ÉVOLUTION DE LA MALADIE
Après cette dernière crise, Marcelle resta encore une demijournée comme étourdie, puis revint à la raison mieux qu'elle n'avait jamais fait jusque-là. Le premier phénomène qui fut frappant quand elle se remit à parler, c'est qu'elle avait complètement oublié tout ce qui venait de se passer pendant les semaines précédentes et quelle n'avait aucune notion de son dernier accès. !M. le D'' Falret m'a demandé si je croyais cet oubli bien sérieux et si, dans le somnambulisme ou dans d'autres états, elle n'avait pas la mémoire de tout ce qui venait de se passer. La réponse ne peut pas être nette, car Marcelle n"a jamais présenté des phénomènes d'amnésie aussi simples qu'ils sont d'ordinaire chez les hvstériques. Si on l'endoit maintenant, même profondément, elle semble toujours avoir oublié les quinze jours précédents. Mais je crois qu'elle se trompe, parce que les souvenirs qu'elle a conservés sont incomplets, n'ont aucune date précise, aucune localisation et qu'elle les rattache à des époques plus éloignées, tandis que, en réalité, ils sont bien de cette période. Ainsi elle se souvient quun jour, elle ne sait lequel, elle avait un rêve, elle voulait absolument se tuer, en se mettant la tête sous son matelas. « Mais, dit-elle, ce doit être il y a longtemps. » En réalité, elle n'a jamais eu cette idée que pendant son dernier accès et c'était là une de ses impulsions ordinaires. Mais, à côté de ce souvenir bien net, se trouve un oubli absolu et étrange. Elle ne sait pas du tout ce que l'on a fait, quand elle voulait ainsi mettre sa tête sous le matelas. En réalité, elle a été maintenue, soumise à une étroite surveillance et nourrie à la sonde œsophagienne. De ces faits, pourtant caractéristiques, elle ne montre aucun souvenir ni dans le somnambulisme, ni par l'écriture automatique. Je crois que ce souvenir et cet oubli s'expliquent également. Le dernier accès, bien qu'il ait duré quinze jours, est absolument identique à une de ces attaques de nuage telles qu'elle les a toujours eues. Elle conserve, dans le somnambulisme, le souvenir des phénomènes automatiques, des rêves qui ont réellement eu une existence dans sa pensée, mais elle ne conserve aucun souvenir des phénomènes extérieurs, parce qu'ils n'ont pas été perçus. Elle se souvient d'avoir voulu se tuer, car elle y pensait réellement, elle ne se souvient pas d'avoir été maintenue par une infirmière, parce qu'elle ne l'a jamais bien compris. En étudiant plus loin Vamnésie continue, nous aurons l'occasion de voir que ces phénomènes de mémoire • et d'oubli ne se présentent pas toujours de la même manière.
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Mil i('j);iss;iiit ;il(»is l(>s plu-noinèiios survenus depuis ([uelques mois et la suite des idées (ixes (|ui s'étaient succédé dans l'esprit de la malade depuis mes premières tentatives pour les détruire, je crus remanjuer une loi assez curieuse: les sujrgestions avaient eu pour elVet de bouleverser l'esprit de la malade qui, au lieu de conserver sa même idée (ixe pendant des années comme il faisait autrefois, avait passé en ([uelques mois par une série d'idées fixes successivement dominantes. La maladie semblait passer de l'état cln(>ni([ue ii IClat aiou. \in outre, ces idées qui se suivaient ainsi, me semblaient reproduii'c en ordre inverse toutes les idées fixes que cette personne avait eues depuis le début de sa maladie à dix-neuf ans. La première hallucination visuelle que j'avais enlevée si facilement était un souvenir tout récent, une idée fixe de formation nouvelle ; les suivantes étaient la réapparition d'idées plus anciennes dont l'origine remontait à {)lus d'un an. Son idée fixe de ne pas manger était de date bien plus reculée ; elle était née vers les débuts de la maladie, et quant à l'idée du suicide, elle repi'oduisait tout simplement cet ancien désespoir que notre malade avait eu vers dix-neuf ans. Ainsi, en enlevant la couche superlicielle du délire, je favorisai l'apparition des vieilles idées fixes anciennes et tenaces qui se trouvaient toujours au fond de la conscience. C'est cette disposition des idées fixes que j'ai étudiée depuis sous le nom cV idées fixes stratifiées^ Des idées fixes de Marcelle accumulées pendant une maladie qui durait depuis plus de cinq ans, la plus grande partie a donc été effacée par des suggestions hypnotiques ; la dernière partie, les idées fixes les plus anciennes contre lesquelles on se trouvait sans action, disparut à la suite de crises violentes de convulsions. L'esprit de notre malade se trouvait donc délivré de ces idées automatiques ([ui l'obsédaient et le rendaient incapable de toute activité régulière.
En effet, si ce n'est cet oubli que nous avons signalé et qui n'a rien d'extraordinaire, l'étal de Marcelle est en réalité excellent, et il me semble s'amélioi'cr de jour en jour. D'abord il n'y a plus d'idées fixes : de (juelque manière qu'on l'interroge, n'importe dans ([uel état, elle rit de toutes ses idées anciennes; elle les consiilère comme de vilains cauchemars dont elle a honte, ou qu'elle trouve lidicnles. « Ktais-je assez bète, j'avais toujours peur de
1. Voir le cli.ipilro iv. « llistoirr- d'une idée fixe » et « Accidents mentaux des tiysli'iiffKes ». IBOI), p. I.SiJ.