‹ Nervosisme et névrosesChapitre 46 sur 48 · L EDUCATION · texte numérisé non relu

L EDUCATION

agités roulant principalement sur le travail de la journée.

Devant le congrès de Copenhague de 1884, le professeur Kjellberg a étudié le rôle que jouent les écoles dans la production de Taliénation mentale. D'après lui, les accidents cérébraux que provoque le surmenage intellectuel des enfants sont presque constants et se développent dans un ordre régulier : céphalalgies, insomnies, torpeur intellectuelle, sentiment de profond découragement et de faiblesse physique; ensuite surviennent des troubles spasmodiques, parfois des SAmcopes, des hallucinations, une congestion chronique du cerveau. Non seulement le professeur Kjellberg n'a pas rencontré de contradicteurs, mais plusieurs membres du congrès ont apporté divers exemples confîrmatifs de sa thèse.

Divers médecins aliénistes, entre autres le D^ Hack Tuke, ont également cherché à établir que Texcès de travail cérébral est une cause très active d'aliénation mentale. Ce soécialiste décrit la série d^accidents qui, d'après son expérience, se déroulent dans le cours de la vie intellectuelle d'un individu qui surmène son cerveau : le mal débute par de la fatigue cérébrale ; plus tard survient de l'excitation mentale bientôt suivie de dépression avec tendance au suicide ; enfin, dans certains cas, on voit se produire répiiepsie et la chorée. Il s'attache à démontrer que dans les écoles, le temps donné à rétude est trop considérable : une moyenne de dix heures de travail par jour pour deux heures

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seulement de repos, dépasse tout bon sens et toute prudence ; encore les deux heures de récréation sont-elles en partie absorbées par divers travaux supplémentaires. Les programmes sont surchargés, les examens sont trop répétés, embrassent des sujets trop multiples; la somme de connaissances exigées dans un temps donné est évidemment au-dessus des forces d'un enfant. Pour les jeunes gens, l'enseignement supérieur, tel qu'il est pratiqué^ présente selon lui les mêmes inconvénients. Il prend pour exemple les médecins : la somme des connaissances exigées s'est tellement accrue que, selon le professeur Huxley, demander à des étudiants de subir les examens actuels après quatre années d'études est une faute qui approche du crime (i). Les examens n'ont pas seulement pour résultat funeste de fatiguer l'esprit; ils sont encore une cause active d'anxiété morale, et par conséquent d'épuisement nerveux. Par suite de la difficulté croissante des épreuves et de leur nombre de plus en plus multiplié elles deviennent inaccessibles à la plupart des intelligences, et finissent par tuer dans les autres toute initiative et toute originalité. On peut affirmer sans crainte de se tromper que plus d'un inventeur célèbre, s'il eût été obligé de passer par la filière de nos examens, n'eût fait aucune découverte. A propos de cette superstition des examens et des concours

(î) De 1880 à 1884, huit doctoresses en médecine auraient été placées dans les asiles d'aliénés. {Ga{. hebd., i885 et New-York médical journal.) — En 1882, d'après lord Shaftesbury, i83 personnes appartenant à l'enseignement ont été admises dans les asiles d'Angleterre.

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qui est un des travers de Pesprit moderne, M. Hack Tuke raconte l'anecdote suivante :

Peu de temps avant sa mort, lord Ellesmore disait à un de ses amis qu'il n'était pas fâché de partir de ce monde, où l'existence lui semblait en voie de devenir fort désagréable en raison de la prétention que chacun élève de faire subir des examens à son voisin (i).

En terminant, l'éminent aliéniste demande avec juste raison qu'on signale aux professeurs et aux chefs d'institution les dangers du surmenage cérébral et que les premiers s'abstiennent de poser à leurs élèves des questions captieuses et embarrassantes, leur devoir étant de rechercher combien et non combien peu de connaissances possèdent les candidats.

Céphalée des adolescents. — L'attention des médecins a été attirée depuis peu de temps sur certains troubles nerveux qui ne semblent pas avoir été observés dans les générations précédentes. Il est assez fréquent de voir aujourd'hui des jeunes gens qui, au beau milieu de leurs études universitaires, sont pris de céphalées tenaces. D'abord intermittentes, elles ne tardent pas à devenir continues, et elles sont si pénibles qu'elles obligent ceux qu'elles atteignent à interrompre leurs études. xM. Keller, qui a fourni d'assez nombreuses observations de ce trouble nerveux (2), fait remarquer qu'au moment où le mal débute, les jeunes malades sont à l'âge de

(i) Mental science, 1880.

(2) KtWQv y Archives de neurologie, i883.

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croissance, aux approches de la puberté, et que, précisément à cette époque, l'organisme se montre d'une susceptibilité extrême, principalement dans son système nerveux. N'est-ce pas en effet, en quelque sorte, Tépoque climatérique de l'hystérie, de répilepsie, de la chorée, des tics convuJsifs, de la chlorose, de la tuberculisation? Cette déséquilibration de l'économie est Torigine de la céphalée des adolescents. Si le trouble nerveux se fixe de préférence sur le cerveau,

'est parce qu'il est surmené outre mesure, et la localisation de la maladie dans les lobes frontaux tient à ce qu'ils sont le siège des facultés de l'attention et de la concentration de la pensée, " li sont le plus en cause dans le travail des en-

ants.

« Chez la plupart de nos jeunes malades, ajoute M. Keller, les douleurs se manifestent pour la première fois vers la fin de l'année scolaire, à l'époque où le travail devient plus difficile et plus soutenu pour les examens qui approchent. »

Les filles et la liante culture intellectuelle. — Le but suprême de l'éducation est de cultiver la personnalité humaine, de développer en elle l'énergie, le jugement, la décision, en un mot les qualités propres à faciliter le parcours du droit chemin de la vie. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea dans l'eau du Styx : avec J.-J. Rousseau, nous trouvons cette allégorie belle et claire. Mais tous les genres d'éducation n'ont pas la vertu des eaux de ce fleuve mystérieux. La seule qui convienne

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aux sociétés modernes doit se fonder sur une instruction solide et libérale. C'est celle que reçoivent les hommes, ce doit être celle des femmes, qui en ont un besoin proportionne à leur degré d'émancipation, en raison de la mobilité nerveuse, de l'impressionnabilité et de l'instab lité morales qui leur sont naturelles.

C'est pourquoi nous ne sommes pas de ceux qui repoussent pour les filles une instruction solide et pratique. Mais, du moins, qu'on ne leur applique pas les systèmes pédagogiques en honneur auprès des garçons, qu'on ne surcharge pas les programmes, qu'on ne multiplie pas les diplômes, les concours et les examens. Qu'on leur apprenne ce qu'il faut qu'elles sachent pour n'être pas étrangères au monde qui les entoure, mais qu'on ne se propose pas pour but de leur ouvrir les carrières jusqu'ici réservées aux hommes, d'en faire des avocats, des médecins, des ingénieurs, des journalistes, des fonctionnaires, des politiciens, et qui sait, — peut-être des généraux d'armée! Tout cela, assurément, n'est pas au-dessus de leur intelligence^ mais dépasse de beaucoup leurs forces et est en dehors de leurs aptitudes. L'homme et la femme seront au même niveau, à la condition de rester différents. Ce n'est pas en imitant servilement l'homme et en luttant contre lui avec ses propres armes que la femme pourra jamais s'égaler à lui; c'est en se renfermant dans son propre domaine, en suivant la destinée que la nature lui a tracée, en demeurant sa compagne, et non pas en devenant son émule.

Du reste on commence déjà à s'effrayer des résultats déplorables que produit la haute culture intellectuelle sur la santé des femmes.

Sir Benjamin Brodie a fait observer qu'en Angleterre, dans les classes riches, les filles n'acquièrent une haute instruction qu'aux dépens de leur vigueur physique, parce qu'il leur faut plus de temps et d'efforts qu'à leurs frères pour arriver aux mêmes résultats.

Un médecin des États-Unis, le D"" Clarke , a été tellement frappé des désastreux effets d'une haute instruction sur la condition physique des femmes de son pays, qu'il se demande si avant un demi-siècle ses compatriotes n'en seront pas réduits, pour perpétuer leur race, à venir chercher des épouses en Europe.

L'inaptitude aux fonctions de reproduction semble être, en effet, un des dangers d'une éducation trop raffinée chez la femme. Herbert Spencer (i) a insisté sur ce point, et établi que Tabus des travaux intellectuels conduit à la stérilité au même titre que Tabus des travaux physiques.

« Quoique l'éducation des filles riches, dit-il, ne soit pas encore ce qu'elle devrait être, si l'on considère qu'elles sont beaucoup mieux nourries que celles des classes pauvres et qu'à tous égards leur hygiène est ordinairement meilleure, on ne peut attribuer leur infériorité au point de vue de la reproduction qu'à la dépense intellectuelle à laquelle elles sont astreintes et qui réagit très sensiblement sur le physique. Cette infériorité n'éclate pas seulement dans la fréquence

(i) Herbert Spencer, Principes de biologie.

plus grande de la stérilité proprement dite et dans l'abaissement de la limite d'activité reproductrice ; elle résulte aussi de l'incapacité très grande de ces femmes à la fonction secondaire de la mère, celle qui consiste à allaiter son enfant. »

Les filles au sein plat qui survivent à une éducation à haute pression sont peu propres à la double fonction de la maternité et de Tallaitement.

Le D"" Withers-Moore (i), à ces diverses considérations, en ajoute d'autres d'ordre différent, mais qui n'en ont pas moins une haute valeur morale. Si les étudiantes se multiplient au point d'entrer en lutte avec l'homme pour la conquête des professions, pour le rude combat de la vie, à quel traitement ne s'exposent-elles pas? C'en sera fait de la douceur des mœurs, de la courtoisie, des sentiments chevaleresques, véritables conquêtes de la femme sur la rudesse naturelle de l'homme : c'est un retour vers le règne de la force, loi suprême des sociétés barbares, où la femme ne compte pas.

Professions. — Les documents fournis par le dernier recensement ont démontré que, pendant ces six dernières années, les cas de folie

(i) Withers Moore, British médical association, 1886.

constatés chez les hommes politiques, les artistes , les littérateurs et les autres individus adonnés aux professions libérales ont augmenté dans la proportion de près d'un tiers. Tel est le résultat du surmenage intellectuel dans les classes éclairées de la société. Mais les ravages signalés par ces documents ne sont pas les seuls : les affections mentales ne sent qu'une faible part des maladies nerveuses produites par Texcès de travail mental, et si on pouvait y ajouter le chiffre des cas d'hypocondrie, de névropathies, d'épuisement nerveux qui naissent sous les mêmes désastreuses influences, on arriverait à un total vraiment formidable.

Parmi les affections cérébrales dont il est ici question, la plus grave de toutes est la paralysie générale progressive. Déjà Marcé avait signalé les travaux intellectuels excessifs comme cause de paralysie générale. Dans les asiles, les professions mtellectuelles donnent relativement un bien plus grand nombre de paralytiques que les professions à travaux manuels. Contesse a trouve qu'à Bicêtre les professions libérales fournissaient 38 pour loo des paralytiques admis, proportion énorme, si Ton met en parallèle le nombre des individus appartenant à ces professions avec celui des gens voués aux travaux matériels.

Morel, en confirmant ces données, fait remarquer avec juste raison que le surmenage intellectuel est rarement seul en cause chez les sujets en question, qui se livrent à toutes sortes d'écarts de régime et qui cherchent trop souvent à raviver

leurs forces intellectuelles affaiblies par des excitants qui ne leur procurent qu'une suractivité momentanée et compromettante pour les fonctions encéphaliques.

Pour n'être pas toujours aussi graves, les conséquences de la suractivité mentale n'en sont pas moins fâcheuses. Elles consistent souvent dans une nervosité excessive, une susceptibiliié anormale, une grande irritabilité de caractère et une insomnie complète. Selon Mac-Gabe qui a étudié ces phénomènes chez les gens appartenant aux diverses professions libérales, pris au début ils peuvent être conjurés ; mais si Ton ne sait pas recourir à de rapides mesures et que le patient ne se décide pas à modifier sans délai son genre de vie, ses facultés ne tardant pas à s'affaiblir par suite d'une exténuation rapide.

En dehors des catégories que nous avons énumérées plus haut, les divers membres du corps social sont très inégalement sujets aux conséquences de la suractivité mentale. Les fonctionnaires inférieurs sont peu exposés à surmener leur cerveau, mais les hauts fonctionnaires sont livrés à toutes les conséquences d'un travail excessif auxquelles il faut ajouter Teffet des préoccupations morales qui résultent d'une grave responsabilité.

Le haut barreau fournit beaucoup d'exemples d'exténuation mentale. L'excès de travail occasionné par la nécessité d'examiner à la hâte de nombreux dossiers, d'improviser des plaidoiries, de soigner une réputation d'orateur, se complique d'une mauvaise hygiène, d'un séjour pro-

longé dans l'atmosphère viciée d'un cabinet et d'un tribunal, et d'un genre de vie entraînant de grandes fatigues physiques. Un jour on s'aperçoit d'une certaine inertie intellectuelle, d'une difficulté plus grande de travail; la dépression mentale s'accentue, il survient des vertiges, un peu de mélancolie, de la pusillanimité, des craintes inexplicables, des tendances au suicide, enfin, de l'insomnie, caractère important et presque pathognomonique de l'épuisement cérébral (i).

La profession où la suractivité mentale est la plus fréquente est peut-être celle du journalisme. On observe chez les journalistes des troubles nombreux d'ordre spasmodique, la crampe des écrivains, des désordres congestifs de la vue et la perte plus ou moins complète de la faculté de l'attention.

Chez les négociants, surtout à l'âge critique, l'excès de travail mental se traduit par de la tristesse, une grande indécision de caractère, des perplexités jusqu'alors inconnues; tel qui était hardi et décidé en affaires devient fluctuant, timide, demande conseil à tout venant, et tombe dans une émotivité absolument en contradiction avec son caractère passé (2). Les chances de succomber sont beaucoup plus grandes quand à la suractivité mentale viennent se joindre des préoccupations morales pénibles, l'embarras dans les affaires, des chagrins domestiques, le

(i) Voy. Riant, Hygiène du cabinet de travail. Paris, i883. — Hygiène de Vorateur. Paris, 1886. (2) Mac Cabe, Mental science, 1875.

t^es angusta dàmi, la difficulté de vivre et de faire vivre sa famille malgré un labeur acharné. Il en est de même des abus physiques, des excès vénériens, alcooliques et nicotiques, dont l'influence combinée, en s'ajoutant au surmenage intellectuel, conduit finalement aux névroses les plus graves.

A côté de ces tableaux un peu sombres, quelques vues plus rassurantes méritent cependant de prendre place. M, Auguste Voisin a insisté, avec juste raison selon nous, sur la possibilité de se livrer à un travail intellectuel même considérable sans courir les dangers de Texténuation intellectuelle. Selon lui, le travail intellectuel doit être soumis à certaines lois relatives à sa quantité et à sa qualité. Relativement à la quantité, il existe pour chacun un point de saturation qu'on peut atteindre de près, mais qu'il ne faut pas dépasser. Ce point varie suivant les individus; les uns, en effet, apportent pour ainsi dire en naissant une grande aptitude au travail intellectuel ; d'autres au contraire, ont le travail difficile; les uns se fatiguent rapidement^ les autres peuvent fournir une très longue tâche sans s'épuiser. C'est aux divers sujets à tenir compte de leurs aptitudes particuUères. En ce qui concerne la qualité du travail, la variété est la meilleure condition pour éloigner le point de saturation.

« Pour beaucoup acquérir sans danger, il faut beaucoup varier ses travaux ; de même, pour beaucoup produire, il est essentiel d'avoir des connaissances variées. Le principe de la division du travail

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et des spécialités, qui s'applique si bien atout ce qui concerne la production industrielle, est absolument contraire à l'hygiène de l'esprit (i). »

Si à la mise en pratique de ces préceptes on a soin de joindre une bonne hygiène morale et physique et surtout un exercice modéré, on peut espérer de conserver intactes sa vigueur intellectuelle et son aptitude au travail.

Condition sociale. — On admet généralement que les classes riches de la société sont plus sujettes que les classes pauvres aux maladies nerveuses, mais cette opinion est assez peu probable en ce qui concerne les névroses proprement dites. Si l'on prend pour exemple Thystérie, on voit que la plupart des auteurs reconnaissent que cette maladie est plus fréquente dans les classes inférieures que dans les classes supérieures. Les femmes du peuple sont sans doute d'une impressionnabilité moindre, mais elles sont soumises à des causes beaucoup plus nombreuses de nature à affecter péniblement le système nerveux.

Toutefois, les affections nerveuses vagues, les vapeurs, la neurasthénie, qui ne sont en quelque sorte que la monnaie des névroses graves, sont assurément plus répandues dans le monde où par suite des habitudes de délicatesse, de luxe, dejouissances, la sensibilité est sans cesse affinée*, où le cerveau travaille davantage et est, par l'effet du milieu, entretenu dans un état d'excita-

(i) A. Voioin, Traité de la paralysie générale des aliénés. Paris, 1879.

tion permanent. Ce fonctionnement exagéré de la sensibilité et de l'intelligence n'a pas seulement des résultats fâcheux pour ceux qui en sont l'objet ; il est encore, à la longue, fatal à leur descendance. Le D"" Jacobi, après avoir rappelé la désastreuse influence de la possession du pouvoir sur les races royales et princières, ajoute :

(( Mais la dynastie n'est pas nécessairement souveraine; elle peut être industrielle, commerciale, intellectuelle, nobiliaire, et toujours elle obéit à la même loi de dégénérescence. Voyez ce jeune homme, pâle, faible, languissant, se réchauffant à peine aux chauds rayons du soleil , c'est un héritier, le dernier porteur d'un grand nom, le dernier représentant d'une grande race, heureuse encore si elle a la chance de disparaître discrètement avec un anémique, si elle ne s'écroule pas bruyamment dans la fange ou le sang avec un fou ou un scélérat. Voyez-vous cet autre, petit, mal bâti, au front fuyant, à l'air bete et ridicule, au parler prétentieux, à la mise grotesque de petit crevé, heureux et fier de se montrer avec quelque courtisane en renom , — c'est le fils d'un savant illustre, dont le nom n'est prononcé qu'avec respect, d'un homme d'État éminent, d'un robuste et rude travailleur, d'un homme fort, intelligent et tenace qui, parti de bas, sut se frayer son chemin dans la vie, d'un artiste de talent, etc. »

Mariage, célibat. — Bertillon a démontré, avec un grand luxe de preuves, que l'association conjugale, pourvu qu'elle ne soitpas trop hâtive, est salutaire aux deux sexes et favorable au maintien de la santé. C'est surtout à son influence morale que ces résultats sont dus; c'est par contre l'influence morale du célibat qui rend

A. CULLERRE. NeRV. 22

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cet état si peu propice au maintien de la santé physique, intellectuelle et morale.

Les diverses névroses se montrent plus fréquemment chez les célibataires que chez les gens mariés ; il en est de même de l'aliénation mentale, du suicide^ de la dépravation morale, des délits et des crimes. On rencontre parmi les fous 60 pour 100 de célibataires, tandis qu'ils n'entrent que pour 35 pour 100 dans la population saine d'esprit. Pour les suicidés, ce sont les veufs qui tiennent la corde ; puis viennent les célibataires ; les gens mariés n'arrivent qu'en troisième ligne. Le célibat religieux, en quelque sorte professionnel, ne met à l'abri d'aucun des dangers graves que nous venons de signaler. La proportion de psychopathes fournie par les couvents de femmes aux asiles d'aliénés est considérable, et elle est loin de représenter la proportion réelle, les malades inoffensives n'étant pas retranchées des communautés. Quant aux religieux, les aberrations mentales sont si fréquentes chez eux que V. Duruy a démontré par des chiffres officiels, que les instituteurs congréganistes, par conséquent célibataires, commettaient quatre fois plus de délits et dou^e fois plus de crimes que les instituteurs mariés (1) !

L'état de célibat semble particulièrement funeste au moral de la femme. Les modifications uniformes que subit à la longue le caractère des vieilles filles est bien connu. Leurs facultés intellectuelles subissent avec le temps des modifi-

(i) Dict. encyclop. des se. méd.^ art. Mariage.

cations non moins radicales qui les placent dans une classe à part, entre les gens raisonnables et les insensés. L'excentricité est la note dominante de leur état mental : leur vie intime n'est que bizarreries; leur vie publique, extravagances. Ce sont elles qui prêchent les religions nouvelles, qui font des croisades contre la vaccination; qui persécutent les physiologistes de leur fanatisme anti-vivisectionniste, quipoursul vent avec une ardeur étrange la suppression de la prostitution réglementée, réclament des droits politiques, élèvent des chats et des serins, et fondent des hôpitaux pour les caniches malades ou martyrisés par M. Pasteur. C'est surtout en Angleterre qu'on assiste ouvertement à ce débordement d'excentricités sentimentales et puériles, en raison des mœurs toutes particulières de ce pays. Chez nous, l'originalité n'est pas moindre, elle est seulement d'un ordre plus privé : c'est une plante qui pousse dans tous les pays où il y a des femmes dont le foyer est vide, dont l'existence intellectuelle est désœuvrée, et dont les sentiments affectifs manquent des aliments ordinaires.

Émotions. — L'action puissante d'une émotion vive et inattendue sur les personnes douées d'une grande sensibilité est bien connue : on sait

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qu'elle peut faire mourir. L'histoire a rapporté quelques faits de ce genre :

Une dame romaine mourant de joie à la vue du triomphe de son fils; une autre, à la vue de ses enfants revenant de la bataille de Trasimène; Nerva et Valentinien succombant l'un et l'autre dans un accès de colère; Edouard III mourant en apprenant la mort de son père; Irène, impératrice d'Orient, frappée de mort au récit de la mort de Philippe, son mari ; Fouquet expirant à la nouvelle que Louis XIV lui rendait la liberté.

Mais de toutes les émotions, la plus dangereuse pour les personnes sensibles est la frayeur.

Une jeune femme, dans un accès de désespoir, ayant résolu d'en finir avec la vie, avait avalé dans ce but une certaine quantité de poudre insecticide qu'elle avait prise pour du poison (i). Elle fut au bout de quelques heures trouvée morte, étendue sur son lit. Douée d'une imagination exaltée et d'un tempérament éminemment nerveux, la jeune femme avait dû succomber à une syncope, sous le coup de l'émotion violente consécutive à l'absorption du prétendu poison.

Voici deux autres exemples célèbres d'individus morts de frayeur :

Un condamné anglais du siècle dernier à qui on avait annoncé qu'il allait être saigné au cou, fut lié sur une table et soumis à un courant d'eau chaude simulant l'écoulement du sang, il mourut de peur avant la fin de l'expérience.

Un portier que des collégiens, pour se venger de

(i) The Lancet, 1886.

quelques mauvais procédés, soumirent à un simulacre de condamnation à mort, reçut sur la nuque un coup de serviette mouillée et mourut de frayeur, croyant recevoir un coup de hache.

On retrouve fréquemment la peur dans les causes déterminantes des grandes névroses. Elle domine une partie de 1 etiologie de la grande hystérie. Beaucoup d'épileptiques l'invoquent comme cause de leur maladie, et si les véritables origines du mal, comme la science tend à l'admettre, sont plus loin et plus haut, il n'en est pas moins vrai que l'émotion causée par une vive frayeur a pu déterminer un ébranlement cérébral de nature à favoriser Texplosion de la maladie. Combien ces faits devraient être pris en considération dans l'éducation morale des enfants ! A quels dangers n'expose pas les jeunes sujets doués d'une surexcitabilité très vive, l'habitude qu'on a de provoquer chez eux des terreurs imaginaires, soit dans le but de les faire obéir et de les intimider, soit pour leur inculquer les dogmes de la rel'gion, soit enfin pour amuser leur imagination avide de contes fantastiques et de récits merveilleux ? Sous l'influence de cet entraînement absurde de la sensibilité morale, il survient une impressionnabilité telle, que tout devient cause de frayeur, et que le système nerveux est soumis à des ébranlements incessants qui finissent par Taffoler.

Beaucoup d'autres maladies nerveuses ont pour point de départ évident une émotion subite et violente. Lorain cite plusieurs cas de chorée développés sous l'influence de la peur et plu-

sieurs faits de paralysie agitante ayant la même origine. Selon Parkinson et Charcot, du reste, cette dernière affection serait presque toujours consécutive à de violentes commotions morales. Enfin, le rôle des émotions fortes est d'une importance capitale dans la production de certaines psychopathies. Tout ce qui peut ébranler violemment le système nerveux et en particulier la frayeur, les secousses morales et les grandes douleurs peuvent déterminer la stupeur mélancolique.

« Voilà pourquoi, dit Montaigne, les poètes peignent cette misérable mère Niobé, ayant perdu premièrement sept fils et puis de suite autant de filles, surchargée de pertes, avoir été enfin transmuée en rocher, pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité qui nous transit, lorsque les accidents nous accablent, surpassant notre portée. »

Les émotions vives sont souvent Toccasion de perturbations vasculaires tellement violentes qu'il s'ensuit des congestions cérébrales, des apoplexies, et même des lésions inflammatoires du cerveau et des méninges. Gomme ces faits ne peuvent s'expliquer qu'en admettant chez les sujets atteints une certaine prédisposition ou l'existence préalable d'une lésion cérébrale à l'état latent, il en résulte que les gens menacés d'une affection cérébrale ont besoin d'une hygiène morale très sévère s'ils veulent éloigner le plus possible le moment où éclatera la maladie.

Passions. — Un médecin qui a très bien décrit les souffrances des gens pour qui nous

avons fait ce livre, a résumé admirablement la plupart des idées que nous nous sommes efforcé de développer jusqu'ici. Nous tenons à reproduire ce passage :

« Toutes les passions, dit Bouchut, surtout celles que Ton qualifie si justement de passions dépressives^ telles que le remords, la jalousie, la haine, l'envie et l'avarice, les chagrins prolongés produits par la perte d'un enfant ou d'un ami, par les revers de fortune; par les déceptions de jeu, de l'ambition politique, déterminent des résultats à peu près semblables. Toutes ces impressions morales altèrent notablement la santé, et de l'état dyspeptique qu'elles engendrent d'abord, à la faiblesse qui les suit et qui amène le nervosisme aigu ou chronique, il n'y a qu'un pas. En effet, le nervosisme avec les maladies nerveuses qu'il engendre est la maladie du siècle. C'est la souffrance des jolies femmes qui s'ennuient et des femmes qui commencent à vieillir. C'est aussi la maladie des gens de lettres absorbés dans le travail et la méditation. C'est la maladie des ambitieux, des gens qui perdent leur fortune en voulant aller trop vite; c'est enfin une des formes de la fièvre des esprits modernes entraînés par la soif du gain et le désir des jouissances matérielles (i). »

En effet, c'est par l'excès d'ébranlements de tout genre qu'il est appelé à subir à notre époque, que notre système nerveux a tant d'occasions de succomber. Vouloir reprendre une à une chacune des causes, ce serait vouloir faire en quelque sorte l'histoire de nos moeurs actuelles,

(i) Bouchut, Du nervosisme aig-u et chronique, Paris, 1877. — Voyez aussi Feuchtersleben, Hyfçiène de l'dme.3^ édition. Paris, 1870. — Bergeret, les Fassions. Paris, 1878.

de nos ardeurs, de nos fièvres, de nos lassitudes et de nos découragements, de nos grandeurs et de nos misères morales, de nos excès, de nos vices et de nos incontestables vertus. C'est une tâche que nous laissons aux moralistes.

Nous savons bien tout ce qu'il y a à dire de judicieux au sujet des remèdes à opposer aux passions et par conséquent à leurs effets fâcheux sur le système nerveux, mais nous aurions quelque scrupule à terminer par les lieux communs qu'exploitent depuis des siècles tous les dogmes et toutes les religions. Nous pourrions faire appel aux énergies latentes du moi, à la toutepuissance de la volonté; mais nos objurgations n'auraient sans doute d'autre effet que d'appeler sur les lèvres de nos sceptiques lecteurs, de trop justes sourires. Donner des conseils de modération à celui que domine une passion, c'est prêcher un homme qu'emporte et broie un engrenage. Dites à l'ambitieux qu'on meurt de l'existence enfiévrée qu'il mène, il vous répondra qu'il en vit, et qu'il ne peut même pas concevoir une existence différente de la sienne. Cherchez à persuader à l'homme que dévore l'amour des richesses qu'il vaudrait mieux pour lui renoncer à leur poursuite, il répondra que ce ne serait pas vivre que de vivre sans les jouissances que procure la fortune. De même le mélancolique que rongent les scrupules et les craintes subit ces états de son âme bien plus qu'il ne les a provoqués. De même encore celui qui se meurt de chagrin est victime d'un excès de sensibilité qu'il n'est pas maître de réprimer.

La médecine nous apprend qu'on ne parvient à guérir ks maladies chroniques qu'à la condition d'obtenir une transformation radicale de la constitution, tâche d'autant plus difficile, d'un succès d'autant plus incertain que l'organisme sera plus délabré et la maladie plus ancienne; aussi recommande-t-elle de chercher de préférence à prévenir le mal, en modifiant au préalable toute constitution reconnue défectueuse et prédisposée aux accidents chroniques. De même les passions sont en quelque sorte les maladies chroniques de la sensibilité morale; pour en modérer les effets, et surtout pour en prévenir l'explosion, il faut avoir recours à l'éducation, c'est à-dire à la culture raisonnée de la nature de l'homme sous le triple aspect physique, intellectuel et moral. Nous avons çà et là indiqué les principes à suivre pour atteindre le but cherché : c'est en développant la vigueur physique et les facultés intellectuelles qu'on arrive à dominer la partie sensible de notre être et à mériter d'habiter la demeure du sage...

Edita doctrina sapientûm templa serena.

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