APHASIE MOTRICE
fortement diminuée, si elle n'est pas entièrement perdue. Comment désigner ces symptômes autrement que par les mots ordinaires d'aphasie motrice ou d'aphémie avec un certain degré d'agraphie. Il n'y a pas lieu de démontrer ici que ces symptômes sont hystériques, chez une pareille malade la démonstration est inutile ; d'ailleurs ces phénomènes vont disparaître dans quelques heures. Nous pourrions, si nous le voulions, les faire disparaître immédiatement : pendant le sommeil hypnotique, facile à provoquer, la malade va prendre tout de suite une parole normale. S'il fallait une autre démonstatîon de la nature hystérique du phénomène, nous pourrions remarquer que le trouble n'existe que dans le langage conscient et volontaire. C'est là, comme vous le savez, un caractère propre à beaucoup d'accidents de la névrose. Souvent, au milieu de cet état d'aphasie, la malade a des sortes de rêveries ou de délires, dans lesquels elle se laisse aller à exprimer
FiG. 6'J. — Ecriture de ly. en dehors des périodes d'aphasie.
tout haut, soit des idées fixes qui la préoccupent, soit des conversations qu'elle vient d'avoir et dont elle fait elle-même les demandes et les réponses. Dans ces petits délires, elle parle très correctement, soit en français, soit en anglais, et il n'y a plus trace d'aphasie. Notez que dans ces bavardages elle dit des choses qu'elle regrette plus tard, exprime tout haut ses secrets. Ce sont des paroles tout à fait involontaires. Si on les interrompt, si on attire son attention pour lui demander une réponse à une question qu'on lui pose, elle écoute, elle veut parler et elle ne dit plus que « petibcdable ». Tous ces caractères sont bien ceux des phénomènes hystériques. Nous pouvons donc dire que le syndrome aphasie et agraphie se rencontrent non seulement chez une hystérique, mais avec les caractères des phénomènes hystériques.
Ce fait d'ailleurs n'a rien qui nous surprenne. L'hystérie peut dissocier, séparer de la conscience personnelle toutes les fonc-
lions, elle dctcrniinc des amnésies et des paralysies systématiques innombrables. Pourquoi ne déterminerait-elle pas une amnésie du même genre, portant sur les mouvements de la parole, en laissant intacte la faculté de faire entendre des sons et de remuer les lèvres de manière à prononcer des syllabes.
11 serait très intéressant, comme nous lavons déjà dit à propos du mutisme, de noter les phénomènes qui accompaj^nent cette aphasie et qui nous indiquent un peu sa localisation cérébrale. Nous ne pouvons guère tenir compte des sentiments éprouvés par la malade. Quand elle est revenue de l'accès, elle se souvient qu'elle avait une gène dans la tète, que sa tète était vide, c'est une expression des plus communes chez les hystériques et les psychasthéniques, le mauvais fonctionnement cérébral déterminant des troubles de sensibilité particuliers. Mais ly. localise avec obstination tous ces troubles à la partie postérieure, occipitale de la tête : elle prétend souffrir dans le cervelet. Nous ne croyons pas pouvoir tirer de cette sensation subjective des indications utiles pour la localisation. Il est plus intéressant de rechercher si quelque paralysie n'accompagne pas cette aphasie. Malheureusement, les phénomènes ne sont pas nets, et il faut reconnaître que, d'ordinaire, en dehors des périodes d'aphasie, la malade est bien plutôt paralytique et anesthésique à gauche. Cependant, il nous semble qu'il ce moment, Iv. présente également un affaiblissement notable à droite. Quoique ce caractère ne soit pas net, nous n'hésitons pas à dire que le trouble cérébral, un engourdissement d'une nature particulière, bien entendu, qui affaiblit et dissocie la fonction du langage, doit porter d'une manière quelconque sur le centre de Broca. Ce n'est là qu'une traduction banale des faits observés. Il y aura lieu dans des cas de ce genre d'étudier avec plus de précision les rapports entre l'aphasie organique et l'aphasie hystérique.
Obseuvation 134. — Surdité verbale. — Description, surdité verbale complète, isolée, antécédents, sommeils hystériques, arrêt de ces sommeils par une émotion, dél)ut de la surdité verbale, nervosisme, état de la sensibilité, de l'attention, courbe des temps de réaction tactile, visuelle, auditive, hypnotisme, diagnostic.
Cette jeune fille de 19 ans c[ue nous désignerons sous le nom de Rachel est ausssi embarrassante qu'elle est intéressante. Vous
ne serez pas surpris de nous voir hésiter sur le diagnostic précis quand vous saurez qu'il y a 5 ans, Charcot a examiné cette malade et a éprouvé les mêmes hésitations que nous ressentons encore.
Dès que nous parlons à cette jeune fdle, vous voyez son embarras, elle ne répond pas, se remue sur sa chaise, gémit et finit par dire : « Je ne comprends pas, je ne peux pas comprendre. » Au premier abord il semble qu'elle soit sourde. C'est d'ailleurs l'opinion la plus répandue sur son compte dans les milieux où elle se trouve.
Cependant cette opinion n'est pas juste. Si l'on fait du bruit derrière elle, elle se retourne presque toujours. Bien mieux, si on approche la montre de son oreille, elle déclare quelle entend: on constate ainsi qu'elle entend le tic-tac de la montre à 60 centimètres à droite et à 40 à gauche. L'ouïe de cette jeune fdle a été examinée avec grand soin par M. Gellé à deux reprises différentes, d'abord en 1891, puis ce mois-ci en 1897; ses conclusions ont toujours été les mêmes et des plus nettes. Cette malade n'est absolument pas sourde, tout au plus peut-on dire qu'il y a une légère diminution de l'acuité auditive surtout à gauche. Nous aurons à revenir sur ce point. Il n'y a aucune lésion appréciable de l'appareil auditif externe.
Mais, alors, pourquoi cette malade ne nous répond-elle pas, c'est comme elle le dit elle-même, parce qu'elle ne comprend pas. Nos paroles qu'elle entend n'ont aucun sens pour elle. Il en est de même pour les airs de musique, elle les entend fort bien, mais ne les reconnaît pas, ne les comprend pas. En un mot, c'est le syndrome bien connu sous le nom de surdité verbale.
Cette surdité verbale est d'abord dans ce cas absolument complète. Rachel ne comprend aucun mot, même pas son propre nom. Elle ne répond pas si on crie son nom derrière elle ; tout au plus serait-elle disposée à se retourner quelquefois comme pour un bruit quelconque insignifiant. Si elle paraît comprendre un peu certaines personnes, en particulier sa mère, c'est d'une manière différente. Elle comprend à peu près les personnes qui n'ont pas de moustaches, qui articulent nettement en ouvrant bien la bouche, c'est qu'elle suit des yeux les mouvements des lèvres et lit les paroles à la façon des sourds-muets. Dans l'obscurité et quand elle se retourne elle ne comprend plus un mot. Elle a également perdu d'une manière complète les fonctions qui paraissent dé-
pondro do l'auditioii vorbalo. VA\r est tout à (ait incapablo d'écrire sous la dictée et de répéfor même sans les comprendre les mois prononcés devant elle. (]e sont, dit-elle, des bruits et elle ne sait pas comment il faudiait s v |)rendre pour les répéter. On a souvent riMnarcjué dans la surdité verbale la disparition de cette liaison entre les sons et les mouvements. Va\ un mot, cette surdité verbale est tout à fait complète.
D'autre part, il faut remarquer (jue ce syndrome est ici très isolé, c'est-à-dire que les autres fonctions de la parole en dehors de l'audition des mois semblent être restées tout à l'ait intactes. Il est vrai que la parole de cette jeune fdle peut vous sembler un peu bizarre. C'est d'abord parce qu'elle ne se comprend pas elle-même pai' l'audition et rèiçle mal sa voix, mais c'est surtout parce que cette jeune (ille a été élevée en Italie et (ju'elle mêle l'accent italien aux mots français. En réalité, il n'y a pas de trouble sérieux de la parole volontaire, point de paraphasie, encore moins d'aphémie proprement dite. La malade lit ti'ès bien, et c'est même en lui écrivant les questions que l'on peut converser avec elle, elle écrit sinon très bien au moins d'une façon très suffisante et sans erreurs. En un mot elle n'a ni aphémie ni cécité verbale, ni aoraphie.
Le symptôme n'est donc pas difficile à déterminer, c'est une surdité verbale très complète et très isolée. Ce fait là aurait en luimême déjà son intérêt. Les cas de surdité verbale bien isolée comme ceux de Pick, de Sérieux et Déjerine, de llalipré sont assez rares, et celui-là pourrait s'ajouter à la série, mais ce n'est peut-être pas là ce qui rend ce phénomène particulièrement curieux. Ce ([ui nous semble surtout intéressant c'est son origine, son étiologie. Pour la comprendre, permettez-nous de vous raconter l'histoire singulière de cette jeune fille.
Aucun antécédent héréditaire bien net, faut-il remarquer que son grand-père est mort aphasique ? Il est douteux que cela ait eu une influence sur elle.
L'enfant était tout à fait normale, elle se développa bien, elle apprit le français dans sa première enfance, puis mise dans un couvent à Milan elle apprit l'italien, elle comprenait fort bien les deux langues, mais ne parlant plus que l'italien elle commençait à oublier un peu le français. Elle eut d'abord plusieurs maladies d'enfance, rougeole, scarlatine sans gravité. A l'âge de 7 ans elle fut atteinte d'une fièvre typhoïde beaucoup plus grave, après laquelle,
comme nous l'avons vu si souvent, commencent les accidents nerveux. Rachel parlait encore très bien, entendait tout et pouvait faire attention à ce qu'on lui disait mais elle commença à présenter un symptôme bizarre. Elle avait des dispositions à s'endormir au milieu de la journée surtout de 1 heure ;i 4 heures de l'aprèsmidi. Ces sommeils, qui ont h nos yeux une importance capitale, sont bien difficiles à connaître en détail, car ils n'ont eu comme témoins que les religieuses de ce couvent italien.
Voici les quelques renseignements que nous avons pu recueillir. Ces sommeils étaient parfois complets et très profonds. Rien ne pouvait réveiller l'enfant, même pas des piqûres qu'on lui faisait aux bras. Dans d'autres journées, les sommeils semblaient moins profonds, puisque l'enfant conservait les yeux ouverts et même quelquefois continuait à travailler ii sa couture. Mais elle ne répondait pas, ne pouvait être dérangée et à son réveil prétendait n'avoir rien fait et était surprise de voir son travail avancé. Voilii tout ce que nous savons de ces sommeils qui ont duré près de deux ans avec ces caractères.
Quand l'enfant eut à peu près 8 ans et demi, les religieuses se fâchèrent tout de bon de ces sommeils continuels : on punit l'enfant, rien n'y fit. On fit venir l'aumônier et dans une belle exhortation, on démontra à l'enfant que si elle dormait encore, elle irait au cachot d'abord, et dans l'enfer ensuite. La petite eut peur et jura qu'elle ne dormirait plus. Quand vint l'heure du sommeil, l'enfant résista désespérément. 11 nous est impossible de savoir exactement ce qui s'est passé : Rachel prétend n'avoir pas eu de convulsions, avoir continué à travailler à sa couture, mais avoir eu l'esprit confus et la tête comme embarrassée. Elle n'a d'ailleurs conservé qu'un souvenir très vague de cette période de sa vie. Toujours est-il qu'après quelques heures de malaise, elle se rendit compte qu'elle n'avait plus du tout envie de dormir. Quand on lui parla, elle ne répondit pas et prit une figure ahurie ; on s'efforça de la secouer de toutes manières, on s'aperçut qu'elle ne comprenait rien et répondait très mal.
Quelle fut exactement au début l'étendue du trouble ? Les renseignements sont insuffisants pour conclure avec précision, il semble bien qu'il n'y a eu aucune paralysie, mais il semble aussi que la parole était au début troublée comme l'audition. Ce trouble de la parole fut certainement exagéré par ce fait qu'on ramena l'enfant en France auprès de sa mère et qu'elle fut forcée de parler le fran-
rais quelle avait cléjà, nous l'avons rcmar([uc, un pou oubli(^. Quoiqu'il en soit, le trouble de la parole ne persista pas. Au bout de quelques semaines, elle parlait eorrectement comme maintenant, en ayant seulement un aeeent un peu })izarre, mais l'audition des paroles ne fit aueun progrès; qu'on lui parlât italien ou qu'on lui parlât français, elle resta eomme au début incapable de rien comprendre. Déjà ;i ce moment le médecin constata qu'il n'y avait aucun trouble sérieux de l'audition. Et à l'âge de 9 ans, le syndrome surdité verbale était constitué comme aujourd'hui. Depuis 10 ans, la situation ne s'est aucunement modifiée malgré tous les traitements possibles. Les sommeils ou les somnambulismes ne sont jamais réapparus, aucun autre accident n'est survenu, mais l'enfant est restée complètement incapable de comprendre aucune parole à l'audition.
De quelle maladie s'agissait-il donc au début, quand les premiers troubles se sont manifestés après la fièvre typhoïde ? Nous constatons d'après les souvenirs mêmes de la malade, un état de distraction et de rêverie dont elle avait beaucoup de peine à se tirer, des sommeils profonds survenant brusquement, de véritables somnambulismes suivis d'amnésie; tout cela peut être rattaché d'une manière bien vraisemblable à l'hystérie, à des engourdissements, à des troubles fonctionnels du cerveau. Il est vrai que dans toute la suite de la maladie pendant 10 ans, nous ne trouvons plus grand'chose qui confirme ce diagnostic; cependant si nous observons cette jeune fille avec soin, nous voyons qu'elle a bien les allures d'une névropathe. D'un caractère très changeant, toujours très exagérée dans ses manifestations, elle a des gaietés, des tristesses, des colères qui semblent presque pathologiques. Il semble en particulier qu'elle ne se rende pas bien compte de ce qu'elle fait dans ses accès de colère et qu'elle s'en souvienne d'une manière fort incomplète. De temps en temps, l'émotion détermine chez elle des angoisses, des suffocations avec sensation de globe ascendant, qui font croire à un début d'attaque hystérique, attaque qui d'ailleurs ne se développe jamais complètement. A plusieurs reprises, sous l'influence de l'émotion ou sous l'influence du froid, elle présente certains troubles viscéraux, ballonnement du ventre avec diarrhées, ou au contraire co ntracture très forte des muscles delà paroi abdominale avec constipation opiniâtre. Ce sont des phénomènes incomplets sans doute mais qui font penser à la névrose.
Malheureusement, l'examen de la sensibilité si important dans cette matière est presque négatif, il n'y a nulle part d'anesthésie importante. Le tact, le sens musculaire, le goût, l'odorat, la vue, ont été examinés sans que nous puissions rien relever de précis : l'ouïe, comme on l'a vu, est ceitainement diminuée surtout du coté gauche, quoique, comme le disait M. Gellé, « l'acuité auditive qui lui reste soit largement suffisante pour comprendre la parole ». Il est certain néanmoins que l'audition consciente est troublée. La malade n'aime pas à écouter; elle éprouve des souffrances et des vertiges quand on la force à entendre des bruits très nets.
ô minutes W m
FiG. 70. — Courbe des temps de réaclion simple à des excitations tactiles chez Racliel
comme celui du diapason placé sur la tète. Ce sont les phénomènes que l'on observe chez ceux qui ne sont plus habitués à percevoir les sons.
Ce qui semble le plus altéré, c'est l'attention qu'elle apporte pour percevoir les sensations. Nous avons pris à ce propos plusieurs graphiques des temps de réaction en rapport avec l'attention. Quelque soit le sens utilisé, le graphique indique toujours une attention défectueuse. Le graphique des temps de réaction simple à des excitations tactiles (figure 70) nous donne d'abord, pendant 4 ou 5 minutes, une courbe un peu élevée, modérément irrégulière avec des moyennes entre 20 et 30 centièmes de seconde, puis elle s'élève beaucoup, devient très irrégulière avec des
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r,FS TROUBLES DU I.ANGAGK
moyonnes entre 50 et 70. (l'est ce que l'un de nous avait considéré autrefois comme un graphique de l'attention hystérique très
facile à fatiguer'.
La courbe des temps de réaction à des excitations visuelles (fig. 71) est intéressante chez cette malade. Sans doute elle est un peu trop élevée, car la moyenne reste presque toujours aux environs de 30, mais cependant elle est assez régulière même pendant une longue période de 20 minutes et ne manifeste pas
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