CHAPITRE V
SCEPTICISME d'^INESIDÈME SUR LES PROBLÈMES MÉTAPHTSIQUES.
La science qne Zenon , Epicure et à leur exemple ^nésidème appelaient physique ou physiologie (a) ^ c^est à peu de chose près , la métaphysique des âges modernes y et pour me servir de la définition même de Fantiquité, c^est la science des principes (6). Dieu et la providence , Tàme et la matière dans leur essence et leurs lois nécessaires , tels sont les objets qui la constituent.
Nul doute que sur ces hautes questions , iEnésidème n'ait poursuivi sa lutte contre les écoles dogmatiques. Nous savons par Photius que dans le deuxième et le troisième livres du II'jppGavcov lôyoi (c) , il traitait , au point de vue sceptique y des principes actifs et passifs , de la génération et de la corruption, du mouvement et de ses
(a) Sext. Adv. Math, 141 , A.— Cf. Hyp. Pyr. II , 2.
(b) Arist. Metaphys. Lib. I.— Ibid. Lib. III, V.— Sext. Hyp, Pyr. m , init.— Cf. Adv. Math. 309, B.
(c) Phot. Bibl. 543 , 544. Haesch.
— 4^9 — lois. Le cinquième livre tout entier était dirigé contre la science des causes , alno'koyla (a).
De tous ces travaux métaphysiques un seul fragment considérable nous est resté. Mais ce fragment est du plus grand prix , et j'ose dire qu'à défaut d'autre titre, il suffirait pour sauver de l'oubli le nom d'iËnésidème. Je veux parler de l'argumentation célèbre contre le principe de causalité.
On remarquera qu'il ne s'agit pas seulement ici d'un point très-grave de métaphysique. C'est l'existence même de la métaphysique qui est mise en question. Porter atteinte en effet à la notion de causalité , c'est ébranler celle de substance , c'est tout compromettre. Un seul principe de la raison détruit , tous les autres succombent ; c'en est fait de la raison et de la science.
Consultez l'histoire de la philosophie. Les sceptiques les plus hardis et les plus profonds de tous les temps ont attaqué le principe de causalité (6). Il ne faut pas croire qu'ils se soient donné le mot , ou que les uns aient copié les autres. Les temps , les lieux , leur génie même , tout les divise ; la force des choses les réunit.
Nommer Hume , c'est rappeler le fameux Essai (c) où il a nié la possibilité de la notion de cause ou de connexion nécessaire. On sait où cette négation conduisit le disciple hardi de Locke. « David Hume tomba complè-
(a) nnd. 1. ].— Cf. Hyp. Pyr. H, 17.
(b) M. Cousin a signalé le philosophe indien Kapila comme Tantéoédent historique d'iEnésidème. bours de 1829 , Tom 1, p. 198.— ^ur les sceptiques Âl- Gazali et J. Glanvil , voyez Tennem. Man. de Vhist. de la phih Tom. I , p. 360; II, p. 119. '^
(c) Hame, Bssays and Treatises^ Sect. VU. part. U.
tement dans le scepticisme , dit le père de la philosophie Critique (a) , dès qu^une fois il eut découvert qu^une illusion générale de notre faculté de penser était cependant regardée comme un principe. »
Cette juste et profonde remarque de Kant, à qui peutelle s^appliquer mieux qu'à lui-même ? lui-même en effet , quoiqu'il en dise , explique comme Hume par une illusion le principe de causalité et tous le& autres principes de la raison pure. J'ayoue qu'il fait dériver cette illusion d'une source plus haute , mais elle en est d'autant plus irrémédiable.
Ce n'est pas un médiocre honneur pour iEnésidème d'avoir ouvert la voie à David Hume et à Kant , quoique cette voie ne soit pas celle du vrai. 11 y a plus ; le fond des arguments sceptiques de ces deux grands esprits , une analyse attentive le fait découvrir dans Muésidème. Que ce soit là une excuse pour les subtilités quelquefois sophistiques qu'il a mêlées aux belles parties de son argumentation.
Mais commençons par la rapporter, telle que Sextus nous l'a conservée :
<i Toute chose étant corporelle, o-ûpa, a&>(xarcxôv , ou incorporelle, ao'ûfxarov, s'il est vrai qu'une chose en puisse causer une autre, il faut nécessairement, ou bien qu'une chose corporelle produise une autre chose cor-
(a) Crit. de la Rais, pur. Tuad. fîp. tom. I , p. 164.— Cf. Ibid. p. 55.
porelle^ou bien une chose incorporelle une autre chose incorporelle, ou bien une chose corporelle une chose incorporelle , ou enfin une chose incorporelle une chose corporelle. Il n^ a évidemment que ces quatre hypo* thèses. Or, toutes sont absurdes. Donc, il est impossible qu^une chose soit cause d^une autre chose. Donc il n^y a pas de cause {(d(j. n
« Le corporel ne peut être la cause du corporel , t3 « aûpia Tov ^d^jLaroç. En effet , ou bien le corporel n^est « pas sujet à la génération , dyévnxov , comme les atô- « mes d^Epicure , ou bien il y est sujet , comme on a « coutume de ^admettre ; dans ce dernier cas , il est « visible comme le fer et le feu ; dans Fautre , il est « invisible , comme Patôme. Or , dans Tune et l'autre « supposition, le corporel ne peut rien produire. Car « de deux choses Tune : il produira quelque chose en « demeurant en soi ,ou en s'unissant à un second ter- « me. Dans le premier cas, il ne produira rien qui « soit plus que lui même et qui excède sa propre na- « ture. Dans le second cas , il est impossible qu'il pro- « duise un troisième objet qui n'existât pas aupara- « vaut (b). Car il est impossible qu'un devienne deux , « rà iv yivtaQai iùo (c), et que deux choses en produi- « sent une troisième. Supposez en effet qu'un devien- « ne deux , chaque unité contenue dans deux devieu-
(a) iBoésidème fait d'ordinaire précéder ses argamentations d*ime espèce de pféunlNile où elles sont présentées en raccourci. N'ayant pas trouvé cette fois ce préambule dans Sextus, je l'ai ajouté pour plus de clarté.
(b) n y a id une lacune et un contre-sens dans la traduction latine de Gentiaiuu Henretus.
(c) Cf. Adv. Arith. p. 106 sqq.
« dra deux à son tour , et Ton aura quatre. Et chaque « unité contenue dans quatre devenant deux , l^ou au- « ra huit, et de même pour chaque unité contenue « dans huit. Or il est absurde que d'une chose il en « naisse une infinité d'autres, il ivèq mtipot yévBtrOai. « Il est donc absurde aussi que de Tunité sorte quelque « multiplicité , ri nUlov.
« Même absurdité à dire que, de certaines choses « en nombre inférieur il puisse sortir des choses en « nombre supérieur (a) par voie d'union , nard (rvvodov. « Car si l'union d'une unité avec un autre unité (b) don- « nait un troisième terme , celui-ci s'unissant avec les a deux autres donnerait un quatrième terme, lequel « s'unissant aux trois autres, en donnerait un cinquième, « et ainsi à l'infini. Ainsi donc, le corporel n'est pas « cause du corporel.
« Par les mêmes raisons , l'incorporel n'est pas eau- « se de l'incorporel, d^ùiiarov dt^taiidrov. Car la multiplî- « cité ne peut sortir de l'unité , ni d'une certaine mula tiplicité une multiplicité plus grande. De plus, l'in- « corporel étant une nature intangible, dva<fiiç (]rj(7tç « xa6sŒToi)( (c) , ne peut ni agir , ni pâtir.
<c De même que l'incorporel ne peut produire l'in- « corporel ( ni le corporel , le corporel ) , ainsi , dans « l'ordre contraire des termes , le corporel ne peut
(a) Je lis avec Fabricios iitraévonv , au lieu d*ii(r<TÔvcv que donne Téd. de Genève et Paris , 1621 .
{b) Je lis a?ecFabricias zo Iv T&> évl , an lieu de ro év Z(ù évi.
(c) Lucrèce a dit : Tangere enim et tangi, nisi corpus, nulla potest res. Vid. Lib. I , V. 306.— Cf. Ibid. v. 445.— III. v. 16a sqq.
« produire Tincorporel y ni Tincorporel le corporel. « En effet , le corporel ne renferme pas en soi la natu- « re de Tincorporel; et Tincorporel n^enveloppe pas « celle du corporel. G^est pourquoi il n^est pas possi- « ble qu^aucun d^eux naisse de Tautre. Et comme le (c cheval ne nait pas du platane , parce que la natu- « re du cheval n'est pas renfermée dans la nature du « platane , de même Thomme ne naît pas du cheval , « parce que la nature de Thomme n'est pas renfermée « dans celle du cheval. Ainsi l'incorporel ne naîtra pas « du corporel , parce que le corporel ne renferme pas a la nature de l'incorporel.
« Et réciproquement , le corporel ne naîtra pas de « l'incorporel. Que si l'un est contenu dans l'autre , on « ne pourra pas dire davantage que l'un soit engendré « par l'autre. Car si chacun d'eux est( en tant qu'il est « contenu dans l'autre ) , il n'est donc pas engendré « par l'autre, puisqu'il est déjà.Ge qui a déjà l'être ne « peut pas en effet être engendré , la génération étant « un chemin pour arriver à l'être y oSàv elq to elvac. « Ainsi donc , le corporel ne peut être cause de l'incor- « porel, ni l'incorporel cause du corporel.
« D'où il suit finalement qu'il n'y a pas de cause. « De plus, s'il existe quelque cause, ou bien ce qui « est en repos est cause de ce qui est en repos , ro (xé- « vov xov iiévovroç , ou bien ce qui est en mouvement de « ce qui est en mouvement , to xcvoùjxevov rov xevcu/xévou, « ou ce qui est en repos de ce qui est en mouve- « ment , ou enfin , ce qui est en mouvement de ce « qui est en repos. Or ce qui est en repos ne peut être
« cause du repos de ce qui est en repos , ni ce qui est en « mouvement , du mouvement de ce qui est en mou- « vement ; ni ce qui est en repos ^du mouvement de « ce qui est en mouvement, ni réciproquement, comme « nous le démontrerons. Il n'y aura donc aucune cause. « Et d^abord, ce qui est en repos ne sera pas la cause « du repos de ce qui est en repos , ni ce qui est en « mouvement du mouvement de ce qui est en mouve- « ment, par suite de Tétat uniforme, dt^dnapa'kXallav , « des deux termes. Car tous deux étant également en « repos , ou tous deux en mouvement , il n'y a pas plus « de raison pour dire que celui-ci est cause à Tégard « de celui-là que celui-là cause par rapport à celui-ci. « Car si Tun d'eux est cause , parce qu'il est en mou- « vement, l'autre étant également en mouvement, sera « cause par la même raison. Par exemple, la roue d'un « tourneur est en mouvement ; le tourneur est aussi en mouvement; pourquoi dirait-on plutôt que le « tourneur est en mouvement à cause de la roue que « la roue à cause du tourneur? Car si l'un de ces mo- « teurs ne se mouvait pas , l'autre cesserait d'être en « mouvement. Or , si la cause est ce dont la présence « détermine l'effet , ov 'napôvroçyivzrai x6 ài:oxi'kt<nixi (a), « l'effet ici ayant lieu par la présence de la roue et du « tourneur , et ne s'accomplissant pas en l'absence du « tourneur , ni en l'absence de la roue , il faut dire « que le tourneur n'est pas plus cause du mouvement (( de la roue que la roue n'est cause du mouvement
(a) Def. Stoïc— Fab. ad Sext, 599, N.
« du tourneur. Et de même une colonne est en repos, et son épistyle est aussi en repos. Or, on ne peut pas « dire que la colonne reste en repos à cause de Fépistyle « pas plus que Tépistyle à cause de la colonne. Car ôtez « Tun d'entre ces objets, Tautre tombe. Par conséquent, « ni ce qui est en repos n^est cause du repos de ce qui M est en repos , ni ce qui est en mouvement du mou- « vement de ce qui est en mouvement.
« De même , ce qui est en repos ne peut être cause « du mouvement de ce qui est en mouvement , ni ce « qui est en mouvement du repos de ce qui est en re- « pos , par suite de la nature opposée des deux termes, « dCivavuôvnTa <fvve(ùç. Car de même que le froid n'ayant
• pas en soi la raison du chaud , lôy^v rov 6eppû , ne ff peut devenir chaud, ni le chaud devenir froid, parff ce qu'il ne renferme pas la raison du froid; de même ff ce qui est en mouvement n'ayant pas en soi la raison « de ce qui est en repos , ne peut être cause de son re- « pos , et réciproquement. Or , si ce qui est en repos
• ne peut être cause du repos de ce qui est en repos ;
• ni ce qui est en mouvement, cause du mouvement « de ce qui est en mouvement ; ni ce qui est en repos , « cause du mouvement de ce qui est en mouvement, ni « enfin ce qui est en mouvement cause du repos de ce « qui est en repos ; et si hors de ces quatre hypothèses , « on n'en peut plus concevoir aucune, il en résulte qu'il « n'y a pas de cause.
« De plus, s'^il y a quelque cause, ou bien ce qui est « en même temps sera cause de ce qui est en même « temps , ou bien ce qui est avant , cause de ce qui est « après , ou bien ce qui est après, cause de ce qui est
« avant. Or , ni ce qui est en même temps n^est cause « de ce qui est en même temps , ni ce qui est avant de « ce qui est après y ni ce qui est après de ce qui est « avant , comme nous le prouverons. Donc il n^y a pas « de cause (a).
« Ce qui est en même temps ne peut être cause de « ce qui est en même temps y par cela seul que Fun et « Tautre coexistent , celui-ci n^étant pas plus cause de « celui-là que celui-là ne Test de celui-ci , puisque cha- « cun possède également Teustence.
« Ce qui est avant ne peut être cause de ce qui est « après. Car, si quand la cause existe, Teffet n^existe « pas , la cause n^est plus cause , puisqu'elle n'a pas d'ef- « fet; et Teffet n'est plus effet, si la cause n'existe pas « avec lui. Caria cause et Teffetsont, l'un et l'autre, cho- « ses relatives. Et les choses relatives doivent nécessai- « rement coexister ; l'une ne pouvant pas par consé- « quent être avant, et l'autre après.
« Il ne reste donc qu'à dire que ce qui est après est a cause de ce qui est après , ce qui est parfaitement ab- (( surde , et va à tout renverser. Car il faudrait que Tef- (( fet fût plus ancien que la cause , et dès lors l'effet « n'existerait plus puisqu'il n'aurait plus de cause. Et « comme il est ridicule de prétendre que le fils soit plus <( vieux que le père , et la moisson antérieure dans le « temps à la semence , de même il est absurde de dire « que ce qui n'est pas soit cause de ce qui est déjà. Mais « si ce qui est en même temps n'est pas cause de ce
(a) Cf. Byp. Pyr, III.— Fab. adSext. 600, Q .
« qui est en même temps , ni ce qui est avant , cause « de ce qui est après , ni ce qui est après de ce qui est « avant ; et si on ne peut faire aucune autre hypothèse , « il en résulte qu^il n^ a pas de cause.
« De plus , s'il y a quelque cause , ou elle produit « son effet par soi-même , ai^rc^reXûç , et en se servant « de sa seule force propre , xaî iiict fiôvov Ttpo(jyj^ù^i>.ivov « ^vvafAsi, ou bien elle a besoin d'une matière passive « qui concourre à son ouvrage, oxJvepyoO^eiTai tris Trao*- « ypbtmq tXyîç, de façon que l'effet soit conçu par l'u- « nion de ces deux termes, -Mivhv diiif or époav tjbvoiov.
« Si elle produit son effet par soi-même et en se ser- « vant de sa seule force propre , comme elle est toujours « soi-même et possède toujours sa force propre , elle « doit produire perpétuellement son effet, et non pas « tantôt l'accomplir et tantôt le suspendre. Et si, com- « me le veulent certains dogmatistes, la cause n'est pas « une de ces choses qui existent distinctement et à part , « Tâ>v a7roXeXuŒ(xsva>v %ai a^ eo'Tyixotcav , mais une chose « relative , twv it^èq xi , parce qu'elle est conçue relati « yementà sa matière, et sa matière relativement à elle , « on voit apparaître une conséquence plus absurde en- « core. Car si l'un des deux termes est pensé relative- « ment à l'autre (a) , l'un comme agent , to noiovv , l'au- « tre comme patient , tôTra^x^v, on n'aura qu'une seule « idée sous deux noms , celui de patient et celui d'a- « gent, et c'est pourquoi la puissance efficiente, -h ipoLd- « TiQpcoç 3vva(uç , ne se trouvera pas plus dans l'agent que
(a) Le texte dit : oïf xè fièv noiovv y xoSèy 'i:d(i)(ov. ov parait ininteUigU>le. Ne faiidrait-il pas lire oav ?
« dans ce qu^on appellera patient. Car de même que « Fagent ne peut agir séparé de ce qu^on appelle pa- « tient , de même aussi ce qu^on appelle patient ne peut « pâtir en Tabsence de Fagent. D^où il suit que la puis- « sance qui produit Teffet n^est pas plus dans Tagent « que dans le patient. Cela va devenir évident par un « exemple. Si le feu est cause de la combustion , ou « bien il la produit par soi-même et en se servant de « sa seule force propre , ou bien il a besoin d^une ma- « tière combustible qui concourre à son ouvrage. Or, « s41 produisait la combustion par soi-même et en ver- « tu de sa seule force propre , il devrait toujours la pro- « duire , puisque toujours il possède sa force propre. « Cependant il ne la produit pas toujours , car il brûle « de certaines choses , et d'autres , il ne les brûle pas. « Donc , il ne brûle pas par soi-même et en se servant « de sa seule force propre.
« S'il brûle à Taide de la disposition combustible du « bois , pourquoi dirions-nous que le feu est la cause « de la combustion plutôt que le bois? Car, tout comme « en l'absence du feu , la combustion ne se fait pas ; « ainsi, sans le bois, elle ne se fait pas davantage , et « en conséquence , si cela est cause qui par sa présence H détermine un effet , et par son absence l'empêche de « s'accomplir , la disposition combustible du bois sera a cause à ce double titre. Et comme la syllabe di se com- « posant de la lettre d et de la lettre i , il serait absurde « de dire que la lettre d est cause de la syllabe di et (( non pas la lettre i ; de même , la combustion étant tt analogue à la syllabe di et ses deux éléments , le feu et
« le bois , aux lettres d et i , celui-là est parfaitement « absurde qui prétend que le feu est la cause de la corn- « buslion, et non pas le bois (a). Car la combustion ne « s^opère pas sans le feu ni sans le bois, comme la syllabe « dinese forme pas sans les lettres d et i. Ainsi donc , « si la cause ne produit son effet j ni par soi-même , « ni par la disposition convenable du patient , il en « résulte que la cause ne peut rien produire.
« De plus , s'il existe quelque cause , ou bien elle a « une puissance causatrice unique , ou bien elle en a « plusieurs. Or elle n'a pas une puissance unique , ni « plusieurs puissances , comme nous le démontrerons. « Donc il n'y a pas de cause.
« Et d'abord , elle n'a pas une puissance unique. Car « alors , elle devrait se comporter de la même façon à a l'égard de toutes choses {b) , et non pas d'une façon « différente. Or, le soleil, par exemple, brûle les Ethio- « piens , échauffe les régions que nous habitons , et <f éclaire sans les échauffer les nations hyperboréen- « nés (c). Il condense l'argile , liquéfie la cire , blanchit « nos vêtements (d) , hâle notre peau , et rougit cer- « tains fruits. Cause de la vision pour nous, il y fait « obstacle pour les oiseaux nocturnes , comme les « chouettes , les chauve-souris. Ainsi donc , si la cause « a une puissance unique , elle doit produire le même
(a) Fab. ad SexU 602, Y.
(b) Je lis avec Fab. TuâvTa , au lieu de TiavTaç. Fab. ad Sext. 602, Z.
(c) Je lis a?ec Fab. fiôvov , au lieu «le yiôvovç. Hervetus fait ici un contresens grossier.
(d) 11 faut lire avec Fab. èaSiijutaTa , et non «laSiQ^aTa.
« effet sur toutes choses. Or , elle ne le produit pas. « Donc elle n^a pas plusieurs puissances. Hais elle « n^a pas non plus une puissance multiple. Car s^il en « était ainsi , elle devrait les exercer tontes sur toutes « choses , et par exemple [ le feu ] devrait tout brûler , « tout fondre, tout condenser. Ainsi , la cause, ne pou- « vaut posséder ni une puissance unique, ni plusieurs <c puissances , il en résulte qu'il n'y a pas de cause.
— « C'est fort bien, mais les dogmatistes ont coutume « de répondre que les effets qui naissent de l'action « d'une même cause doivent naturellement varier sui- « vant les objets auxquels s'applique cette action et sui- <f vant les distances. Il en arrive ainsi pour le soleil. « Voisin de l'Ethiopie , il est tout simple qu'il y soit « brûlant. Placé à une distance moyenne de notre cli- « mat , il ne fait que l'échauffer. Beaucoup plus éloi- (c gné des Hyperboréens , il les éclaire sans leur donner « sa chaleur. S'il durcit l'argile , c'est qu'il en fait éva- « porer l'élément liquide. S'il liquéfie la cire , c'est « qu'elle a une autre constitution que l'argile. — Ceux « qui nous font cette réponse nous accordent presque « sans débat que l'agent ne diffère pas du patient. Car « si la liquéfaction de la cire ne se fait pas par la seule « action du soleil , mais aussi par la propriété naturelle (( de la cire , il est évident que le soleil n'est pas la « cause de cette liquéfaction , mais bien le concours « de ces deux choses , le soleil et la cire. Et si l'effet, « savoir , la liquéfaction , est produit par l'union de la « cire et du soleil, il en résulte qu'il est aussi vrai que « le soleil est liquéfié parla cire qu'il peut l'être que la
« cire est liquéfiée par le soleil. Aussi , il est absurde a d'attribuer à une seule de ces choses un effet qui est « produit par Tunion de toutes deux.
« Déplus, s'il y a quelque cause, ou bien la cause « est séparée, xexo>>ptoTac, de la matière qui en souffre « Faction , ou ces deux choses coexistent, (rùveativ aùrf. « Or, elle n'est pas séparée delà matière qui en souffre tt Tactiou , et il est impossible que ces deux choses coexis- « tent. Donc il n'y a pas de cause.
« Si l'agent est séparé du patient , l'agent ne saurait « être cause par lui-même, en l'absence de ce par rap- <f port à quoi on le nomme agent, et de même le patient « ne saurait être patient en l'absence de l'agent.
« Si l'agent coexiste avec le patient , ou bien il agit tt seulement , et ne pâtit en aucune façon ; ou bien il « agit tout à la fois et pâtit. S'il agit et pâtit tout à la « fois , chacun des deux termes sera tout à la fois agent « et patient. Car en tant que la cause agit , la matière tt pâtit, et en tant que la matière agit, la cause pâtit. Et « ainsi l'agent ne sera pas plutôt agent que patient, ni « le patient plutôt patient qu'agent , ce qui est absurde. « Si l'agent agit sans pâtir , ou bien il agit par simple « contact, (piXiftv t^avaiv , c'est-à-dire en touchant la sur- « face, ou bien par pénétration, iidioaiv. S'il agit à « l'extérieur et seulement en touchant la surface, il ne « pourra rien produire. Car la surface est incorporelle, « oiaûïiiaToç , et l'incorporel ne peut ni pâtir ni agir (a). « Ainsi donc , ce ne sera pas par le seul contact de la
(a) Cf. Adv. Géam, 98, 99 sq.—Pyr. Hyp. III, G.
« surface que la cause pourra agir sur sa matière. Elle « ne le pourra pas davantage par pénétration. Car ou « bien , elle passera à travers les corps solides , ou par « de certains pores insensibles que conçoit notre es- « prit. Mais elle ne passera pas à travers les corps soa lides , puisqu^un corps ne peut pénétrer un autre « corps. Si elle passe par les pores , elle devra exercer « son action sur les surfaces extérieures de ces pores. « Mais ces surfaces sont incorporelles, et Tincorporel « ne peut raisonnablement pas être considéré comme « capable de passion ni d'action. Ainsi donc la cause « n'agira pas par pénétration. D'où il suit que la cause « elle-même n'existe absolument pas (a).
— « On peut encore en considérant le contact, éle- « ver des difficultés, d'un ordre plus vulgaire, il est vrai , « noivorepov , touchant l'agent et le patient. En effet , a pour qu'une chose agisse ou pfttisse , il faut qu'elle « touche ou qu'elle soit touchée. Or , il n'est rien qui « puisse toucher , ou être touché , comme nous le mon- « trerons. Donc , il n'existe ni agent , ni patient.
« Pour qu'une chose en touche une autre, il faut « que le tout touche le tout, ou la partie la partie, ou « le tout la partie, ou la partie le tout. Or , ni le tout ne « peut toucher le tout , ni la partie la partie , ni le tout « la partie , ni la partie le tout , comme nous le ferons
(a) Nous ne pensons pas, malgré Taiitorité de Fabridos, que Ton soit fondé à attribuer avec certitude à iEnésidème tout ce qui suit. Sextus vraisemblablement continue d'avoir sous les yeux les ouvrages d'i£nésidème ; mais il n'est pas certain qu'il continue de les copier. Voir Fab. ad Sext, p. 197, et notre chap. r.
« voir. Donc, le contact est impossible. Et si le contact « est impossible, il n^ a plus ni agent, ni patient
« Le tout ne peut être ^i contact avec le tout. Si en « effet le tout est en contact avec le tout , ce ne sera « plus un contact , Oiiiç , mais une unification , êv(Miç. « Et les deux corps n^en feront qu^un. Car il faudra que « les parties internes se touchent les unes les autres , puisqu'elles sont parties du tout.
« Il est également impossible que la partie touche « la partie. Car la partie est conçue comme partie par « rapport au tout ; mais dans sa circonscription propre, « Y.azd vhv tdiov Trepiypof i^v , elle est un tout. Or, à cause « de cela , on demandera de nouveau si le tout est en « contact avec le tout, ou la partie avec la partie. Si le « ton test en contact avec le tout, il y aura unification et « les deux corps n'en feront qu'un. Si la partie est en « contact avec la partie , cette partie étant conçue cornac me un tout , dans sa circonscription propre , on de- « mandera encore , si le tout est en contact avec le tout « ou la partie avec la partie. Et ainsi à l'infini. Par « conséquent la partie ne peut être en contact avec la « partie.
« Ni le tout avec la partie. Car si le tout est en con- « tact avec la partie , le tout se rapetissant aux pro- « portions de la partie sera partie , et la partie s'agran- « dissant aux proportions de tout sera tout. Car ce qui « est égal à la partie a des proportions analogues à la « partie , et ce qui est égal au tout a des proportions « analogues au tout. Or, il est extravagant de dire que « le tout se fait partie , et que la partie est égale au tout.
« Par conséquent le font ne peut être en contact avec « la partie.
« Autre preuve. Si le tout est en contact avec la parte tie , le tout sera plus petit et il sera aussi plus grand « que soi-même , ce qui est pire encore que les consé- « quences précédentes. Le tout y s'il occupe le même <f lieu que la partie , sera égal à la partie ; et par con- « séquent , il sera plus petit que soi-même. Et d'un i( autre côté, si la partie s'agrandit au point d'égaler le (( tout 9 elle occupera le même lieu que le tout , et occu- « pant le même lieu que le tout , elle sera plus gran- « de que soi-même.
« Même raisonnement pour la réciproque ( la partie « en contact avec le tout ]. Car si le tout ne peut être « en contact avec la partie , par les raisons que nous a venons de dire , la partie ne pourra pas non plus être « en contact avec le tout.
« Mais si le tout ne peut êti*e en contact avec le tout, (( ni la partie avec la partie y ni le tout avec la partie , (( ni la partie avec le tout , le contact est impossible ; et « par conséquent aucune chose ne sera cause d'une au- « tre chose ; aucune chose ne subira l'action d'une au- « tre chose.
« Ajoutez à cela que si une chose en touche une au- « tre , ou bien il y a entre elles un intervalle, comme par « exemple, un pore, une ligne; ou bien, il n'y a au- « cun intervalle. Dans le premier cas, il n'y a pas con- « tact ; dans le second, il y a unification, et non pas con- « tact véritable. Ainsi donc , le contact est impossible.
« Il n'y a donc ni agent , ni patient. »
A côté de cette série d^arguments contre la possibilité de la cause y il convient de placer les 3xTa> xpénoi qu'iEnésidème opposait aux philosophes qui recherchent dans la nature les causes des phénomènes , ro'jç alxioXoyovvxoiç. Ces rpànot , qu'il ne faut pas confondre avec les déxa rpÔTroc de Pyrrhon^ et les itévre rponot d'Agrippa y n'ont qu'une importance fort secondaire. Ce sont des remarques , généralement fort justes y sur le défaut de rigueur et de sévérité de la plupart des systèmes de physique , mais qui n'ajoutent presque rien aux difficultés métaphysiques dont nous avons particulièrement à nous occuper.
Voici ces oxrà rpôicot , avec l'excellent commentaire de Fabricius : « iËnésidème , dit Sextus (a) , nous a « transmis (b) huit catégories d'arguments par lesquels « il croit démontrer la vanité de toute recherche dogm matique des causes, ioyyLUxiyiiïv aixio'koyiav. Voici la « première (c) : Rechercher les causes y c'est s'attacher
(a) Hyp.Pyr. 1, 17.
{b) « lias repetisse videtur Sextus exiËnesidemi libro quarto » (Fabricius ad Sextum, 44, Y.)
(c) « Primus modus est, ut si quis rationem distantiœ planetarum reddituroscani Pytbagoraeis, afferat causae loco neutiquamapparentem aliis proportionem musicam corporum cœlestium. Aller si quis explicaturus causam exondantis se quot annis Nili , dicat illam esse Uqnefactas uives , cum possint esse imbres , Tel Tenti , Tel sol , ut Herodoto visum , vel peculiaris natura , ut Anstides sibi persuasit. Tertius , si quis motus orbium cœlestium suspendat a pressione mutua, cum illi ordine ac stato tempore fiant, atque pressio illa nihil potuerit ordinare. Quarlus, si quis videns in cameram obscuram rerum imagines intromissas, concludat ita etiam rerum species immitfi oculis,.Tel si qiiis
« à un de ces objets invisibles , obscurs , dont la con- « naissance ne peut avoir pour garantie Tévidence des « choses apparentes. La seconde, c^est que maintes fois, <i par suite de la grande abondance où Ton se trouve , « on peut rendre raison de plusieurs façons de la chose c< qu'on veut expliquer , et cependant plusieurs philo- « sophes ne reconnaissent qu'une seule explication. I^a « troisième , c'est qu'on explique des phénomènes qui <( se développent avec ordre par des causes où Ton n'en « voit aucun. Voici la quatrième: On aperçoit la gêné- « ration des choses apparentes , et on s'imagine com- « prendre celle des choses obscures. Or , peut-être cel- « les-ci se comportent-elles de même façon , peut-être « d'une façon qui leur est propre. La cinquième consiste « en ce que chacun explique les causes , d'après ses fay- <c pothèses particulières sur les éléments , et non en « suivant les voies communes et les idées reçues. La « sixième , c'est qu'on s^empare dé toutes les données « qui sont d'accord avec l'hypothèse qu'on a conçue , « et qu'on rejette les données contraires , quoiqu'elles « méritent autant de confiance que les autres. Quant à
oculis usurpans puKerem Ditratum, aoramTefulminans, colligat non aliter oontingere fulgiira fulminaqae. Quintus , si Epicurus ex atomis , Anaxagoras ex honiaeomeris.... etc. Sextus, ut quando Aristoteles causam reddit oometaram , collectos e terris Tapores, quoniam hoc nimirum non abluditab ejas sententia, qua terrœ yicinos et infra Innam generatos existimat. Septimus , ut cnm Epicurus causam libertatis arbitrii assignat declinationem atomorum , cnm illa declinatio esse non posait si atorai ùXixip dvdyycri necessario, quae ejusdcm Epicuri sententia est, ferantur. Octavus denique modus , ut si quis causam succi in plantas ascendentis dictitet esse attractionem , quia videt aspongia aquam attraln, cum tamen hoc ipsum dubium sit ex aliorum sententia. » Fab. ad Sexe. p. 44 , 45.
<i la septième , c^est que les causes qu^on imagine sont « souvent en contradiction , non-seulement avec les « faits, mais même avec les hypothèses qu'on a créées. « La huitième enfin , c^est que les choses qu^on croit « apercevoir, étant souvent aussi incertaines que celles « qu^on recherche , on se sert de l'incertain pour dog- « matiser sur rincertain.
« Il n'est pas impossible , ajoutait iEnésidème, que « certains philosophes ne donnent prise, dans la re- <c cherche des causes , à des arguments mixtes , formés « de la combinaison de ceux qui précèdent. »
Les deux textes que nous venons de rapporter contiennent tout ce que les historiens nous ont conservé des arguments sceptiques d'^Enésidème contre les causes. Nous dirons avec Tennemann (a), que ce sont là les efforts les plus hardis que la philosophie ancienne ait dirigés contre la possibilité de toute connaissance apodictique ou démonstrative , en d'autres termes , de toute métaphysique.
11 n'y a donc pas une seule ligne de cette longue et épineuse controverse, qui n'intéresse à un très-haut degré l'histoire de la philosophie , et que nous puissions nous dispenser de discuter ou d'éclaircir.
Nous la diviserons , comme fait iËnésidème lui-même,
(a) Manuel de l'histoire de la PhiL I. p. 264.
en un certain nombre d^argumentations distinctes , et ce n^est qu^après les avoir examinées Tune après l'autre , que nous apprécierons leur caractère général et leur valeur définitive (a).