elle prononce. Elle sait, dit-elle, parce qu'on le lui a dit, qu'elle appelle « Lucien » et qu'elle crie « Au voleur ». Sur le premier mot elle a elle-même cherché en vain l'explication, elle ne cache pas qu'elle a eu et qu'elle a encore quelques aimables connaissances; mais, par hasard, dit-elle, aucun des personnages qui l'intéressent ne s'appelle Lucien. Sur le second point elle a fait des remarques plus précises. Elle a observé que depuis quelque temps, depuis qu'elle est malade surtout, elle est préoccupée d'une manière ridicule des questions d'argent. Elle ne songe qu'à cela: avoir de l'argent, en gagner, thésauriser, le bien cacher pour ([u'on ne le prenne pas. Elle pense jour et nuit à prendre des précautions de peur qu'on ne la trompe, qu'on ne la vole. Cependant elle est loin d'être dans la misère, elle n'a pas de besoin pressant et elle ne sait pas pourquoi elle se préoccupe constamment de cette question d'argent. Vous vovezque le sujet n'explique pas grand'chose, tout au plus ajoute-il un problème nouveau. Quelle est l'origine de

l.FS SOMNAMHULISMKS. 1,F.S FIGUES

cette obsession relalive ;i raroenl cl au vol? Nous sommes oblin-és tic remonter plus haut dans riiisloire de la malade pour la comprendre. Une dilliculté de cette enquête, c'est que les parents sont morts, que cette jeune (ille est arrivée seule à Paris depuis deux ans. Les personnes qui l'accompagnent actuellement ne la connaissent que depuis deux ans. Ils ne peuvent pas nous raconter son passé et ils n'ont pas pu davantage le raconter ;i la malade, c'est ce qui lait d'ailleurs, comme vous le verrez, l'inléièt de l'observation. Nous savons uniquement par elle (jue le père était alct)oli(|ue et que la mère avait des mininines. Elle n(»us raconte avec précision

FiG. 10. — Scliéma de la répaitition do la sensibilité cutanée chez Lie. Ilypocblhésie sur tout le côté droit.

sur son enfance, sur son séjour à l'école jusqu'à l'â^e de 13 ans, des détails qui n'ont pas d'intérêt. Elle raconte aussi, quoique d'une manière plus vague, que vers l'âge de 13 ans, an moment du début des règles, elle a commencé ii être malade, qu'elle a eu des crises, des délires. Mais elle ne sait pas à quel propos ces accidents ont débuté et elle soupçonne, dit-elle avec sérieux, que ces crises ont dû commencer à la suite des scènes d'ivresse de son père. Cette supposition est extrêmement plausible : c'est ainsi que les choses se passent chez un grand nombre de nos malades. Elle

ATTAOUES HVSTKRIOUES

ajoute que les crises étaient cVabord rares, puis se sont rapprochées sans qu'elle sache pourquoi. Enfin, elle explique que depuis deux ans elle a de grandes attaques telles nous les avons vues quatre ou cinq fois par semaine, c'est-à-dire presque tous les jours. Remarquez combien ce récit est cohérent, raisonnable, et vous admettrez bien qu'il paraîtra complètement sulfisant au médecin. On ne se doutera pas qu'il v a une lacune énorme et on attribuera au hasard les mots qu'elle prononce dans sa crise.

Si nous continuons l'examen du sujet tel que nous pouvons le faire, nous vovons qu'elle est fortement hypoesthési([ue du côté droit. La sensation de douleur a complètement disparu à droite, tandis que le tact persiste atténué. C est une dissociation fréquente dans l'hystérie (fig. 16). L';iesthésiomètre à la face infé-

•i/T . -10 ' 'Xw

ïi. -

R .1 7 1) bit :ti Â) siû-^-i

■Ti'a'o 1" -" -i" Tn R..

iV ■" - "fl" - " Vf-.-

l + J^ j'fl ' ^/^+v

FiG. 17. — Lliamp visuel de Lie., rétréci à droite à 4ti, presque normal à gaucho.

rieurc du poignet marque 50 à droite et 20 à gauche. La sensibilité musculaire est également réduite; avec la méthode des poids que nous avons indiqué souvent, nous trouvons -|^ à droite et ^^ à gauche, c'est-;i-dire, suivant notre convention qu'après avoir soupesé un poids de 10 grammes avec la main droite elle ne distingue un accroissement de poids que si on ajoute IG grammes, tandisque la main gauche distingue un accroissement de 1 gramme. Ajoutez que le champ visuel est réduit à iO à droite, tandis qu'il est à peu près normal à gauche (fig. 17). C'est une forme de champ visuel toujours intéressante dont la localisation cérébrale n'est pas facile à comprendre. La mémoire est évidemment réduite, mais la réduction semble porter confusément sur les

choses récontos o[ nous ne soupçonnons pas au premier abord d amnésies localisées.

1/exanien de la malade lail de celle manière ne nous parait pas être complet : les aUacpies eL les délires nous semblent expliqués d'une manière bien insullisantc. Nous chercherons si l'on ne peut pas interroger celte jeune fille soit pendant le somnambulisme naturel qui termine ses attaques, soit pendant un somnambulisme provoqué et si nous ne pouvons pas ainsi mieux comprendre les phénomènes qu'elle présente.

Nous reprenons aujourd'hui l'étude de cette jeune fdle, Lie., étude qui doit en effet être complétée comme nous le soupçonnions. Cette malade présente un sommeil hvpnoti([ue remarquable, très facile à provoquer. Cela arrive souvent chez les malades qui ont déjà des crises à forme de somnambulisme. Pendant cette hvpnose fort intéressante à bien des points de vue, nous avons recherché tout naturellement l'histoire de Lucien et l'histoire du voleur. Il était curieux de voir la malade retrouver immédiatement d'innombrables scnivenirs pendant le somnambulisme provoqué. Nous avons souvent décrit ce fait; mais il nous a rarement paru aussi frappant que dans ce cas. En effet à cause du voyage de la malade à Paris, de la mort des parents, de l'absence de témoins, cette jeune fdle n'avait eu aucun renseignement pendant son état de veille sur les événements qui avaient eu lieu au début de sa maladie, aussi la différence du langage pendant la veille et pendant le somnand>ulisme était-elle tout à fait curieuse. Nous ne pouvons vous raconter ce petit roman: tentative de séduction d'une enfant de li ans par le jaidinier du château où elle travaillait, jalousie de la femme du jardinier, batailles entre toutes les domestiques du château, secours apporté par Lucien, un jeune domestique, etc., puis quelques jours après le vol au château, les gendarmes, etc., etc. Et à propos de tous ces incidents émotionnants, les pertes de connaissance plus ou moins complètes, les convulsions variées en rapport avec la svncope plus ou uioins profonde et avec la natui(> de l'émotion, les délires, les somnambulismes qui se développent. Sans doute, nous n'avons pas de preuves absolues de l'exactitude de tous ces récits, mais certains détails, certaines dates concordent très bien avec des renseignements que les amis de la malade ont bien voulu rechercher pour nous et qui constiluent une vérification au moins partielle. Ils

concordent surtout avec les attitudes et les cris de la malade pendant Tattaque. Il est bien probable que ces récits sont vrais, mais quand même ils seraient en partie inexacts, ils n'en constituent pas moins des rêves dont le rôle dans Ihvstérie est considérable. Déjà nous avons ici un fait curieux dans cette constitution des deux mémoires, celle de Tattaque et celle de la veille. N'est-il pas vraisemblable que cette séparation, cet isolement d'un souvenir émotionnant en dehors du reste de la conscience est pour quelque cliose dans la réapparition périodique des états émotifs, dans les dissociations de la conscience et dans les somnambulismes qui suivent ?

En tous cas, voici une confirmation intéressante de ces hypothèses. Quand nous avons été en possession de tous ces renseignements, nous avons parlé à la jeune fille pendant son état de veille et nous lui avons demandé : « Est-il possible que vous ayez complètement oublié toute cette série d'événements qui vous ont tant bouleversée », et nous lui avons cité des faits précis. Au début elle a nié et a prétendu que nous inventions ces histoires ; nous l'avons priée de faire effort pour retrouver ses souvenirs. Elle a recherché, dit-elle, avec beaucoup de peine et elle est venue après un jour d'efforts nous raconter qu'à son grand étonnement elle avait retrouvé le souvenir d'une foule d'événements qu'elle avait complètement oubliés'. Elle était toute surprise de se rendre mieux compte de son passé et elle venait maintenant nous fournir tout éveillée, mais avec des détails nouveaux, les mêmes renseignements qu'elle avait donnés étant endormie. C'est là, direz-vous, une chose de peu d'importance : par un effort d'attention elle a retrouvé des souvenirs ; c'est une règle de l'amnésie hystérique, de même que d'autres malades, par un effort d'attention, retrouvent les sensations supprimées par l'anesthésie. Oui, mais voici le résultat surprenant. Depuis que ce travail de restauration des souvenirs a eu lieu, elle n'a plus eu aucune attaque. Quand, quel([ues jours après, nous avons voulu examiner sa sensibilité, nous n'avons plus retrouvé aucun stigmate. La sensibilité était normale du côté droit et le champ visuel de l'œil droit était aussi large que celui de l'œil gauche.

1. On peut rapprocher de ce fait l'observation curieuse d'un malade P... qui, dirige d une certaine manière, arrive avec beaucoup d'efforts à retrouver les souvenirs d'une fugue ayant duré huit jours. Chez ce malade également la restauration des souvenirs par un effort d'attention amène laguérison. ^ oir à ce sujet les leçons sur les maladies du systèr?ie nerveux du P"" Raymond, 1896, p. 625.

Î42 LES SOMN VMI'.n.lSMF.S, TES I-IJCUES

Nous pouvons vous montrer piu' uni' figiiic qui frappe les yeux les modifications qui s'étaicnl [ji'oduilcs dans l'état de l'activité cérébrale sous l'influence de celte leslauration des souvenirs.

L'un dv nous avait essavé, à propos (rnne série d'études qu'il poursuivait sur ce sujet afin de les coniinuni(pier au congrès de

FiG. IS. — Courho des temps de la réaction simple à des excitations visuelles chez I^ic, avant la restauration des souvenirs pendant le somnambulisme.

psychologie de Munich, de mesurer l'attention de cette malade en déterminant sa courbe des temps de réaction. Il s'était occupé chez elle de l'attention visuelle et avait établi la courbe des temps de réaction simple ii des excitations visuelles. Celte expérience

Fin. III. — Courbe des temps de la réaction simple à des excitations visui-Ues chez Lie aprè la restauration des souvenirs.

n'avait pu être prolongée plus de 5 minutes à cause de la fatigue de la malade, elle avait donné une courbe (fig. 18) très élevée et très irrécrulière. Lie. avait fait constamment attention et avait eu conscience de ses efibrts et de sa fatigue. Après le somnambulisme dans lequel elle avait avoué ce qui la tourmentait, après la restauration complète des souvenirs à l'état de veille, la même expérience

fut répétée. Elle nous fournit le graphique de la figure 19, intéressant à bien des points de vue. D'abord les excitations ont pu être très rapprochées : toute la courbe a été obtenue en 8 minutes et nous présente 250 réactions consécutives. Malgré cette rapidité, vovez comme la courbe est basse et régulière, c'est à peine si à la fin elle atteint 30 centièmes de seconde et la moyenne reste constamment au-dessous de 20. Pendant toute l'expérience Lie. est restée parfaitement consciente, elle faisait attention, et se plaignait de la rapidité un peu grande des excitations. Ces deux figures nous montrent une modification énorme non seulement de la sensibilité visuelle mais de l'attention visuelle, de l'adaptation des mouvements, des pensées, de toute la personnalité à des phénomènes visuels, en un mot une grande restauration de la synthèse mentale et de l'activité cérébrale.

Après le moment où ces modifications remarquables sont survenues, la malade est encore restée un mois à l'hôpital sans manifester aucun signe de rechute et nous vous la présentons avant son départ. Elle est convaincue, et nous l'espérons avec elle, que cette ouérison sino-ulière se maintiendra'.

Sans doute, il ne faut rien généraliser. Il suffît de constater et de bien comprendre un fait. Voici une personne névropathe, prédisposée, c'est entendu, qui pendant trois ans a des attaques tous les deux jours à propos d'une série d'émotions dont elle semble avoir perdu le souvenir. Nous la forçons à reprendre nettement ses souvenirs, à réunir dans sa conscience personnelle ses souvenirs émotionnants qui semblaient avoir une existence à part. Sans autre traitement et du jour au lendemain les attaques disparaissent ainsi que les stigmates et l'unité de l'esprit se reconstitue. Que cette guérison soit plus ou moins durable, cela ne supprime pas l'intérêt de l'observation. Elle confirme une série d'études anciennes sur le rôle de ces émotions systématiques se développant subconsciemment h côté de la conscience personnelle et sur l'importance des traitements qui cherchent à supprimer cette dissociation et cette vie indépendante des systèmes psychologiques.

Page 1