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chose d'inédit, de spécial, de personnel ; c'est sa robe de Nessus.
Cependant il s'en faut que son cas soit unique. Combien, des hommes de sa génération, pourraient à sa dyspepsie, opposer leur bradypepsie, leur apepsie, leur cardialgie, leur gastralgie, leur pyrosis, et autres indispositions de ce genre? En ce temps-là — qu'on me passe cette parabole — un homme avait avalé une fourchette. Comme ce corps étranger lui causait des angoisses intolérables, il se décida à se le faire enlever, subit l'opération et guérit. Parmi nous, ses contemporains, combien ont avalé leur fourchette! mais, moins heureux que lui, ils ne peuvent pas s'en débarrasser radicalement; il leur faut vivre avec elle, et c'est le tourment de leur existence. En même temps que le siècle des névroses, notre siècle est aussi celui des mauvais estomacs.
Modalités. — Les désordres de l'innervation stomacale peuvent, à eux seuls, constituer une forme de névropathie partielle. Alors ils sont surtout douloureux. Souvent ils précèdent, d'autres fois ils suivent l'ingestion des aliments. Ils se font sentir, tantôt pendant la digestion, tantôt pendant le temps consacré au sommeil; tantôt le matin, au réveil. Les formes qu'affecte la douleur sont innombrables; elle se complique souvent de troubles sympathiques comme le vomissement, la dyspnée^ la syncope. A la gastralgie, affection purement nerveuse, vient souvent s'ajouter la dyspepsie vraie, affection viscérale; la digestion est entravée; la nutrition souffre, et de purement locale, la névro-
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pathie devient générale, si une hygiène sévère et un régime approprié ne viennent à propos, c'est-à-dire, au début, enrayer la marche des accidents.
D'autres fois, la névropathie est complexe, et les troubles gastriques n'entrent que pour une certaine part dans les manifestations de la maladie, qui se montrent dans plusieurs organes à la fois. Telle est la forme qu^on peut qualifier de cérébro-gastrique (i), dans laquelle, aux désordres des fonctions digestives, vient se joindre une irritation cérébrale plus ou moins généralisée, portant sur l'intelligence dont l'exercice est entravé ou troublé; sur la sensibilité morale, qui est anéantie ou exaltée ; sur les sens, dont l'exercice devient douloureux ; sur les mouvements qui s'accompagnent de vertige. Ici encore, un régime approprié pourra prévenir ou atténuer la maladie.
Dans le cas de la névropathie générale, la gastralgie sous toutes ses manifestations est constante : aberrations du goût, inappétence, anorexie, aigreurs, tympanisme, tels sont les symptômes les plus légers ; crampes, tiraillements, coliques sèches et aiguës, tels sont les plus douloureux; vomissements périodiques, intermittents ou continus, tels sont les plus graves. « Quand, dit Bouchut (2) , la maladie déjà ancienne fait des progrès, détermine le marasme, la fraîcheur du visage et Tembonpoint disparaissent
(i) M. Leven, Estomac et cerveau^ Paris, 1882. — Lct névrose, Paris, 1887.
(2) Bouchut, Du Nervosisme, 2« édition. Paris, 1877.
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pour faire place à un teint jaunâtre, terreux, livide, et à un amaigrissement squelettique incroyable; la maladie est alors bien caractérisée par le nom de marasme nerveux, » Dans la prévention ou le traitement de ces divers accidents, le régime joue un rôle capital.
Il est des gens qui ne s^élèvent pas toujours à la dignité de névropathes et qui pourtant sont gastralgiques. Ce sont les rhumatisants, les goutteux, ou plus généralement les arthritiques, les dartreux. Chez eux^ les troubles gastralgiques ou dyspeptiques prennent une physionomie particulière ; ils reviennent par poussées, par paroxysmes, souvent sans cause connue, quelquefois à la suite d'un écart de régime, d'autres fois sous l'influence du froid, de l'humidité, du manque d'exercice, d'une veille trop prolongée, d'un excès de travail intellectuel. Autant, sinon plus que les autres, ces malades peuvent tirer profit d'un régime bien entendu.
Enfin, il est tout une catégorie de névropathes qui, sans être sujette à souffrir de l'estomac, n'en a pas moins besoin d'un régime bien ordonné ; une mauvaise digestion, de mauvaises habitudes diététiques pouvant aggraver le mal dont les personnes de cette catégorie souffrent, ou en réveiller les crises : tels sont les migraineux, les névralgiques, les asthmatiques. Ces derniers sont souvent atteints de dyspepsie ; leur estomac, selon Parrot, se montre irritable et capricieux, d'où résultent des digestions irrégulières. Leurs accès sont fréquemment la suite d'erreurs de régime; on les voit survenir après
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un repas trop copieux, un souper trop tardif. En outre, certains aliments jouiraient de la propriété de provoquer sûrement les paroxysmes de la maladie, principalement ceux dont la digestion est difficile (i).
Conséquences hygiéniques. — A tous ces gens-là, il faut une existence bien ordonnée, des repas bien réguliers, des aliments bien choisis^ en rapport avec leur âge, leur condition sociale^ le climat où ils vivent, la nature de leurs souffrances et leur spécialité névropathique. Par une vie bien comprise, ils peuvent, s'ils ne sont encore que sur la pente de la maladie, s'arrêter en chemin et revenir en arrière *, et s'ils sont valétudinaires ils peuvent puissamment aider le médecin à les guérir.
Nous ne pourrons, on le comprend, formuler des règles pour chacune des catégories d'énervés que nous venons de passer en revue; nous devons nous borner aux indications générales applicables à tous. Il appartiendra ensuite à chacun d'y ajouter les précautions particulières que l'expérience lui aura indiquées comme utiles et nécessaires au maintien de sa santé.
Les repas. — En France il est d'usage, au moins dans les classes citadines et aisées, de
(i) Parrot, Dict. encyclop. des se. méd,, i« sér., t. VI..
faire chaque jour deux repas principaux séparés par un intervalle de six à sept heures. Ainsi, on déjeune à onze heures ou midi, et Ton dîne à six ou sept. Cette habitude n'est pas précisément très hygiénique, en raison de l'inégaUté énorme des intervalles qui séparent les deux repas. Entre le déjeuner et le dîner, six à sept heures seulement s'écoulent*, c'est un intervalle pendant lequel l'estomac a à peine le temps de se vider. Les expériences des physiologistes, en e/fet, démontrent que certains aliments séjournent six heures et plus dans l'estomac ; et ce terme est loin, au surplus, de marquer la fin de la digestion, qui se poursuit encore au contact des liquides digestifs de l'intestin. Plus d'un dyspeptique, en s'asseyant le soir devant son potage^ a gémi le premier de cette tyrannie des mœurs, qui ne laisse aucun répit à ses voies digestives, et les condamne au travail forcé. Puis entre le dîner et le déjeuner du lendemain, vient un espace de seize à dix-sept heures, imposant aux organes de la nutrition une inactivité prolongée, non moins préjudiciable à leur bon fonctionnement que le surmenage de l'intervalle précédent.
Pour atténuer, dans la mesure du possible, les inconvénients que nous venons de signaler, il faut, au lever, prendre un aliment léger approprié au goijt et aux aptitudes digestives de chacun : café, thé, chocolat, potages avec ou sans lait, avec ou sans l'addition de pain ou de gâteaux. Beaucoup d'estomacs souffrants supportent assez bien le lait dans le café et le thé,
moins bien dans le chocolat, dont il augmente encore les substances grasses et par conséquent l'indigestibilité. La plupart n'ont pas à se louer des farineux en raison de Tacescence que ces aliments déterminent. De même le soir, quand la veille se prolonge, l'habitude de prendre le thé ne saurait être déconseillée. Outre que cette infusion aromatique favorise considérablement le travail encore inachevé de la digestion, elle aide, par la propriété qu'elle a de ralentir les échanges nutritifs, à supporter le long jeûne de la nuit et de la matinée. Elle aurait encore à nos yeux Favantage de permettre de rendre un peu moins copieux le repas du soir, qui fatigue tant de personnes gastralgiques.
Les habitudes de nos pères étaient meilleures que les nôtres. Ils faisaient trois repas : un le matin, un le soir, légers tous les deux ; un autre, copieux et substantiel, au milieu du jour. Avec ce régime, la surcharge stomacale était moins à redouter, et le repos de la nuit était assuré, même aux dyspeptiques. Nous ne demandons pas qu'on revienne en arrière : ce serait s'exposer de gaieté de cœur à prêcher dans le désert. Nous ne demandons pas davantage qu'on change Fheure des deux principaux repas : notre vie affairée et fiévreuse nes'accommoderait pas de ce bouleversement dans nos habitudes. Nous nous contentons de recommander défaire le repas du soir aussi frugal et aussi léger que possible, de façon à ne point donner à Testomac un travail qui dépasse ses forces, et qui, provoquant un effet sympathique du côté du
cœur et du cerveau, trouble le sommeil et lui enlève ses vertus réparatrices.
« La détermination du nombre des repas, dit Fonssagrives, est surtout d'une extrême importance pour les gastralgiques. J'ai vu des dyspepsies douloureuses, rebelles aux médications les plus variées et les mieux conduites, cesser sous la seule influence de l'adjonction d'une légère collation du matin aux deux repas ordinaires. C'est surtout au commencement de la journée que les sécrétions acides abondent dans l'estomac (la fréquence des crampes du matin, chez les gastralgiques atteste ce fait physiologique) ; si on ne les utilise et on ne les dilue par des aliments pris au réveil, on éprouvera des douleurs et des tiraillements; l'estomac, mal préparé, digérera mal le déjeuner; la mauvaise utilisation de ce repas compromettra celle du repas suivant, et l'alimentation tournera ainsi dans un cercle vicieux (i) )>.
Les personnes sujettes à des troubles nerveux périodiques, comme Tasthme, les diverses névralgies, doivent éviter de prendre des aliments dans les moments qui précèdent l'apparition de leurs crises douloureuses ou spasmodiques. C'est surtout aux asthmatiques qu'il importe de ne pas trop manger le soir et d'avancer autant que possible l'heure de leur dernier repas. Les nerfs qui président au fonctionnement de l'estomacet des poumons appartenant au même tronc, on comprend quel eff^t fâcheux doit avoir sur la respiration la surcharge gastrique. Il est aussi d'observation commune que
(i) Fonssagrives, p. 32 1, loc. cit.
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quand un goutteux souffre de dyspepsie, c^est surtout à r occasion du repas du soir.
Toutes les personnes qui souffrent habituellement de Testomac doivent s'astreindre à la régularité dans les heures des repas. La ponctualité dans le retour des instants où Ton demande à Testomac de travailler est une condition essentielle de son fonctionnement régulier ; elle est favorable à la naissance de l'appétit, rend l'organe disposé à la tolérance, et supprime une foule de causes de nature à l'irriter. Cette habitude est si nécessaire qu'elle s^impose d'elle-même, et que d'instinct tous les gastralgiques finissent par s'y conformer.
Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.
Ce vers devrait être leur devise. Les flatuosités, les borborygmes, les crampes épigastriques, la céphalalgie, la migraine, tels sont les inconvénients qui attendent le o;astralgique qui manque l'heure de ses repas. Il faut savoir se plier à la tyrannie des habitudes quand la santé en dépend-, et c'est surtout chez les névropathes que cette tyrannie toute dure qu'elle soit est salutaire.
Les mets. — Nous nous sommes déjà étendu sur les propriétés nutritives des divers aliments et sur leur degré de digestibilité; il n'est donc pas nécessaire d'y revenir avec détails. Le point sur lequel nous nous proposons d'insister, c'est que ni le nombre, ni l'abondance des mets, ne convient aux estomacs gastralgiques, et en gé-
néralaux diverses sortes de névropathes, et que la sobriété — disons mieux, la frugalité, une frugalité raisonnée, qui a conscience d'ellemême, qui connaît le but qu'elle se propose, — est indispensable à quiconque veut, dans la lutte qu'il poursuit contre la douleur et la maladie, mettre les meilleures chances de son cote.
Que les gourmets pourtant se rassurent : ce n'est pas un régime d'anachorète que nous voulons leur proposer. Après s'être pénétrés de quelques vérités très simples et très banales, ils s'apercevront que les limites dans lesquelles peut s'exercer leur sensualité n'a rien d'étroit, et qu'à moins de rendre des points à l'ambition d'Alexandre, elle pourra se mouvoir encore à l'aise dans le monde gastronomique qui lui restera ouvert.
Tout d'abord, un régime exclusif doit être évité. Les rares aliments susceptibles à eux seuls d'entretenir la vie, en raison des heureuses proportions de leurs éléments chimiques, sont : le pain, dont il faudrait absorber au moins quinze cents grammes par jour, exploit au-dessus des forces d'un estomac gastralgique; et le lait, qu'on devrait prendre à la dose de trois à quatre litres, ce à quoi on ne se résout d'habitude que par ordonnance du médecin.
Un régime exclusivement Carnivore exigerait l'ingestion de cinq livres de viande et le tube digestif d'un Gargantua.
Un régime absolument composé de légumes secs ne pourrait se soutenir qu'à la condition
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d'en consommer un kilogramme ; c'est un régime d'outre d'Eole.
Quant au régime végétarien vrai, voici ce qu'en dit spirituellement le professeur G. Sée :
« Il y a bien des années, le chef d'un ordre religieux chercha, au milieu d'un plantureux déjeuner, à me démontrer la supériorité physique et morale de ses moines qui ne vivaient que d'aliments maigres. Ma réponse fut celle-ci : Si les religieux, dis-je, se soumettaient à la règle absolue que je vais leur tracer, dans deux mois l'ordre serait éteint. — Mon projet fallacieux comprenait les pommes de terre, les végétaux verts (excepté les choux), les racines, le beurre, les fruits frais ou séchés, le vin, le thé, le café (i) ».
Si, en effet, un pareil régime contient en abondance le carbone, il ne contient que des traces infinitésimales d'azote, sans lequel la réparation de nos tissus est impossible.
Un régime hygiénique comporte donc la variété, c'est-à-dire l'association intelligente des différentes substances alimentaires, suivant leurs propriétés nutritives. La viande et les substances analogues, poisson, œufs, fromage, fournissent les matières azotées ou plastiques ; les légumes secs ont une composition mixte, et fournissent à la fois à la plasticité et aux combustions ; les farines contiennent un peu d'azote, mais surtou des substances carbonées, ainsi que les végétaux et les fruits.
On peut poser en principe qu'un adulte de
(i) G. Sée, Des dyspepsies gastro-intestinales, Pans, i883.
corpulence moyenne ne se livrant pas à un travail musculaire considérable n'a besoin, pour maintenir sa santé et sa vigueur, que d'une livre de pain et de trois cents grammes de viande avec un peu de lait ou des œufs, et quelques légumes. Ce régime suffira à lui donner la quantité d'azote et de carbone dont il a besoin pour entretenir la vie et réparer les pertes de son organisme. Selon que par goût ou en raison de la manière dont s'accomplissent ses fonctions digestives, il consommera plus ou moins de pain, plus ou moins de viande, il devra faire varier simultanément les divers éléments de ce régime de manière à rétablir entre eux un juste équilibre : avec plus de viande, il faudra moins de pain, mais plus d'aliments maigres d'autre nature, et inversement.
Il résulte de ce qui précède — tout le monde en conviendra — que, d'une manière générale, nous mangeons trop — ce que nous avons dit ailleurs ■ — et surtout que nous mangeons trop de viande. La quantité de viande absorbée chaque jour par les personnes appartenant aux classes aisées ou riches (i) dépasse de beau-
(i) Le professeur Bouchard conseille avec raison aux médecins de montrer au public quels abus on fait des viandes, et quels inconvénients il en résulte pour la santé. «S'ils veulent des exemples de cette pathologie de carnivores, ils les trouveront chez les enfants des villes qui appartiennent aux classes aisées. Ils verront ces enfants confinés dans nos appartements étroits, et gorgés de viandes, de jus, de gelées, élevés à l'anglaise, comme on le dit mensongèrement; ils reconnaîtront que les chairs sont abondantes, que l'apparence est b?lle, mais que la langue est sale, l'haleine mauvaise, les selles irrégulières et fétides, les
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coup, évidemment, la moyenne que nous signalons. Ce vicieux régime favorise l'éclosion de diverses maladies, la goutte, la gravelle, les affections de la peau. Et c^est précisément parmi les gens disposés à ces diverses modalités pathologiques que se recrute le plus gros de l'armée des dyspeptiques et desgastralgiques.
Le moyen le plus simple de ne pas dépasser la limite, c'est de se contenter par repas d'un plat de viande auquel on joindra les aliments maigres que par expérience on sait devoir être bien supportés par l'estomac. Il est rare que l'appétence qu'on éprouve pour un plat soit telle qu'en s'y abandonnant entièrement, on risque de dépasser la mesure du nécessaire ; il n'en est pas de même si le repas comprend plusieurs services, car, selon l'expression de Fonssagrives :
(( La succession d'un mets à un autre, au moment où l'appétit légitime doit être satisfait tend, par l'appétit du désir, à faire franchir la limite étroite qui sépare le besoin réel du besoin factice, et à entraîner par conséquent au delà des limites de la sobriété. »
Si la variété est la condition indispensable d'une alimentation régulière pour les personnes robustes, à plus forte raison est-elle nécessaire
dérangements gastro-intestinaux fréquents, les affections cutanées habituelles, les migraines hâtives, que le rhumatisme avec ses manifestations diverses est précoce et grave. Ils constateront entin ces que enfants semblent prédisposés^ dès leurs premières années, à une obésité qui est déjà établie vers quinze ou dix-huit ans. » {Maladies par le ralentissement de la nutrition, Pâvis, i885).
aux énervés dont l'estomac capricieux « naturellement appète choses défendues » comme dit Rabelais en pariant des femmes. Les diverses sortes de viandes de boucherie, la volaille, les poissons en grand nombre permettront de remplir ce point du programme. La préparation en sera des plus simples; et si quelque artifice culinaire peut être accidentellement toléré, que ce ne soit que dans le cas où il s'agit de forcer la main à un appétit qui se dérobe avec trop de persistance. Encore devra-t-on plutôt avoir recours aux ressources que fournissent les divers condiments qu'à celles de la gastronomie proprement dite.
Les boissons. — Les boissons seront appropriées au goût de chacun et à la tolérance gastrique. Les vins rouges vieux et non acides, par leur action tonique et réconfortante, stimulent favorablement beaucoup de personnes énervées sans nuire à la digestion. Les vins blancs ont une action de tout point défavorable sur le sysitème nerveux et doivent être proscrits comme fooisson ordinaire. Enfin dans les cas où le vin est mal supporté, on essayera de l'eau additionnée d'eau-de-vie ou de rhum, qui aura les qualités eupeptiqaes d'une boisson alcoolique sans avoir les inconvénients de l'acidité du vin.
La quantité de boissons qu'il faut prendre à chaque repas ne saurait être réglée d'avance, et dépendra de la façon dont l'estomac se comporte à leur égard. Chez les uns, la digestion ne s'opère que quand le bol alimentaire est largement
dilué; chez les autres, au contraire, l'abondance des liquides ingérés détermine ce trouble gastrique désigné sous le nom singulier de dyspepsie des boissons. Mais en se basant sur sa propre expérience chacun devra se pénétrer de cette idée que, si l'économie n'absorbe une certaine quantité de liquide dans les vingt-quatre heures, les tissus s'encrassent, et la nutrition est entravée. L'eau qui traverse l'économie n'a pas seulement pour effet de laver le sang et les tissus et d'entraîner les matières excrémentitielles, mais encore d'activer, par son action propre, les échanges nutritifs. Les névropathes qui sont tributaires de Tarthritisme et chez qui, par conséquent, la nutrition est ralentie, feront bien surtout de méditer ces considérations physiologiques. C'est pour eux que le D^ Sangrado(i) aurait dû réserver sa fameuse méthode : De l'eaiiy surtout de l'eau chaude... Mais ceci est du ressort de la médecine proprement dite, et on ne pardonnerait à l'hygiène de conseiller l'usage de l'eau chaude que sous la forme de thé ou de grog (2).
C'est précisément ce qu'elle fait quand elle
(i) Le Sage, Gil Blas.
(2) L'eau introduite avec les aliments solides, et Peau formée dans le corps suffisent à peu près exactement aux exhalations pulmonaire et cutanée, deux déperditions aqueuses que l'homme ne peut pas supprimer ni modérer L'eau des urines dépendra donc presque tout entière des boissons: et puisque 5oo centimètres cubes sont un minimum, l'homme qui se nourrit normalement devra ajouter à ses aliments au moins 400 à grammes de boissons. » Ch. Bouchard, loc. cit.
s'adresse aux estomacs atones et paresseux : les boissons chaudes, aromatiques ou légèrement alcooliques, ont des propriétés digestives énergiques et leur rendent les plus grands services. Nous avons déjà conseillé dans le même cas les liqueurs et les vins alcooliques à petites doses. Nous n'y reviendrons pas, nous contentant de recommander dans l'emploi de ces adjuvants de la digestion la prudence et la discrétion.
A propos de la température des boissons, nous rappellerons que certaines gens ne peuvent digérer qu'avec des boissons chaudes ; et que d'autres, au contraire, ne peuvent supporter que les boissons froides et même glacées. Gomme ce sont de vrais malades, ce n'est pas à l'hygiène, mais à la médecine qu'ils doivent s'adresser.
Les personnes dont le système nerveux est irritable feront bien de se défier des boissons trop froides et surtout de la glace dont l'usao^e est devenu banal pendant la saison chaude. L'ingestion d'une certaine quantité d'un liquide glacé peut produire une irritation violente et subite des plexus nerveux abdominaux situés au voisinage de l'estomac, et entraîner les perturbations nerveuses les plus graves : la syncope, une sorte de sidération, des coliques, des accidents cholériformes.
Enfin, Tusage aujourd'hui très répandu des eaux minérales doit nous arrêter un instant. Les eaux minéralisées, disons-le tout net, ne doivent pas être employées sans l'intervention du médecin ; ce sont des médicaments dont l'administration, en dehors des indications précises de
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la pathologie, est abusive et dangereuse. Quant aux eaux simplement gazeuses, il vaut mieux s'en abstenir que d'en faire un emploi continuel et systématique. Au début, à la vérité, on s'en trouve bien ; elles stimulent l'appétit et semblent favoriser la digestion, mais bientôt elles amènent la paresse, puis une atonie complète de l'estomac, atonie à laquelle Faction anesthésique de Tacide carbonique dont elles sont chargées n'est pas étrangère.
Genre de vie. — Il doit être tenu le plus grand compte dans rétablissement d'un régime, des habitudes de chacun, de son genre de vie, de sa condition sociale, et aussi des saisons et des climats. 11 suffit de relever ces indications spéciales, que tout le monde comprendra sans longs développements.
La vie sédentaire et les occupations intellectuelles exigent que les aliments que Ton choisit soient nourrissants sous un petit volume, car la surcharge et la distension stomacales ne sont compatibles qu'avec le travail musculaire et un exercice énergique.
L'estomac des gens habitués à la bonne chère
et celui des campagnards et des gens peu aisés dont la nourriture est grossière et pauvre n'ont pas les mêmes exigences. Les caprices de l'un veulent être écoutés dans une certaine mesure, sous peine de le voir bientôt refuser tout service; la docilité de l'autre est une ressource précieuse, mais dont il faut savoir profiter avec ménagements. Transformer radicalement le régime du dernier serait en toute circonstance une mesure hasardeuse, et susceptible de produire des troubles plus graves que ceux qu'il s'agit de combattre.
« C'est une chose remarquable, fait avec raison observer un hygiéniste, que T'impressionnabilité des paysans aux aliments généreux et aux médicaments; quelques grammes de viande et un verre de vin produiront chez eux des effets analeptiques auxquels le riche serait absolument insensible. »
Saisons. — Entre les saisons et les climats, existe une analogie qui nous permet de les présenter sous les mêmes espèces : le froid et la chaleur. Une température basse est en général favorable au développement des énergies digestives, et s'accommode d'un régime généreux et fortement animalisé. Par les températures élevées, au contraire, l'estomac et l'appétit languissent, et exigent une alimentation plus légère, plus variée et plus excitante.
Etats de santé, — C'est surtout les névropathes dyspeptiques et gastralgiques que nous avons eu en vue quand nous avons parlé des propriétés des aliments et des boissons, ce qui
nous dispensera de développer les indications que présentent les diverses formes de leur indisposition. Il est cependant utile de poser quelques règles diététiques générales. Yoici le régime que conseille Phygiéniste distingué à l'autorité de qui nous avons fait si souvent appel :
« Les viandes noires, rôties ou grillées, un peu saignantes ; le poisson frais cuit à l'eau, les œufs à la coque, le vin de Bordeaux coupé, doivent faire le fond du régime des dyspeptiques... Le poulet rôti est déjà d'une digestibilité plus hasardeuse, le veau encore davantage, et le ris de veau lui-même, qui convient dans tant d'autres cas, peut très bien ici avoir les mêmes inconvénients que la plupart des viandes blanches. Le pigeon et le faisan peuvent être accidentellement permis aux dyspeptiques, mais le canard et tous les volatiles huileux ne leur conviennent nullement (Fonssagrives). »
Si nous poursuivions notre citation, nous ne ferions que répéter ce que nous avons dit, à savoir, que les aliments gras, la graisse, le beurre, rhuile, les aliments féculents, la pâtisserie, les légumes secs, enfin le laitage et ses diverses préparations, sont en général nuisibles aux dyspeptiques et qu'ils doivent autant que possible s'en abstenir. Quant aux végétaux herbacés, ils sont peu nutritifs, mais accommodés simplement, ils sont parfois bien tolérés^ et offrent un peu de variété au régime.
Le vertige nerveux, dont Trousseau le premier a indiqué les relations avec l'état gastralgique et dyspeptique, et qui s'accompagne parfois de
douleur à Tépigastre, de renvois pénibles et de vomissements, se manifeste principalement quand l'estomac est vide, et cède d'habitude à l'ingestion d'aliments, d'où Tindication de faire un léger repas, le matin après le lever.
Le café, le thé, ont une action défavorable sur l'état vertigineux, surtout quand on n'en a pas l'habitude. Dans le cas contraire, il faut avoir soin de n'en pas faire abus. Le D'' Max Simon a montré que les boissons gazeuzes aggravaient cet état, et a cité l'exemple d^une femme qui ne pouvait boire de Teau de seltz sans éprouver des vertiges et une sorte d'ivresse.
Chez certaines personnes, les légumes herbacés contenant de l'acide oxalique, l'oseille, la rhubarbe, la tomate, produisent des troubles visuels, des bourdonnements d'oreille et des vertiges.
La migraine s'accompagne fréquemment d'un état dyspeptique continu ou intermittent. La règle qui convient aux migraineux névropathes, et qu'ils ne doivent jamais perdre de vue, c'est la ponctualité dans l'heure des repas, c'est l'abstinence de tout excès, de tout aliment capable de rendre la digestion plus pénible ou qui est connu comme susceptible de faire éclore un accès de la maladie.
Ce n'est pas aux personnes atteintes de névropathie générale et protéiforme qu'il faut reprocher de manger trop, et ce n'est pas à elles que conviendrait une trop grande frugalité de régime. La plupart en effet tombent peu à peu
dans une anémie profonde, avec un tel alanguissement des fonctions digestives qu'elles en arrivent à une anorexie complète. Bien que, dans ces cas, l'intervention de la médecine doive primer celle de Thygiène, le rôle de celle-ci a encore son importance. Dans cette forme de troubles nerveux, aucun aliment ne doit être systématiquement mis de côté ; bien que les plus nourrissants et les plus digestibles soient ceux auxquels il faille s'adresser de préférence, on doit faire de larges concessions au goût, aux caprices mêmes des malades.
Libertés compatibles avec le régime.— Après avoir apporté aux plus indisciplinés des êtres souffrants les prescriptions solennelles de l'hygiène, nous nous ferions scrupule de ne pas offrir quelques encouragements familiers à ceux d'entre eux que nous n'aurions pas persuadés, ou qui, bien que convaincus, ne pourraient se résigner à se faire violence au point de renoncer à Satan, à ses pompes, et à ses œuvres; je veux dire, à toutes les dangereuses douceurs de la bonne chère. Celui-ci, en effet, consignera résolument rhygiène à la porte et ne changera rien à son régime. Celui-là tergiversera; et tout pénétré de l'excellence de Popportunisme en toutes choses, se souviendra qu'en telle circonstance, il a pu sans inconvénient se livrer à tel petit écart de régime, se hasarder à savourer telle gourmandise défendue, risquer la dégustation de tel produit frappé d'ostracisme ; il trouvera nos lois excessives, cruelles, inhumaines ; mais convaincu, au fond^ de leur nécessité, ce ne sera
plus qu'en tremblant qu'il s'exposera à les enfreindre et la crainte empoisonnera son plaisir.
Mais les sévérités de Thygiène ne vont pas sans quelque indulgence. Au surplus, qu'il se rassure ; il n'est pas bien malade, celui qui peut faire les réflexions précédentes. Il pourra parler tant qu'il voudra de sa dyspepsie, personne n'y croira, pas même son médecin. Les troubles auxquels il est sujet peuvent tout au plus être qualifiés dQ pseudo-dyspepsie ; ce sont des troubles de la motricité et de la sensibilité gastriques, de simples troubles fonctionnels, de simples troubles de l'innervation^ comme nous l'avons déjà dit, bien plus que des perturbations réelles dans la chimie des fonctions digestives.
Cette innervation capricieuse de l'estomac — et aussi de l'intestin, car le diagnostic des pseudo-dyspepsies gastriques et intestinales est souvent difficile en raison de l'uniformité de leurs symptômes — est d'ailleurs démontrée par ce fait, qu'il règne entre les gastralgiques les plu? grandes différences dans l'aptitude à digérer les substances nutritives. Tel supportera parfaitement un aliment réputé lourd et indigeste, dont l'estomac se révoltera au contact d'un aliment reconnu généralement comme léger et inoffensif. Dans les gastralgies graves, ne voit-on pas parfois le vomissement rejeter exclusivement certains aliments, toujours les mêmes, aliments parfois placés en tête des listes de digestibilité dressées par l'hygiène ?
D'où il résulte que tout ce que nous avons exposé jusqu'ici sur les qualités hygiéniques des
substances alimentaires ne saurait être pris à la lettre, et que les règles que nous avons posées au sujet du régime ne doivent être considérées que comme des principes généraux directeurs, qu'il importe surtout de ne jamais perdre de vue. Il serait absurde de vouloir imposer à tous les névropathes un régime uniforme (i); il serait insensé de vouloir qu'un gastralgique se privât, parce que Thygiène le tient en suspicion^ d^un mets auquel il est parfois habitué dès Tenfance, qu'il digère ordinairement sans encombre, et qui souvent est le seul à stimuler son appétit éteint. Ne voit-on pas quelquefois un léger excès produire une irritation salutaire, et réveiller les énergies digestives languissantes? C'est ainsi que, même en hygiène, du mal naît quelquefois le bien. Pourtant que nos lecteurs ne prennent pas texte de cette révélation compromettante pour en iustifîer l'application à leur propre cas: ce serait un remède plus dangereux qu'héroïque,
(i) « Rien n'est absolu en médecine, tout y est relatif, surtout dans les névroses. Ce qui convient le mieux à telle personne est souvent fort nuisible à telle autre bien qu'elles aient toutes deux la même affection nerveuse... On voit même à cet égard des bizarreries incompréhensibles. Une dame à laquelle j'ai donné des soins pour une gastralgie très intense, vomissait toute espèce de soupes et digérait à merveille de la croûte de pâté. Schmidtmann parle d'une femme, qui, étant atteinte de cardialgie, ne digérait que du lard dont elle faisait sa seule nourriture, et au moyen duquel la guérison s'effectua complètement au bout de six semaines. Nous pourrions citer vingt exemples de même nature: celui d'un homme^ entre autres, qui ayant de violentes douleurs d'estomac, mangeait impunément du fromage d'Italie, tandis qu'il avait de la peine à supporter des aliments très doux et faciles à digérer. » Barras, Traité des gastralgies et des entéralgieSj Paris, 1827.
et nous nous hâtons de déclarer dépravé et hygiéniquement immoral l'estomac qui se conduit d'une façon aussi fantaisiste.
Pour résumer notre pensée, nous dirons donc que quiconque voudra établir son régime sur une base raisonnable devra, sans perdre de vue, bien entendu, les principes généraux d'hygiène applicables aux névropathes^ faire une large application de ce qu'on pourrait appeler la règle de la tolérance gastrique. Etudier la sensibilité de l'estomac, ses diverses idiosyncrasies ; trouver, s'il est possible, la loi de ses caprices souvent plus apparents que réels, est une étude toute subjective qui ne peut guère être faite que par le patient lui-même, et qui ne présente pas de difficultés insurmontables pour un esprit intelligent et observateur. En un mot si le régime doit se garder de toute licence, il comporte une certaine liberté, et si le lecteur cherchait quelque devise à inscrire sur la porte de sa salle à manger, ce n'est pas : Fay ce que voudras,, qu'il devrait choisir, mais: Connais-toi toi-même.