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CHAPITRE VIU

DU SCEPTICISME EN GRÈCE APEÈS ^NÉSIDEME,

Pour juger une doctrine philosophique , il ne suffit pas d^apprécier sa valeur intrinsèque , je veux dire son rapport avec la vérité absolue ; il faut savoir encore quelle influence elle a exercé sur la marche et les progrès de Tesprit humain. Qu^un penseur original conçoive une idée nouvelle , aussitôt il entraîne sur ses traces une foule d^intelligences , avides de reconnaître et d^étendre les perspectives nouvelles qu^on vient de leur découvrir. Si ce développement d^une pensée philosophique est régulier , s^il est considérable , une école s^organise ; et la durée , la fécondité , la grandeur de cette école contribuent à donner la mesure de la force et de la portée de celui qui Tinstitua.

Il arrive aussi nécessairement qu^une école qui a de la vie et de Favenir fait sentir son action à toutes les écoles contemporaines. Car rien n^est isolé dans le domaine de la pensée , et Timpulsion donnée à un seul

— 20^ — point se communique de proche en proche à tous les autres.

Si nous considérons la doctrine d^iEnésidème sous ce dernier point de vue, il parait certain que le résultat le plus immédiat de son enseignement et de ses écrits , ce fut de consommer la dissolution de toutes les écoles dogmatiques du temps. L^Epicuréisme et le Stoïcisme chancelaient déjà par les coups répétés de PAcadémie ; r Académie fatiguée elle-même de la lutte, s^épuisait par ses victoires ; quand vint Técole pyrrhonienne renouvelée attaquer avec ardeur ces systèmes vieillis et les heurter les uns contre les autres , aucun ne fut capable de résister à ce dernier choc y et il n'en resta plus que des ruines.

€e fut Touvrage d'iEnésidème. Avant lui , nous rencontrons à la tête des autres écoles , sinon des philosophes du premier ordre , tout au moins d'habiles et éloquents disciples , défendant avec zèle j et non sans h«»meur , Théritage des Chrysippe et des Gaméade ; à Atbènes j à Alexandrie , un Philon , un Antiochus (a) ; à Rhodes j un Panœtius (b) , un Posidonius. Mais après .£nésidème , et dès le second siècle de Tère chrétienne, on a peine à trouver , dans aucune de ces trois cités j la trace même des écoles qui les avaient récemment illustrées*

La doctrine d'^nésidème eut un autre effet , étroitement lié à la dissolution des écoles dogmatiques ; ce fut de préparer les esprits au mysticisme Alexandrin.

(a) Cic. Acad. qu. U, 4.

(b) Cic. Ad AU. U, 1.

Quand toutes les idées qui avaient séduit , passionné , alimenté les intelligences y eurent perdu tout crédit et toute vertu par Faction destructive d^uaseeptieâsne qui les condamnait à la contradiction, quand il ne resta plus à Tesprit humain aucune espérance d^atteindre la vérité par le développement régulier de la réfleiion , il fallut bien tenter des voies inconnues et mystérieuses , et de la réflexion impuissante faire appel à la grâce divine. De là, ce grand mouvement mystique d'Alexandrie , qui a tant honoré le déclin de Tancien monde et si puissamment contribué à Tenfantementdu monde nouveau. Nul doute qu'un grand nombre de causes que la main de la Providence avait dès long-temps préparées n'aient concouru à le produire et à l'accélérer ; mais il est certain que le scepticisme fut une des principales (a).

Ritter a commis une grave erreur , avec beaucoup d'autres , au sujet de l'école d'.£nésidème , quand il a dit (b) qu'autour d'elle on ne s'occupa presque nullement de ses objections. D'abord , le début du IIu^^ vlm 'kàyoi (c) prouve qu'^nésidème eut à soutenir une lutte animée contre l'Académie. Il est également incontestable que les nouveaux péripatéticiens attaquèrent le scepticisme avec une sorte de violence , témoin l'écrit déjà cité d'Aristoclès (cf). Ajoutes que le grave et savant Galien ne jugea pas au-dessous de lui d'écrire un livre contre un disciple d'^Ënésidème (e). EnCn , ce qui est

(a) Tennem. Mon, I , §. 178— Cousin. Cours de 1829» 1 , 313 sqq.

(b) Ritter, Biit. delaphil. anc. ÏV, p. 281.

(c) Phot. Myriob, 542, 543.

(d) Ap. Euseb. Prœp, Ev, XFV, 17.

(e) Gai. de opt. die. gen. Âd Sext. vers. lat. de 1669, Parib.

plus considérable encore y on trouve dans le grand ouvrage (a) du fondateur de la théorie mystique d'Alexandrie , la preuve manifeste que le scepticisme préoccupait à cette époque les esprits les plus éminents.

Tennemann a donc fort bien pu placer Técole d'iËnésidème à la tête de la troisième période de Fhistoire de la philosophie grecque (b). iilnésidème , en effet , ferme la seconde époque , puisqu'il précipite et achève la ruine des dernières écoles socratiques. Il ouvre la troisième , puisqu'en réduisant la raison spéculative au désespoir , et lui fermant jusqu'à Tasile de ce dogmatisme négatif où s'était réfugié l'Académie , il ne laissait au besoin de connaître et de croire inhérent à l'esprit humain que l'alternative de périr dans le doute absolu ou de renaître par l'élan mystique.

Si nous laissons maintenant de côté l'influence extérieure de la doctrine d'^nésidème , pour jeter les yeux sur son progrès interne , nous trouverons qu'il a consisté surtout dans une organisation de plus en plus complète et régulière du scepticisme. Le dernier terme du ce progrès y c'est Sextus Empiricus (c). L'école d'^nésidème a donc duré pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne ((/) , ralliant sans interruption autour

(a) Plotin , Enn. V. lib. V, H.

(b) Manuel de Vhist de laphil. I» §. 171.

(c) Après Sextasyon trouve pourtant encore dans l'école sceptique un certain SatuminuSy médecin, attaché à la secte de l'empirisme. Laert. IX, 266.

(d) Voir sur la date de Sextus» mal fixée par Tennemann (Mandel'hist. h S* 189) à la fin du second siècle, Brucker (Hist crit. U,p.63i sqq.) J. V. Le Clerc, (ITto^. Univ, art. Sextus ) et Ritter (hisL de laphil. rv,p. 322.) Ces trois critiques sont d'accord pour placer Sextus dans la première moitié du troisième siècle.

d'elle j surtout parmi les médecins (a) , un très-grand nombre de disciples (b). Nous ne parlerons ici que des principaux.

Un des premiers qui s^attachèrent au nouveau pyrrhonisme fut Zeuxis y auteur d^un livre intitulé : Ilepc ^itrûv lôym {c). Cet écrit , dont il ne reste rien y était probablement un développement du principe sceptique de VlaoaOévtta rm ivainuay Àôycav , un recueil ou peutêtre une classification d'antinomies rationelles.

Le gaulois Favorinus , après avoir flotté entre diverses doctrines, finit par s^attacher à celled'iEné8idème((/). Dans son ouvrage Uv^^cùviUùv xpôitm , il parait qu'il développait y en les modifiant un peu , les xp&noi rns è'noyfiç de Pyrrhon (e). Il composa aussi un ouvrage contre les Académiciens, itepi (favTOffioLç naxakin'KTni'nç (/*). Aulu- Gelle {g) et Philostrate (k) vantent son talent et sa subtilité. Galien écrivit contre lui son De optimo dicendi génère.

Comme on ne peut rien dire de Ménodote de Nico-

(o) Ménodote et Sextus étaient médeciDS aussi bien que Saturninns , et tons trois appartenaient à la secte empirique. (Laert. 1. 1.) Zeuxis , Hérodote et Ttieodas sont aussi mentionnés parmi les médecins. (Ritt. Mst, de la phil, ane. IV» 220. note b.)

(b) Voici la liste que donne Diogène des disciples d'iEnésidème : Zeuxippc, Zeuxis, Ântioclius de Laodicée» Ménodote de Nicomédie, Théodas, Hérodote de Tarse » Sextus Empiricus, et l^tuminus. 11 faut ajouter à cette liste FaYorinus, Agrippa, Apellas et quelques autres. Vid. catalog. sceptic. ap. Fabr. Bibl. Gr, Ul. éd. Harles.— Cf. Fab. ad Sext. Hyp, pyrrh, I , sect. 164.

(c) Laert IX, 263, C.

(d) Galen. De opt. die, gen. passim.

(6) Laert. IX, 258, F.

if) Gai. 1. 1. p. 557. ad Sext. éd. de 1^69.

(g) Gell. XI, cap. 5.

{h) Vit, Sophist. p. 495.

médie (a) , dontaucun ouvrage n^a survécu , sinon qu^il fut , diaprés tous les témoignages (b) , un des hommes les plus distingués entre les sceptiques, on est réduit à juger Técole d^iEnésidème par Agrippa etSextus , les seuls de ses disciples dont il reste des écrits ou des témoignages d^une certaine importance.

Agrippa mérite une place très-honorable dans Thistoire du scepticisme. Nous ne connaissons de lui que ses TTivre rpoTïoi rnç èito^fiç (c). Mais cette tentative , pour simplifier et coordonner les innombrables arguments de son école , suffit pour rendre témoignage de Fétendue et de la pénétration de son esprit :

Suivant cet ingénieux sceptique , le dogmatisme ne peut échapper à cinq difficultés insolubles.

V Lsi contradiction, rpôitoç di:o diatfcùviaç.

2° Le progrès à Tinfini, rpôitoç eiç âitzippv i^Sdllmy.

3° La relativité, rpôi:oç dito zoït lipoç tc«

4" L^hypothèse, rpéiioç iitoOtxixoç.

5® Le cercle vicieux, xpôT^oç didXkio'koç.

Voici le sens et le rapport de ces xpânot que les historiens n^ont pas assez remarqués :

Il n^y a pas un seul principe qui n'ait été nié. Par conséquent aussitôt qu'un philosophe dogmatique posera un principe quelconque, on aura le droit de

(a) I«aert.IX,266.

(b) Seit. Hyp. pyrrh. I> 33. Nous lisons avec Fabridus (ad Scxt. 1* 1. ) tHinyàioTOV an lieu de Ti.ip\Li\ioxov.

—Cf. sur Ménodote, Galen. de ad.fig. là. de lib. prop— Cf. pseudo-Gai. Inirod. cap. 4.

(c) Se\t. Hyp. pyrrh. I, 15, 16.

Cf. Laert. IX. p. 259, B.

lui objecter que ce principe n'est pas consenti de tous. Et tant qu^il se bornera à Taffirmer, on lui opposera une affirmation contraire, de façon qu^il n'aura pas résolu Tobjection de ta contradiction.

Pour se tirer d^affaire , il ne manquera pas d'invoquer un principe plus général. Mais la même objection reviendra incontinent , et le forcera de faire appel à un principe encore plus élevé. Or, c'est en vain qu'il remontera ainsi de principe en principe , l'objection le suivra toujours , toujours insoluble , dans un progrès à l'infini. — ^Poussé à bout , le dogmaliste s'arrêtera brusquement et déclarera qu'il vient enfin d'atteindre un principe premier , un principe évident de soi-même , et partant inaccessible à la contradiction. Mais on lui dira : Qu'entendez-vous par un principe évident? C'est un principe qui vous est donné comme vrai , en d'autres termes , qui vous parait vrai. Mais reste à savoir s'il est vrai en soi ; reste à démontrer qu'il n'est pas une intuition toute relative , un i:pôç tu

Renoncez vous à établir ce point par des preuves? Votre principe reste une hypothèse.

Risquez-vous une démonstration ? Vous voilà dans le diallèle ; car vous entreprenez de séparer les apparences purement relatives d'avec cellesqui sont absolues. Or il faut un critérium , et ce critérium ne serait encore qu'une hypothèse , si vous n'en démontriez pas la légitimité; mais il arrive que cette démonstration chargée de donner au critérium l'autorité qui lui manque, n'a elle-même d'autorité que par le critérium. Le cercle vicieux est inévitable.

On ne peut méconnattre dans ces névn rpôTiot d'Agrippa y un grand art de combinaison et en même temps une certaine vigueur d^intelligence. Au fond , tout le scepticisme ancien est là , et les âges modernes n'y ont rien ajouté de considérable.

Il faut s'étonner qu'un historien aussi éclairé que Tennemann , n'ait vu dans cette remarquable systématisation des arguments sceptiques , qu'une sorte de copie des dina rpoitoi de Pyrrhon (a). Pyrrhon avait réuni en dix catégories un certain nombre de lieux communs , où il retournait de mille façons et au point de vue le plus étroit de la connaissance , l'objection vulgaire des erreurs des sens (b). Le» irévre rpôvoi d'Agrippa tra-

(à) Mon, deTeDD. I» §. 188.

(b) On s'est demandé plusieurs fois (Tenn. Mon. Tom. 1,156, 262— De Ger. Bist. comp. Tom. U, p. 490 ) s'il fallait attribuer les déxa rponot rf^ç èi:cyfiç à Pyrrhon ou à iËnésidème; et cette question mérite à coup sûr d'être résolue, mais il ne faudrait pas s'en exagérer l'importance. On a établi par d'excellentes raisons qu'iEnésidème n'est pas l'inTentenr des dé^a rpônoi , quoiqa'fl les ait développés dans ses écrits (De Ger. 1. ).— et M.Mallet. Etud.phiL Tom. n). Sextus ( Hyp. pyr. 1, 14 ) les attribue aux plus anciens sceptiques, oip)(^OLi6rtpoi 9xe7rT()C0i , ce qui ne peut s'entendre d'iCnésidème. Mais il y a une raison plus dédsive qu'on n'a pas donnée , c'est le témoignage de PIutarque dont un livre, suivant Lamprias , était intitulé: Hgpi Tûv IIùppGt)yoç àixoL Tp07ra)V (Menag. ad Laert. p. 251— Conf. Suidas, art.Lamp.) Ces

rpéitoi que développe abondamment Dk>gène( p. 257 sqq.— Cf. Seit. Hyp. pyr. 1, 14— Euseb.pr^. Evang. XIY, 18), se réduisent aisément à trois et même à un seul, comme les sceptiques l'avaient remarqué ( Sext. 1.1. ). Tout ea «étdi revient à ceci : toute connaissance est relative à l'animal qui perçoit ( t**^ et 2* rpoTTot ) , au sens qui est rinstrument de cette perception ( 3«), à la position de robjet perçu ( 5*) , aux dreonstanœs où U est perçu (6«) , à la quantité et à la oonstitotion de cet objet (7«} , à la rareté et à la fréquence de la perception (9"), enfin, aux mceurs, aux croyances, aux opinions de celui qui perçoit ( 10")— Il ne reste plus que le 8« Tp&KOç , celui de la relativité, lequel enveloppe tous les autres.

Or, tout cela était déjà dit, d'un seul mot: Trâvra npôç rc y etoemotest de Protagoras (Sext. Adv. Math. 148, D. )

bissent au contraire une analyse déjà savante des lois et des conditions de Inintelligence. La valeur purement relative des premiers principes , la nécessité et tout ensemble Timpossibilité d^un critérium absolu , le caractère subjectif de Tévidence humaine , en un mot , tout ce que le génie sceptique avait conçu depuis plusieurs siècles de plus spécieux , de plus subtil et de plus profond , tout cela y est résumé sous une forme sévère et dans une progression exacte et puissante.

Tennemann plus attentif eût reconnu sans doute que les di^a rp&noi de Pyrrhon se ramènent finalement a un seul y le icpàç XI , et qu^ainsi justement réduits par la critique , ils ne sont plus qu^une partie d'un des cinq rpàitoi d'Âgrippa (a).

Le besoin de rigueur et de simplicité qui parait avoir été le caractère propre de cet habile scq>tique , le conduisit à une réduction plus sévère encore.

Il ramena tout le scepticisme à ce dilemme(&) :

Ou une chose est intelligible d'elle-même , èl écevrpû, ou par une autre chose , é^ érépou,

\a) On poarrait dire cependant que le premier rpôltoç d*Agrippa n'est qae le dixième rp6i:oç de Pyrrbon généraliflé.

(b) Je ne Mlg pourquoi Ritter {HUt. de la phU. IV, 231.) a voulu attribuer à Ménodote les dùo xp6i:oi VfiÇ iliox^iç* Us appartiennent à Agrippa an mèmetitre quels» itivTt • U est vrai que Sextus, en rapportant les Trévte et les Svo Tpèvoiy ne nomme personne» et se borne à désigner vaguement les vtùvtpoi emeTTTCxou Jusqnes là, on pourrait aussi bien croire qu'il s'agit de Ménodole et de ses di8dples,que d' Agrippa et des siens. Mais Diogène(l. 1.) tranche la question en désignant positivement Agrippa comme l'auteur des Trévte TpÔTTOi. Dès lors, on doit croire qu'Agrippa est aussi l'auteur des Svo rpoTTOc. C'est ravis de Tennemann. (Mon, I,§. 188.)

Intelligible d^elle-méme , cela ne se peut pas, Vk cause de la contradiction des jugements humains; 2° à cause de la relativité de nos conceptions; 5^ à cause du caractère hypothétique de tout ce qui n^est pas prouvé.

Intelligible par une autre chose, cela est absurde. Car. du moment que rien n'est de soi intelligible , toute démonstration est un cercle , ou se perd dans un progrès

à rinfini.

L'esprit net et ferme d'Agrippa avait donc parfaitement aperçu qu'au fond , la question entre le scepticisme et le dogmatisme est celle-ci. Y a-t-il une évidence absolue, oui ou non? Les lois de la raison sont-elles les lois mêmes des choses , ou de simples formes de son développement ?

Simplifier ainsi les questions , c'est prouver qu'on est capable de les approfondir, c'est bien mériter de la phi-^ losophie.

Si la renommée d' Agrippa est au dessous de son mérite , il en est tout différemment pour Sextus Empiricus, Ce n'est pas que nous contestions la haute importance des ouvrages de cet utile écrivain pour l'histoire de la philosophie sceptique. Loin de là ; nous y trouvons la preuve la plus forte du développement considérable que reçut la doctrine d'iEnésidème des mains de ses successeurs. Mais si Ton veut rendre à chacun ce qui lui est dû, il est essentiel de rechercher à quel titre on peut attribuer à Sextus Empiricus les écrits qui portent son nom.

Sextus est un compilateur, rien de plus. Sa patience infatigable , sa mémoire vaste et sûre lui tiennent lieu

— Mode toQt le reste. Venu le dernier dans smi école , il a mis à proQt en les réunissant ( on pourrait dire plus d^une fois j en les amalgamant ) les travaux de ses devanciers , et il est arrivé que ses livres sur le scepticisme j riches de la substance des livres d^autrui, les ont fait oublier en les remplaçant.

Presque tous les historiens de la philosophie inclinent plus ou moins à faire honneur à Sextus de Tesprit qu'il n'a pas et qu'il emprunte un peu partout. On ne dit rien de Ménodote , d'Agrippa j presque rien d'^nésidème. Mais Sextus qui les a copiés a une place à part y et quelquefois , des éloges que sa modestie eût assurément répudiés. Bayle (a) a jugé Sextus avec une certaine faveur ; on lui pardonne cette complaisance pour un des siens. Tennemann {b) et M. Cousin (c) sont plus justes , parce qu'ils sont plus sévères ; et ils ne le sont pas encore assez. J'oserai adresser la même remarque au savant auteur de l'article Sextus dans la biographie universelle.

Mais un historien contemporain n'a gardé aucune mesure. Aux yeux de ce juge très-recommandable du reste , mais prévenu , Sextus est un critique du premier ordre, un homme extraordinaire. C'est le Bayle de l'antiquité. C'est Lucien y mais Lucien sérieux , armé de logique et d'érudition (et).

11 semble que cet enthousiasme , quelque peu facti-

(a) Dict. art Pyrrhon.

(h) Manuel de Vhist. phil. I, $. 189 Sqq.

(c) Cours de 1839. 1. p. 312 Sq.

(cf) De Gerando Hist. Camp. UI. p. 261 Sqq.

ce , se fût refroidi à une lecture assidue de Sextus. On eût infailliblement remarqué que son érudition est quelquefois très-contestable , et que la médiocrité de son esprit ne Test jamais.

Un coup d'œil même rapide jeté sur ses ouvrages fera juger de sa portée et de son originalité philosophiques.

On a de Sextus trois compositions distinctes (a) : 4 *" les hypotyposes pyrrhoniennes en trois livres (b) ; 2? le

(a) Il ne faat pas confondre sous le titre de npoç ^aQyifiocxi'novç deux ou- Tragesbien distincte: 1» l'ouvrage de Sextus sur les sdenoe8y|ia9iQ|ExaTa, c'est* à-dire, sur Tensemble des études ]ibérale8.(Pour le sens du mot uaOyjuatcxéç. ▼dr BrudEer. Bist erii, U, p. 631. Not— €f. Fabricdans son édition de Sextns. ) 2^ L'ouTrage écrit par le même auteur contre les Philosophes.

Le premier ouvrage se compose d'une introduction générale sur l'enseignement des sciences 9 et de six livres ; le premier contre les grammairiens ^ le second sur la Rhétorique, le troisième contre les Géomètres » le quatrième contre les Arithméticiens , le cinquième contre les Astrologues , le sixième contre les Musiciens. Ce dernier livre se termine ainsi : roaavra TtûayiiariyMç nal irpèç rdç rr^ç iwu9i%fiç èiitôvreç dpxdç , év zoaoûzoïç rt v 7:poç td fxœOiQjxoeToe dié^odov aTraptcÇ^jxev , paroles qui indiquent nettement que le npoç jxaSyifXoeTixdi^ est terminé. Ajoutez que Sextus dans l'introduction générale , distingue les sciences propiement dites , |xa9)^/xaTa, de la philosophie (Sext. adv. Math. p. 2 , C.) et que le début du premier livre Tspiç ïjoyiyLOVç marque évidemment le commencement d'une composition distincte. (tt>id. p. 138, C.)

Le second ouvrage comprend deux livres lipoç XoyiiMÛç y deux livres npoç<fWfiiMVÇj et un livre contre les moralistes, xoùç xè niOcxov (lépoç rfiç Qi^otToalaç itatTayiéycvç. Ces efaiq livres constituent un seul et même traité ; car les premières pages du livre I» tracent un plan régulier qui est exactement suivi dans ce même livre et dans les livres suivante. On sait d'ailleurs que les sc^tiques divisaient la philosophie, comme les Stoïciens et tes Épicuriens, en logique, physique et éthique.

(b) Suivant Henri Etienne {ad Sext. p. 507), Sextus a peut-être emprunté le titre de cet ouvrage à iEnésidème. En effet , Diogène dte quelque part .^nésidème, €v rfi ilç Tûc TTVpfwveia VTrotVTiwaet (Laert. IX , p. 256, F. ).

Ilpàç fia6Y}fi«Tix^ en six livres ; 3* Cinq livres contre les philosophes dogmatiques (a).

Ces cinq livres ne sont guères que la répétition diffuse du 2t~ et du 3"^ livres des Hypotypoies (b). Dans cette lourde composition , sans caractère et presque sans but, tantôt commentaire {c)y tantôt abrégé {d)y il arrive même à Sextus , fatigué sans doute de développer ou de raccourcir son premier ouvrage , de se mettre purement et

(a) Sextos avait oompoflé d'autres ooTiagn qui ont péri. Il dte lai-méme ses MOfJLinijxoetoe. (Byp. Pyrrh, 1. 33. p. 46, D.— Cf.^p.ifa/A.p. l36yC.)ll parait que le titre de oe complet ouvrage était nupp&>veioe 07ro/xvi7fxaTa. (Cf. Âàv. Math. 137, B.). Lee VTT^jxviQfxaTa i^ifl ^x^^ (CÎ.Adv. Math. 1 3e, B. Cf. U). 42Sy A.) n'en difièrent probablemenl pas» m sans doute les axe?:rixâ VTTCjxviQfAaroe {Advers. Math. 6, A.-<:;f. Ibid. 7, D.) Quant aux xd dina rûv IxtltrtyMV que Diogène attriime à Sextus (IX, 260), on ne peut guères entendre par cette indication le npàç jxadiQ/xaTCXOÛç ; d'abord parce que cet ouvrage ne se compose réellement que de six livres; ensuite, parce qu'en y réunissant les dnq livres contre les philosophes, on aurait onze livres et non pas dix. 11 est question encore de deux autres ouvrages de Sextus , Ton intitulé: iatpcxiv7rofxvi7jxata. (Adv, Math, 175, D.); l'autre, ittpi roîi SxeTTTcxcû rélovç. (ibid. 46e, a.)

(b) Sur l'antériorité des Hyp. Pyr. relativement aux dnq livres contre les philosophes , voyez Adv, Math. 143 , C. et 220 , , où Sextus parait bien renvoyer aux Hyp, Pyrrh. II , 3 et II , 6. Cf. Adv. Math, 221 , B.

(c) Le passage du "Kpàç loyixûvç compris entre 142, D et 144, C est le commentaire du diap. 3 du Ut. U des Hyp. Pyr.

Cf. Adv, Math. 144, D à 146 , A.-et Hyp, Pyr, U , 8. Les 14 pages 186 à 200, B du irp^ XoyiTLOÙç ne s<mt que la répétition ou le développement du cb. 5 du Mv. U des Hyp. Pyr. Cf. Adv. Math. 223 , D à 227 , B.— et Hyp. Pyr. U , 9. Cf. Adv. Math, 362 à 367— et Hyp. Pyr. m, t2. Cf. Adv. Math, 457 à 466— et Hyp. Pyr. 1 , 12.

(d) Comparez le izpèç *Xoy ixoûç , p. 200 à 207 , avec les cb. 7 et 8 du hv. n des Hyp,

Cf. Adv. Math. 367 à 380-et Hyp, Pyr. UI, 4 et 5.

simplement à le copier (a). Au fond , sauf un assez grand nombre d^indications historiques (b) , il n^y ajoute absolument rien de nouveau. Je le demande maintenant , quand un écrivain refait ainsi deux fois la même besogne , pour arriver au même but , à peu près par le même chemin , la fécondité de son esprit n^est-elle pas jugée ?

Ce goût significatif pour les répétitions inutiles (ç) accompagne Sextus dans son livre Contre les mathématiciens. Retranchez-en ce qui a été dit ailleurs, {d) vous réduisez ^ouvrage d^uue bonne partie. Otez les arguties verbales et les subtilités insignifiantes , que va devenir l'autre partie ?

En résumé, les Hypotyposes Pyrrhoniennes sont le meil-

(a) Cf. Àdv. Math, 345, B à 248, C— et Hyp. Pyr. II, 10. Cf. Adv. Malh, 409 à 422— et Hyp. Pyr. m, 18. Cf. Adv. Math. 422 à 432— et Hyp. Pyr. m, 18. Le premier morceau cité est tantôt le commentaire, tantôt l'abrégé, tantôt la répétition littérale du second.

Blême rapport entre les deux passages, Adv. Math. 474-480— et Hyp. Pyr. 111,18,17,18.

{b) Particulièrement aux passages que voici :

Adv. Log. p. 146 à 186.

Adv, Phys. 308, C à 313, C. Ibid. p. 367 , A. à 368 , B.— Ibid. 432 à 433

Adv. Bth. p. 446 à 452.

(c) Cf. Ad9. Math. 411, G et ibid. 421, A. La même argumentation sur le temps est répétée à quelques pages de distance.

(d) Comparez le passage du TTpoç jxoe6Y}|xaTcxoûç compris entre la p. 3 et la p. 9, avec les Hyp. Pyr. m, 28, 29, 30 et 1. Adv. Bth. 474 à 480.

Comparez aussi le Trpôg y ecûficrpiç tout entier avec les passages suivante ou l'on retrouve presque toutes les mêmes idées : Hyp. Pyr. VU , 5. Adv. Phys* 368 à 379.

Et le irpôç apiO|jiy)Ti)Cdù; avec les Hyp. Ptjr. 111 , 18 , et le Adv. Phys. 422 à 428.

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