CHAPITRE I
DE LA VIE ET DES ÉCRITS D^ANésiDEME.
L'antiquité ne nous a laissé sur la vie d'iEnésidème qu'un petit nombre de renseignements indécis. A peine y peut-on découvrir Fépoque où il vécut , sa patrie , le lieu où il enseigna y et le titre de ses écrits. Sur tout le reste , il faut renoncer même aux conjectures. Il semble y comme on Ta spirituellement remarqué (a) , que la mémoire de ces grands douteurs de l'antiquité , devenue elle-même l'objet du doute y subisse par un juste retour l'arrêt dont ils voulurent frapper l'esprit humain. Que sait-on de la vie de Sextus , d'Agrippa y de Ménodote? ce qu'on sait de celle d'iËnésidème , c'està-dire presque rien.
Mais si les hommes ont été bientôt oubliés , les idées qui rendirent jadis leur nom célèbre leur ont survécu. Or comment l'historien pourra-t-il en saisir l'origine et le progrès, en peser la valeur, en mesurer l'influence,
(a) J. V. Le Clerc. Biog. Univ. Art. Sextus.
s^il ignore fe temps où elles firent leur première apparition , les éeoles où on les enseigna y et le titre des écrits perdus qui les contenaient et dont il cherche à ressaisir les traces ? Les questions de date et de biographie ne paraissent oiseuses qu'aux esprits superficiels. Pour qui sait en voir la portée , elles sont d'un intérêt capital dans rhistoire des idées.
Essayons , pour notre part, de résoudre ces questions en ce qui touche iEnésidème.
On admet assez généralement qu'iEnésidème fut contemporain de Gicéron. Fabricius (a), et sur son autorité sans doute, Brucker (6) et plusieurs autres historiens {c) ont fait prévaloir cette opinion. Sur quel fondement estelle établie?
Fabricius invoque le témoignage d'^nésidème luimême , qui dans un ouvrage dont Photius nous a conservé un précieux extrait (d) , s'exprimait ainsi : ol i'dni XTiç kuaimiiio^ , poéXcara rriç vûv , holI 2x(ùUalç (ri^ipovxai èviore iôloctç^ xa2 il ^pH xdlmBèç ElTretv, 2r&uxc2 (falvovrai ^ay^èpLBvoi lz(ùi%olç. Or quelle est cette Académie qui se rapproche des Stoïciens en ayant l'air de les combattre et se fait presque stoïcienne ? N'est-il pas évident que c'est l'école d'Antiochus (e) ? iEnésidème ne se déclare-t-il pas positivement le contemporain de ce philosophe , tHç vuv k-Kainiiiaç ?
Nous admettons avec Fabricius que c'est bien l'école
(a) Fabr. ad Sext. £mp. Ifyp. Pyrrh. I, 235.
(b) Bist crit. phiL Tom. I. p. 1328.
(c) De Ger. Hist, comp, des Syst. tom. ni, p. 240.
(d) Pbot. Myriob. cod. 212, p. 169. Bekk.
(e) Sext. Hyp. Pyrrh. î, 33.— Cicer. Acad, U,22. Ibid. 42*43.
d^Antiochus qu'^nésidème a voulu désigner . Maisa-t-on le droit de conclure de là qu^il ait vécu en même temps que le chef de cette école ? Nous ne le pensons pas. Car enfin , s^il est vrai que la dernière Académie ait rapidement décliné après la mort de son fondateur , elle ne périt pourtant pas tout entière avec lui. Or , les paroles d'JBnésidème peuvent aussi bien s'appliquer aux disciples qu'Antiochus laissa certainement à Athènes, à Rome et à Alexandrie , qu'à Antiochus lui-même qu'^Enésidème ne nomme pas. Si donc des témoignages d'une certaine autorité se réunissaient pour reculer de plus d'un demi-siècle la date assignée un peu légèrement par Fabricius , y aurait-il aucune difficulté à les mettre d'accord avec le texte dont il s'est appuyé?
Or, nous lisons dans Cicéron (a) : « Fueraat etiam alia gênera philosophorum qui se omnes fere Soerattcos esse dicebant ; Eretriacorum , Herilliorum , Megaricorum , Pyrrhoneorum : sed ea horum vi et disputationibus sunt jamdiu fracta et exstincta. » Cicéron regardait dono l'école Pyrrhonienne comme entièrement éteinte de son temps. Et ce n'est pas ici un jugement porté à la légère Cicéron , dans plusieurs écrits (b) où il passe en revue toutes les opinions philosophiques de ses devanciers et de ses contemporains , revient sur cette dissolution de l'école de Pyrrhon , et il ne dit pas seulement qu'elle fut dédaignée , mais détruite et épuisée , fracta et exstincta.
Je le demande maintenant. Peut-on supposer que Cicéron se fût exprimé de la sorte y Cicéron qui a fait
(a) De Orat. UI, 17.
(b) Z>e>în.U, 12.— Ibid. 13.
à tant d'hommes obscurs Thonneor de citer leur nom et de discuter leurs doctrines , si, au moment même où il écrivait , un esprit distingué , un écrivain célèbre eût relevé , non sans éclat , le drapeau abattu du Pyrrbonisme, et fondé à Alexandrie, sur laquelle étaient déjà tournés les regards de tous les amis de la philosophie , une école nombreuse , florissante , une école si peu épuisée que trois siècles après elle durait encore (a) ? A cette induction si légitime ajoutez un témoignage qui semble décisif. Nous rempruntons à Aristoclès , philosophe péripatéticien du u' siècle , qui fut le maître d'Alexandre d^Aphrodisée. Dans un livre composé contre lesPyrrhoniens, il parle d'^Enésidème en ces termes : (imievàç d'éTriorpaçévrcç avtwv , cjç ei fimiè iyivovro z6 Trapâirav , èyOèç xai Trpwïjv iv kXi^avSpsia ty) xar' AïyuTTrov Alvmdiiiniiâç rig dvat^cùnvptîv fip^aro ràv vQXov roïnov. Remarquons d'abord que cette expression AivmdidmiJiôç xiç dans la bouche d'un homme aussi animé qu'Aristo clés contre le scepticisme ne doit pas être considérée comme un signe du peu de célébrité d'iEnésidème à cette époque. Car, au moment même où Aristoclès prend cet air de profond mépris , il cite les écrits d'^Enésidème en homme qui les connaît parfaitement , et qui ne les juge pas si peu considérables, puisqu'il s'emporte si fort en les combattant. Au surplus , ce qui nous intéresse surtout ici , c'est qu'un philosophe du if siècle atteste que l'école pyrrhonienne , dont il fait l'histoire ,
(a) Sextus est le dernier philosophe célèbre de Fécole de Pyrrhon. Sa date a été ûxée solidement au commencement du lll^ siècle de l'ère chrétienne. Voir Bruck. Ilist, crit, tom. II, p. 631. — M. Le Clerc. JBiog, Univ. Art. Sextus.
a été relevée par ^nésidème à une époque toute récente, èx^èq %oLlT:ptiinv. Supposez maintenant avec Fabricius qu^iEnésidème soit contemporain d^Antiochus et de Gicéron , é^Sèç xal lïpdunv est inconcevable , appliqué à un philosophe mort depuis deux siècles. Mais placez ^nésidème au commencement du i^' siècle , le passage de Photius s^explique à merveille ; les réflexions de Gicéron sur le déclin de Técole pyrrhonrenne sont d^un parfait à propos , et è)(6èç xal Trpcbyjv reçoit un sens raisonnable , dès qu^on le rapporte à un philosophe dont Aristoclès aurait pu dire : il florissait dans le siècle dernier.
On pourrait élever une dernière difficulté à propos du catalogue que Diogène nous a donné des philosophes de Técole de Pyrrhon depuis le fondateur jusqu^à Sextus Empirîcus et son disciple Saturninus. Diaprés Diogène , voici Tordre où ces personnages se sont succédé (a) :
Pyrrhon ,
Timon de Phlionte ,
Euphranor de Séleucie ,
Eubulus d^ Alexandrie ,
Ptolémée ,
Héraclide ,
iEnésidème de Gnosse ,
Zeuxippe Politès ,
Zeuxis y
Antiochus de Laodicée,
Ménodote de Nicomédie
(a) Laert. Ut.IX. 12 , p. 265-266. ( Ed. de Loiid. 1664).
Hérodote de Tarse ,
Sextus Empiricus ,
Satuminus de Cythénée.
D'après ce catalogue, entre .Snésidème et Pyrrhmi, il s'est écoulé cinq générations de philosophes ; et il se trouve justement qu'entre iEnésidème et Sextus pareil nombre de générations se sont succédé. Or , la date de Pyrrhon a été fixée avec sûreté de 380 à 288 av. J.-C. Et celle de Sextus y quoique un peu incertaine , a pu Tétre également par la sagacité des critiques au commencement du m^ siècle de Tère chrétienne. Il pourrait donc sembler raisonnable de placer iEnésidème dans Tordre chronologique à une distance égale de Sextus et de Pyrrhon , c'est-à-dire au temps d' Antiochus et de Cicéron y ce qui s'accorderait avec l'opinion de Fabricius. Mais il faut observer que cette façon mathématique de traiter de semblables questions est la chose du monde la plus chanceuse. De plus , il n'est pas sûr que la liste de Diogène soit complète. Agrippa n'y est pas nommé y ce qui est une grave lacune ; et en outre Diogène luimême rapporte(a) que, suivant le pyrrhonien Ménodote, fort compétent sur ce point, l'école de Pyrrhon fut quelque temps interrompue après Timon , jusqu'au moment où Ptolémée de Cyrène la reprit.
Nous persistons donc, sans nous arrêter à cette objection, à rejeter avec Ritter (6) l'opinion de Fabricius , qui n'oppose à un passage décisif d'Aristoclès et aux inductions légitimes tirées du témoignage de Gicéron que la
(a) Laert. liy. IX , p. 26ô.
(&) Hist. de ktphiL anc. IV, p. 222.
conséquence arbitraire d^un texte de Photius mal interprété. Au contraire , en fixant Tépoque d^iEnésidème au commencement du f siècle de Tère chrétienne , on a l'avantage de s^a|^uyer de tous les témoignages en les conciliant tous.
Les historiens de la philosophie ne sont guères plus d'accord sur la patrie d'iEnésidème que sur Tépoque où il florissait Les uns le font naître à Alexandrie (a) , les autres à Mgé en Achaïe (6), les autres à Gnosse , dans rile de Crète (c).
Ceux qui soutiennent la première opinion se fondent sur le passage d'Aristoclès déjà cité (d) : i^Big yial npùnv iv kXîlavdpda t^ xar' Alyunzov kivTnviimiioç» Mais d'abord Aristodès ne dit pas qu'iEnésidème soit né à Alexandrie , et de plus Diogène Laêrce dit positivement le contraire , hivnaiimiJ^ç Kv&kt^coç , èç xa2 IIOppwfiiwu X6y(ùy ixxo^trvvéypa^t.
Il n'est pas difficile de concilier ces deux témoignages {e). iSnésidème était de Gnosse en Crète , comme l'assure Diogène Laêrce ; mais il enseigna à Alexandrie j comme le rappelle Aristqclès. Et en effet , ce n'est pas dans son obscure patrie qu'iEnésidème pouvait songer à relever une école déchue et à créer un mouvement [diilosophique de quelque portée. Il dut se sentir entraîné vers la cité philosophique parexcel-
(a) Yoy. Bmck. Hist. crit. I » 1328.
{b) Phot. Myriob. 1. 1.
(e) Laert.IX»12»p.265.
(fii Aiitt ap. Euseb. Preep. Evang. XIV, 18.
(«) Vid. I8. Caaaob. ad Laert IX , 12.~Menag. ibid.
lence. Or Athènes qui long-temps avait été cette cité , venait de perdre avec les restes de sa liberté cette haute suprématie intellectuelle qui ne survit pas à une grandeur politique éclipsée. Déjà le fondateur de la dernière Académie désertait la patrie de Platon (a) pour Alexandrie y devenue la nouvelle Athènes. iESnésidème Ty suivit bientôt après pour porter les derniers coups au dogmatisme qui déclinait et féconder à son propre insçu les germes d^un dogmatisme nouveau.
Nous ne dirons qu'un mot du passage de Photius qui a induit à supposer qu'iEgé fut la patrie d'.£nésidème AlvrKTldTifwç o èl Aiyûv , dit Photius. Ménage propose de lire il Myvnxov , au lieu de il Alyâv. Mais cette altération d^un texte bien établi est arbitraire , et il nous parait plus sage de penser que Photius s'est trompé sur ce point comme sur tant d'autres»
Proposons-nous maintenant de retrouver et de réunir ce qui nous reste des ouvrages d'.^Ënésidème.
Aucun des nombreux écrits qu'il a composés n'est parvenu jusqu'à nous. S'il en est un dont la perte soit particulièrement regrettable j c'est sans contredit l'ouvrage en huit livres intitulé Uvppdnfttoi loyoi (b) ou nvp^a}vc&)v Xàyoi (c). iEnésidème y soumettait à un exa* men régulier toutes les questions philosophiques et tous les systèmes , s'efforçant d'imposer aux philosophes et à l'esprit humain lui-même , comme leur commune loi , la contradiction universelle. C'est dans cet ouvrage que
(a) Cic. Acad. Qu. Il , 4.
((») Photius, p. 169, Bkk.
(c) Laert. IX,p. 268.
— àl —
leacepticisme absolu , qui n^avait paru aqeident et presque une folie , s^éleva fois, de l'humble rang d^une tradition < d^tine doctrine philosophique organisa vaste et complet.
SMl faut renoncer aux lumières qi doute sur les systèmes philosophiques conservation d^un tel monument, ess d^en rassembler les débris dispersés, sir la pensée fondamentale du sceptiq profond qui le composa.
Photius nous a conservé dans sa Bt extrait assez étendu du IIup^GJvéuv "koyot connaître avec précision le caractère p cisme d'iËnésidème , le plan de Touvn sions principales. Nous trouverons là , ce travail , une excellente base pour doctrine d'iEnésidème. Mais Textrait c qu^une sorte de cadre à peu près vide, plir.
Nous savons qu^iËnésidème a attacha discussion du problème de la causalité. 1 côté nos premières recherches.
Nous trouvons dans Sextus un passa^ où la question de la causalité est traitée lité, une régularité et une profondeur sin
(a) phot. cod. 212. p. 169-171. Bekk. — p. .')'i2-344 m (6) Sext. Adv, Math, p. 345,:B. Je cite ici et partout aill
nève et Paris, 1621 , n'ayant pu avoir à ma dispositioi
que j'ai sealement consultée.
nous parvenions à nous assurer que Sextus a emprunté à iEnésidème le fond et même la forme de cette argumentation y nous croirions avoir restitué à inhabile sceptique la partie la plus originale de ses idées, et celle qui a le plus de droits à être conservée par Thistoire.
Sextus , dans son premier livre contre les physiciens , aborde le grand problème de Texistence des causes. Après quelques ai^ments où le sujet n^est qu'effleuré y il s'exprime ainsi : À^eX^arep^v fxèv outco rcvéç itapalivOovvrai rd rov iyxttiiivov làyou ïiihfifiara* 6 8è AlvmaidYi- (loç 8ix(fopôir€pov ifC aÙTûv iyup'fixe xalq ittpï xfi^ yivéaioaç 6ti:oplaiç* Ta y dp c&fia rov frbiyiaroq ràx âv tïri ottriovj ènti- TTsp A dyévmrôv èativ rà xotoxnov (Tùafia*.* ii ysvyîTov. xt31. Suit une argumentation où la notion de causalité décomposée dans tous ses éléments et considérée sous tous ses aspects est comme enlacée dans les nœuds de la dialectique la plus déliée. L'argumentation épuisée , le morceau se termine par ces paroles qui ont tout à la fois le caractère d'une conclusion et d'une transition : Toiwv oviè noLxd diddoGiv t^ouï rà aïtwv w eTretae , ro (xv}d cXa)ç aîrtov avro Tuy;(âvetv. Èveati iè xai «ttô rfiç Wftç xotvorepov
or
Tw te TioiovvTi noci Tûi T:d<r'/pvri éTraTrcpeîv. Ivaydp xt31. la). Il nous parait certain que le morceau tout entier qui est compris entre ces deux passages appartient à ^nésidème. Car d'abord, dans le premier passage cité, Sextus indique positivement qu'après avoir emprunté les arguments qui précèdent à différents sceptiques qu'il ne juge pas à propos de nommer, il va maintenant suivre
(aj Sext. Adv. Math. p. 351 , C.
les traces d^iEnésidème , et il est clair que s^il nomme iËncsidème , c^est à cause de la supériorité avec laquelle il a traité le sujet, diacpopûtepov èy^p-nzo (a); de façon que cette longue argumentation qui se déroule immédiatement après, est opposée par sa profondeur et son étendue à tout ce qui précède , en même temps qu^attribuée expressément à iEnésidème. Ainsi , dans la pensée de Sextus , les premières objections n^étaient en quelque sorte qu^une escarmouche. C^està iEnésidème qu^il veut laisser le soin et Thonneur d^engager sérieusement le combat.
Nous voilà donc conduits à une restitution importante presque sans effort. Et cependant un savant historien de la philosophie en conteste la légitimité (b). Voici son objection principale : Si Ton attribue à iEnésidème le morceau qui suit le passage où son nom est cité j il n^y a pas , suivant H. Ritter , de raison pour en limiter Tétendue , ce qui conduit de proche en proche à Tabsurde conséquence de substituer ^Enésidème à Sextus dans toute la suite de Touvrage.
Mais cette objection ne peut nous arrêter. L'argumentation développée dans Sextus est comme une chaîne dont tous les anneaux sont étroitement liés. Si Ton reconnaît que la première partie en est empruntée à iEnésidème , il faut lui faire honneur de tout le reste.
(a) Fab. ad Sext. L c. entend ainsi oiottfcpôuTzpov: pluribus etinva^ lias species adomatis argumenfis. Qu'on Tentende de cette façon ou comme IKM18 faisons, notre conclusion subsiste.
(b) Ritter. Hist. de la phil. tom. IV. page 228.
On dit maintenant : où vous arréterez-vous? Nous répondons : avec l'argumentation elle-même.
La question se réduit à déterminer le point précis où finit l'argumentation , et il ne peut y avoir là-dessus que des dissidences d'opinion peu sérieuses.
Fabricius (a) est d'avis que l'on doit attribuer à ^Enésidème tout le morceau compris entre les lignes où se trouve son nom et les mots t3 fxév ouv izoïovv alziov
oxiTCù xai naridiav xai xcivr) juieTà rov ndurypvroç aTTopecrac * anopoç iè lari xat'lJiûcv xai o wcpi rov i:da)(oyzoç loyoç [b).
La raison qui sans doute a déterminé Fabricius , c'est que la question de la causalité n'est complètement épuisée qu'à cet endroit. Mais , il faut user ici d'une critique plus sévère. Dans un écrit de Sextus, on n'est fondé à mettre positivement sur le compte d'^Enésidème que ce qu'il est impossible d'attribuer à un autre que lui. Or, à la rigueur , l'argumentation d'^Enésidème peut être considérée comme terminée aux mots déjà cités : roiwv ov3è %axà iidSoaiv xtX. , lesquels ont le double caractère d'une conclusion et d'une transition. Il est vrai que la question de la causalité n'est pas absolument abandonnée après ces paroles ; mais elle est envisagée sous de nouveaux aspects, et la discussion qui suit perd sensiblement en force et en profondeur. On ne peut donc l'ajouter sans une certaine réserve au morceau qui, suivant nous, revient seul de droit à ^Enésidème.
Maintenant à quel ouvrage d'^Enésidème Sextus a-t-il emprunté cette citation? Il nous parait à peu près cer-
(a) Fabr. ad Sextum, p. 597.
(&) Sect. 266 deVéd.Tahnc.—Adv. Math. Vlil. 353, A. Ed.Gen. et Par.
tain que c^est au cinquième livre des Hv^^meioi "kéyoï. Photius dit en effet dans son extrait (a) : UpûSdllezai iè oniTû %ai neintrôi "kôyoç xdç xard tâ>v aixicûv elif:opinxt^dç Xdêocç y finSèv fièv ynnievèq ahiov èvdidovç tîvai xtA. Cette indication se rapporte à merveille à Targumentation développée ou plutôt copiée par Sextus , et j^ajoute qu^elle confirmerait au besoin la légitimité de la restitution qui vient d'être opérée.
Photius ajoute : lAirarJiaOai de robç alxioloyovvraç afàtj- YXùv , xai Tpoirouç dpiB\uùV , xad'o^ç oXirai abzo\iq alxiokoytXv y yàTtajBivxaq tlç vhv toiabzinv itzpuvtyiBfivai T:\dvnv.
Ces rpoiroe dirigés contre les chercheurs de causes , alxiokoyowftoiy et qu^il ne faut pas confondre avec les déxa xfôTtoi Tr\ç i'Koyijhç attribués aussi par quelques-uns à iEnésidème, ces rpoTrot dont parle Photius sont évidemment ceux dont Sextus nous adonnéTénumération dans une de ses compilations {b) et qu^l copie évidemment dansiEnésidème(c).De façon qu^en réunissant le chapitre de Sextus où ces oxrù x^àizoï sont développés et le grand passage sur la causalité , nous recomposons presque tout entier le livre le plus important du plus important ouvrage d'iEnésidème.
Nous croyons pouvoir effectuer encore deux restitutions tout aussi légitimes , quoique d^une moindre importance.
On trouve dans Sextus deux argumentations sceptiques , l'une contre la vérité , l'autre contre les signes ; toutes deux, selon nous, reviennent à ^nésidème.
{à) Phot. loc. cit.
(ft) Pyrrh.Hyp.l, 17.
(c) Fal). adSexl. 44 , Y.
Pour la seconde , qui a , nous le verrons , une portée considérable , le doute n^est pas permis. L'auteur en effet est cité ainsi que son ouvrage : i ydp Klvnfriimfioç €v Tû rerdprtù tûv ïlv^^cùveitôv Xôytùv xrX. (a)
Pour la première , toute incertitude doit céder à un examen attentif.
Sextus dans son second livre contre les logiciens (b) entasse sur la question de la vérité un grand nombre d'arguments sceptiques qu'il puise , suivant sa coutume , dans la tradition. Puis, il continue en ces termes: dvvâfxei iè >cai 6 Alvmtriiiniioç rdç 6iMiozpôi:ovç y,ard rov x6t:ov dnopioLç ziOmaiv. El y dp èaxi ri dlmOèç , fizoï al(T6rix6v éortv, ri vonzôv xtX.(c).Nou8 n'hésitons pas à regarder le morceau qui suit jusqu'aux mots Ac (xév ycaOé'kov ditopiat ttcpi Toû «XyjôoOç TotaOtat Ttvéç tXdiv (rf) comme la propriété d'iEnésidème. Car, en thèse générale, Sextus n'est guère qu'un compilateur instruit [e). Loin de prétendre à l'originalité , comme on l'a dit , il s'efface sans cesse et ne parle presque jamais en son nom. Toujours à la trace de son école, il a du moins la modestie et la bonne foi d'en convenir. Lors donc qu'il cite un philosophe pyrrhonien dans le cours d'une argumentation , on peut se tenir pour à peu près sûr qu'il le copie ou le résume. Â plus forte raison , quand il lui attribue expressément les pensées qu'il lui emprunte ; et c'est le cas où nous sommes ici; le passage cité plus haut en fait foi. Nous remarquerons seulement que plusieurs parties de
(a) Adv. Log, U , p. 258 , E.
(b) Loc. cit. p. 221-227.
(c) Loc. cit. p. 227 , C.
{(i) Loc. cit. p. 229 , C.
(e) Voir notre Ch.Vlll.
cette alimentation contre la vérité étant peu développées , il y a lieu de penser que Sextus n^a pas copié , mais résumé Touvrage d^iEnésidème.
Quel peut être cet ouvrage ? très vraisemblablement le deuxième livre des llvf^(ùvi<ùy lâyoï. Car Photius nous apprend dans son extrait (a) qu^iEnésidème traitait de la Vérité dans le second livre : Èv ydp t&> ^eurépu xard pipoç^^Y) dp')(ô(ievoç èTre^isvac rd èv xecpaXaco) eipmfiéva i:epi Te dXiodûv tlocI aiTtojv dcapâfJiSavei xtX.
Ce sont là les seuls morceaux de quelque étendue qui nous restent des écrits d'iEnésidème.
Il est certain pourtant qu^indépendamment du IIup* pûbvecot léyoi , il avait composé plusieurs autres ouvrages , l'un Uepi C>iTiQ(7eGt)ç , Tautre Ilept ciocpcaç , tous deux cités par Diogène Laërce et nettement distingués des nupp&>v£C0t lôyoi (b). C'est vraisemblablement dans quelqu'un de ces ouvrages, ou peut-être dans Tun et dans l'autre, qu'iEnésidème sortant, par une singulière évolution dont nous aurons à nous demander compte , de l'école de Pyrrhon pour entrer dans celle d'Heraclite , exposait sur les questions du temps (c), du mouvement (d) , des éléments du langage (e) , sur l'être (/) , le tout et la partie (g) , sur la raison individuelle et la raison générale (h), ces théories souvent si obscures dont nous retrouvons dans Sextus quelques vestiges indécis.
(a) Pbot p. 170 , Bekk.
(ft) Laerk.IX. il. p. 263.
(c) Àdv. phys. II. p. 417 , A , B— Cf. Hyp. Pyrr. III. 17 , p. 138, C.
(d) Adv. phys. p. 386, E.— Ibid. p. 387 , A , B,
(e) Àdv, phys. II , p. 417 , A , B.
(/) Àdv. phys. II , p. 419 , D.
(g) Àdv. phys. p. 363, D.
(h) Àdv. log. p. 222 , B.