AVANT L'ÉPISCOPAT
manière certaine qu'il a entendu les prédications de l’évêque de Mopsueste, et qu'il s’est mème permis, un jour, de le contredire.
Saint Cyrille nomme Nestorius un disciple de Diodore de Tarse, mais il explique en quel sens il faut entendre le mot « disciple » : «Nestorius a été enténébré par la lecture de ses écrits !, »
L'instruction théologique de Nestorius fut-elle poussée bien loin? S'il fallait en croire Socrate, il aurait dédaigné, dans sa présomption et sa fatuité, de lire les ouvrages des anciens, et c’est l'ignorance qui lui aurait fait attaquer le mot « θεοτέχος» :
« Comme il était beau parleur, on se figurait qu'il était savant; mais en réalité il était sans instruction, et il dédaignait de parcourir les ouvrages des anciens interprètes. Enorgueilli par son talent oratoire, il n’étudiait pas avec soin les anciens, mais il s’estimait supérieur à tous?. »
Théodoret nous le montre au contraire menant à Antioche une vie retirée et passant presque tout son temps à lire *. Quand on ἃ parcouru ce qui nous reste de ses écrits, on est plutôt de l'avis de Théodoret que de Socrate. Nestorius possédait certainement une connaissance sérieuse des Ecritures, et nous montrerons plus loin qu'il ne s'était que trop bien assimilé la doctrine des maîtres de l'école d’Antioche, Diodore et Théodore. On ne peut donc faire de lui un ignorant et le mettre sur le même rang que l’archimandrite Eutychès. Son tort, ou plutôt son malheur, fut sans doute de ne puiser qu'aux sources antiochiennes. Son érudition patristique paraît en effet avoir été très limitée, et Socrate a raison de dire qu’il a ignoré les anciens, si l’on entend par ces anciens les Pères étrangers à l’école d’Antioche.
Le Père Garnier trouvait que Nestorius était un dialecticien
1. τούτου γέγονε μαθητὴς Νεστόριος - καὶ Ex τῶν ἐχείνου βιδλίων ἐσχοτισμένος Epistol. 1 ad Succensum. Ῥ-. 6., ἢ. LXXVII, col. 229 B. Dans le Livre d’Héraclide, p. 291, Nestorius salue en Diodore et Théodore les Pères de tous, de Cyrille comme des Antiochiens,
2. Φυσιχῶς γὰρ εὔλαλος ὧν, πεπαιδεῦσθαι μὲν ἐνομίζετο - τῇ δὲ ἀληθεία ἀνάγωγος nv. Hist. eccles. lib. vir, cap, xxx, col. 809 C.
incomparable !. Nous sommes pleinement de son avis, surtout après avoir lu le Livre d'Héraclide, que le savant jésuite ne connaissait pas. Malgré les longueurs et les redites qui rendent ce fruit de la vieillesse si peu savoureux, on est obligé de reconnaître que l’auteur est un habile raisonneur, qui excelle à pousser une idée jusqu’à ses dernières conséquences. Ses sorties contre l’union hypostatique sont des chefs-d'œuvre de tactique sophistique. Mais en même temps, elles révèlent chez lui un grave défaut : il se montre incapable de saisir les nuances de la pensée ; il confond, par exemple, les termes concrets avec les termes abstraits, le masculin avec le neutre. De là des méprises et des illusions, dont nous aurons à parler plus loin.
Théodoret trace de Nestorius prédicateur à Antioche un portrait peu flatteur et qui est sans doute exagéré. À l’en croire, c'était un beau parleur, avide d’applaudissements et de renommée, et fort peu soucieux du bien spirituel des fidèles, une sorte de Tartufe qui cherchait à se faire une réputation d’austérité en portant un habit de couleur sombre, en promenant gravement une mine triste et pâle, en évitant de se mêler à la société. «Il arrivait par ces simagrées à capter la faveur populaire. Il parvint ainsi à un âge avancé, plus préoccupé de paraître chrétien que de l'être, préférant sa propre gloire à celle du Christ 3.»
Venant de la plume d’un ancien ami, ce jugement paraît
bien sévère 3. Il faut, je crois, en prendre et en laisser. Quand
on aura dit que le moine prédicateur était vaniteux — et comment ne pas l'être un brin, quand on possède un bel organe? — qu'il était présomptueux et d'humeur quelque peu janséniste, on aura sans doute indiqué les traits dominants de son caractère. Ce ne sont du reste pas les seuls, comme la suite des événements va nous le montrer.
1. Nihil fuit hoc haeretico διαλεχτικώτερον. Dissertatio 1 de haeresi et libris Nestorii, cap. τι, 3. Ρ. L., t. XLVIIL, col. 1090.
2. Τοιούτοις σχήμασί τε χαὶ πλάσμασι τοὺς πολλοὺς δελεάζων, μέχρι πόρρω προῆλθε τῆς ἡλιχίας, τὸ δοχεῖν χριστιανὸς εἶναι πρὸ τοῦ εἶναι διώχων ,καὶ τῆς τοῦ Χριστοῦ δόξης τὴν ἑαυτοῦ προτιμῶν, col. 433.
3. Cette sévérité a fait penser à quelques critiques que le chapitre des Fables hérétiques consacré à Nestorius était apocryphe. C’est une pure supposition. Cf. Loors, p. 60-61.
$ II. — Nestorius à Constantinople.
L'évêque de Constantinople, Sisinnius, était mort à la fin de l’année 427. Sa succession était fort convoitée par le clergé de la capitale, qui parait avoir désiré de tout temps cette bonne chose qu'est l’épiscopat. Le nombre des candidats fut sinombreux, les intrigues si compliquées que Théodose II ne vit d'autre moyen de pourvoir le siège vacant que de chercher un sujet en dehors du clergé conslantinopolitain. Nestorius raconte lui-même dans le Livre d'Héraclide comment l'empereur fut amené à faire choix de sa personne. Voici une partie du discours qu'il lui fait tenir à l’archimandrite Dalmace, venu avec ses moines pour intercéder en faveur du concile d'Ephèse:
« J'’attendais que vous choisissiez paisiblement, de crainte que la hâte ne vous égarût au sujet de l'élu. Mais vous avez choisi, direz-vous, et je n'ai pas accepté votre choix ! Veuxtu que je te dise quelque chose sur vous autres? Dirai-je l'empressement, les courses, les présents, les promesses, les serments de ceux qui voulaient trafiquer de l’épiscopal ? Parmi ceux-là, lequel vouliez-vous qui füt évêque ? Mais je passe là-dessus ; quel choix ratifier : le tien, ou celui-ci, ou celui-là ? Car les candidats étaient nombreux et non choisis parmi les meilleurs. Chacun portait aux nues son candidat et dénigrait celui des autres. Vous n’avez jamais pu vous entendre sur un seul nom, L'’élu du peuple ne vous agréait point. J'ai lu devant vous le verdict du peuple sur chacun de ceux qui avaient été choisis. Que devais-je donc faire que je n’aie pas fait ? Vous, moines, vous n'’étiez pas d'accord avec le clergé ; le clergé, d’ailleurs, n’était pas unanime ; les évêques étaient divisés ; le peuple l'était aussi... Même alors, je πὸ me suis pas arrogé le pouvoir de faire moi-même le choix, mais je vous l'ai laissé.
» Comme vous n'arriviez à rien, vous êtes tous venus el vous m'avez laissé libre de choisir celui que je voudrais. Après m'être laissé vaincre avec peine par vos instances,
j'ai pensé qu'il ne convenait pas de choisir quelqu'un d'ici,
Me
RE CEE Pre
ἀν ΣΡ τι M LT
de crainte qu'il ne soulevât contre lui des inimitiés et des haines; car vous vous haïssiez tous les uns les autres, comme si vous aviez tous été intéressés à cette affaire. Je me mis à chercher un homme étranger, inconnu de ceux d'ici et qui ne les connaissait pas, un homme illustre par sa parole et par ses œuvres. On me fit savoir qu'il y en avait un de ce genre à Antioche: c'était Nestorius. Je l’envoyai chercher, au grand regret de toute cette ville. Néanmoins, je le fis venir pour votre propre avantage, qui m'était plus cher que le leur.»
On conviendra que celui qui met sur les lèvres de Théodose II ce piquant récit n’était pas atteint de fausse humilité. D'après la légende syriaque, le nouvel élu, en se rendant à Constantinople, s’arrêta deux jours à Mopsueste chez son ancien maître Théodore. Celui-ci lui fit de sages recommandations et le prémunit en particulier contre les dangers d’un zèle indiscret :
«Je te connais, ὃ mon fils, lui dit-il, iln’y a pas de femme qui ait enfanté un homme aussi zélé que toi ; c’est pourquoi je te recommande de modérer ton zèle pour combattre les opinions des autres ; car de même que l’homme qui possède une fille vierge et fort belle, d'une part, se réjouit de sa beauté et, d’autre part, craint qu’elle ne tombe entre les mains d'hommes vains et qu’elle ne soit déshonorée à cause même de sa beauté, de même je me réjouis de ton zèle, etcependant je crains que tu ne périsses par le fait d'hommes méchants. » Nestorius lui répondit : «Maître, qu'est-ce que tu me dis? Si lu avais vécu du temps de Notre-Seigneur, il t’aurait été dit: Est-ce que vous aussi vous voulez-vous en aller? La venue de Notre-Seigneur a donné de la viande à manger ; l'estomac qui la prend se nourrit et celui quine la prend pas s'épuise. » Après avoir reçu beaucoup de recommandations, il se remit en route 3.»
Ce récit ressemble trop à une prophétie pour quon n'éprouve pas quelque doute sur sa véracité. L’indiscrétion
r. Le Livre d’Héraclide, trad. Nau, p. 243-244. 2. M. BRIÈRE, la Légende syriaque de Nestorius, loc. cil., Ὁ. 19.
PT ἸΔΔλλΥ
DE + fi à ει hu NE ASE PEOPS CPR OT TA ΤΥ το AUtT . + mi ΓΕ ΡΥ ἦ δε ἄν, ον | te ; TOR ἐ ω τ , ν᾿ ὡς: |
dans le zèle, tel fut en effet le défaut que Nestorius afficha dès le début de son épiscopat. Il fut consacré le τὸ avril 428 !. Ce jour-là mème, il prononça son premier discours au peuple et, interpellant l’empereur, qui était présent, il s’écria:
« Donne-moi, ὃ empereur, un pays purgé d’hérétiques, et je te donnerai le ciel en échange ; extermine les hérétiques avec moi, et moi j'exterminerai les Perses avec toi?. » Si quelques-uns des assistants, dit Socrate, qui rapporte ce propos, accueillirent ces paroles avec plaisir, à cause de leur hostilité pour les hérétiques, il n’en fut pas de même de ceux qui savaient discerner le caractère d'un homme d’après ses paroles ; il ne leur échappa point qu'ils avaient affaire à un homme irréfléchi, violent et vaniteux. Avant même qu'il eût eu le temps. comme dit le proverbe, de goûter l’eau de la cité, il se déclarait persécuteur acharné 3, »
Les Ariens furent les premières victimes de son zèle. Le cinquième jour après son ordination, il voulut détruire l'oratoire dans lequel ces hérétiques avaient l'habitude de se réunir pour prier en secret. Poussés à bout par le désespoir, les Ariens y mirent eux-mêmes le feu, qui s’étendit à quelques maisons environnantes et faillit causer de grands dégâts. Les Constantinopolitains en furent quitte pour la peur, mais le surnom d'incendiaire s’attacha dès lors au fougueux évêque qui avait occasionné par sa conduite ce commencement d'incendie #.
« Il voulut aussi, dit Socrate, tourmenter les Novatiens, jaloux de la réputation de piété dont jouissait Paul, un de leurs évêques, mais les remontrances des princes arrêtèrent son impétluosité. Quant aux maux nombreux dont il aflligea
1. C'est la date donnée par Socrate. Libératus dans son Bréviarium, cap. 1v, indique le rer avril, et certains historiens lui donnent raison, parce que les évêques de Constantinople étaient habituellement consacrés un dimanche. Or le 1er avril tombait un dimanche, tandis que le τὸ avril était un mardi. La raison n'est pasapodictique.
2. Δός μοι. ὦ βασιλεῦ, καθαρὰν τὴν γῆν τῶν αἱρετικῶν χἀγώ σοι τὸν οὐρανὸν αντιδώσω. Συγχάθελέ por τοὺς χἱρετιχοὺς χἀγὼ συγχαθελῶ σοι τοὺς Πέρσας. SOCRATE, Yu, 29, 00]. 804 Β.