‹ ÆnésidèmeChapitre 1 sur 15 · Â MON CHER MAITRE · texte numérisé non relu

 MON CHER MAITRE

M. Ph. DAMIRON,

MEMBRE DE L^INSTITOT ,

AMCIBH BIaItBB »B COMVliBini€B8 A Mé*àcOM,m nOWMAMM*

iEnésidème est peut-être le premier sceptique del^antiquité. Esprit plus sérieux que Protagoras , que Gorgias , plus étendu quePyrrhon, s^il a moins d^éelatdans le talent j s^il est moins ingénieusement subtil qu^un Arcésilas j un Carnéade , il les surpasse tous deux en force , en rigueur, en profondeur.

On se fera une idée juste du rôle que cet éminent sceptique a rempli dans la philosophie grecque , si Ton veut rapprocher deux faits qui n^ont pas été assez remarqués : le premier , c^est que la Sophistique a moins été un scepticisme véritable que la tentative audacieuse de quelques hommes brillants et corrompus pour combattre et détraire à leur profit tous les systèmes philosophiques et toutes les croyances religieuses ; le second , c^est que Té- Gole qu^ou appelle quelquefois TAcadémie sceptique n^a pasréellementcombattule dogmatisme dans son essence, mais seulement une de ses formes , savoir y le dogmatisme stoïcien ; et que tout en niant la certitude y cette école timide dans sa hardiesse a expressément reconnu la probabilité. 11 résulte de là que le scepticisme en

Grèce n^a été sérieux et rigoureux tout ensemble que dans deux écoles , celle de Pyrrhon et celle d^iEnésidème. Or , si Pyrrhon a conçu le premier dans toute sa sévérité la philosophie du doute , on ne peut refuser à iEnésidème Fhonneur de lui avoir donné pour la première fois une organisation puissante et régulière. Et cVst là ce qui assigne à ce hardi penseur une place à part et une importance considérable dans Thistoire de la philosophie ancienne.

iEnésidème a dirigé contre Fautorité de la raison humaine deux attaques hardies qui , souvent répétées depuis , ont fait jusques dans les temps modernes une singulière fortune. Soit qu'il s'efforce d'établir la nécessité et tout à la fois l'impossibilité d'un critérium absolu de la connaissance , soit qu'il entreprenne de ruiner d'un seul coup la métaphysique en ébranlant le principe de causalité qui en est le fondement , il semble qu'il lui ait été réservé d'ouvrir la carrière aux plus illustres sceptiques de tous les âges. Par sa première attaque , il a devancé Kant ; par la seconde , Hume ; par l'une et par l'autre , il a laissé peu à faire à ses successeurs.

N'est-ce pas une chose regrettable qu'un sceptique de cette originalité et de cette profondeur soit en général si peu connu et si imparfaitement apprécié? En Allemagne , l'histoire générale de Bruckçr (a) , comme l'histoire spéciale de StsBÛdlin (b) , sont sous ce rapport d'une égale sécheresse; et si l'on consulte le dernier

(a) HisL crlt. philos, tom I. p. 1328.

ib) Ge&ehiehte und Geist der Sceptic. I , p. 299 sqq.

grand travail historique qui ait paru sur la philosophie ancienne y celui de Ritter , on reconnaîtra avec surprise combien cette pai^tie du savant ouvrage , confuse , embarrassée, incomplète, est au-dessous de tout le reste (a). En France , M. Cousin , dans sa rapide et éloquente revue des systèmes philosophiques (6), a caractérisé iEnésidème en quelques traits justes et fermes ; et Ton doit aussi , sur ce sujet , à M. de Gérando (c) , qui a mis à profit la grande histoire de Tennemann (d) , plus d^une vue excellente ; mais ces indications , si précieuses qu^elles soient , ne peuvent cependant remplacer un travail spécial et complet.

Nous avons entrepris ce travail. Il nous a paru de quelque utilité de réunir pour la première fois les fragments çà et là dispersés des écrits d^iEnésidème ; d^y joindre tous les témoignages anciens qui peuvent les éclaircir ; de discuter le sens et au besoin l'authenticité de chaque passage ; et d'aboutir ainsi , dans la mesure de nos forces , tant à. restituer le caractère propre et Fensemble de cette doctrine perdue , qu'à en reconnaître les origines , les suites et la valeur définitive.

Nous permettra-t-on d'ajouter qu'il y a dans l'état actuel de la philosophie une raison puissante qui a confirmé à nos yeux l'utilité de ces recherches ? C'est un fait qui doit attirer l'attention de tous les hommes sérieux , que la philosophie Critique dont les desli-

(a) HUL de la phil. anc. trad. Tissot, iV. p. 223 sqq. (à) Cours de 1829, I. p. 310 sq.

(c) Hist, comp, des Syst, lil , p. 238 , sq.

(cf) Teonemannapobliédansrj^ncycZopéeftede Erscb. 2cpart., un article sur ifinésidèmeque je n*ai pu me procurer.

nées semblaient épuisées avec le ivm* siècle , fait effort aujourd'hui pour s'accréditer et renaître. Combattue en ce qu'elle a d'essentiellement faux et de funeste aux progrès de la philosophie , on sait avec quelle force et quelle autorité , elle n'en a pas moins fait de nom-» breuses conquêtes parmi les plus excellents esprits de notre temps. Or on ne peut se dissimuler que la doctrine de Kant , quelque admirables que soient les travaux de ce grand homme sur l'esprit humain ^ quelque sévérité , quelque élévation que son génie ait communiquées à sa morale , cette doctrine au fond couvre le scepticisme , et un scepticisme d'autant plus dangereux qu'il est plus profond et plus sage ^ d^autant plus menaçant pour la raison qu'il a l'air de lui laisser une assez belle part y d'autant plus difficile à déraciner de nos jours qu'il s'allie avec un des besoins du siècle , l'esprit d'observation et d'analyse appliqué à la nature de l'homme et à toutes choses. Nous avons pensé qu'il ne serait peut-être pas inutile d'éclairer par un côté les origines d'une philosophie si digne d'être envisagée sous tous les aspects , et de montrer que le scepticisme moderne , dont l'apparente originalité peut contribuer à séduire beaucoup d'esprits , ne diffère guère que par la forme de cet antique pyrrhonisme qui semblait désormais relégué dans l'histoire.

Certes , il est loin de notre pensée de vouloir établir ici un parallèle complet entre iËnésidème et le père de la philosophie Critique. Mais il nous est impossible de ne pas signaler au moins , dans Tidée-mère du Criticisme , comparée au point de vue général du sceptique

^ Tlj — ancien , une analogie frappante qui éclaire et bonore tdut aisemble la doctrine que nous avons entrepris d'exposer. Dogmatiques dans le domaine de ta conscience et de la raison pratique j ^nésidéme et Kant sont sceptiques absolus dans celui de la raison pure. Tout Teffort de la philosophie Critique est d'opérer une distinct tion sévère entre l'élément subjectif et l'élément objectif de la connaissance y ou comme Kant dit encore , entre les phénomènes et les nwmene$. Cette célèbre distinction j ce langage même , nous les trouvons dans iEnésidème. Le philosophe allemand a pour jamais attaché son nom à la solution sceptique du grand problème du critérium de la vérité ; nous allons Voir iEnésidème lui frayer la route. Pour tous deux , un critérium absolu est un rêve de l'orgueil dogmatique ; pour tous deux , l'esprit humain , condamné à un critérium tout relatif , ne peut franchir le cercle de la subjectivité. Ce critérium , pour iEnésidème , c'est l'apparence , xb (faivôiitvov ; y a t-il bien loin de là au criteriuni formel de Kant , qui n'est rien de plus y comme on sait y que l'accord de la raison avec ses lois subjectives ? iEnésidème a épuisé son génie à combattre le principe de causalité, fondement de toute spéculation rationnelle ; mais qu'on y prenne garde y il n'a jamais nié que ce principe n'apparût à la conscience y et ne s'imposftt à nos jugements avec une autorité irrésistible. L'auteur de V Analytique transcendefUate a t-il au fond dit autre chose y quand il a réduit les premiers principes à de simples conditions a priori de l'expérience y à des formes y à des catégories de l'esprit bu-

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main? Enfin., la base du scepticisme d^.£nésidènie , ce sonf les contradictions de la raison spéculative ; il oppose à tout principe dogmatique , Oivtç , un principe contraire , dvrlit^iç. N^est-ce pas là le germe déjà développé de ces fameuses antimonies, où parcourant tour-à-tour les grands objets de la pensée , Tftme y Tuniiisrs et Dieu même , la dialectique de Kant oppose avec une audace que rien n^arrète Taffirmation à la négation , la thèse à Tantithèse , pour les briser Tune contre Tautre , et arracher à la raison spéculative que ces contradictions déconcertent , Tabdication de sa légitimité?

11 ne nous appartient pas de signaler les différences ,.d^ailleurs très-manifestes , qui séparent le génie de Kant et celui d^iËnésid^e ; qu'il nous suffise d'avoir mis en lumière Tidentité de leur point de vue. On suivra peufr^tre avec plus d'intérêt et de patience la restitution laborieuse de la doctrine de notre philosophe , en songeant que son doute n'a pas été un vain jeu d'esprit , un accident stérile de l'histoire y mais l'expression la plus rigoureuse et la plus profonde du scepticisme antique ; scepticisme qui n'a pas péri avec la Grèce , mais que le progrès des temps devait ramener à toutes les époques de la philosophie , parce qu'il a sa source dans la constitution de l'esprit humain.

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