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nople, dans l'espérance qu’il pourrait s’en trouver un enfin, plus instruit ou plus heureux que les autres, qui la guérirait; mais tous, imbus de la doctrine de Brown, n'avaient vu dans cette maladie qu’une asthénie ou une gastralgie , et, comme l’apothicaire, avaient adressé des toniques à la faiblesse, des antispasmodiques à laffection nerveuse et des carminatifs aux borborygmes dont elle se plaignait, non sans raison, car ils étaient continuels et pouvaient s'entendre de Join. Après tant de consultations plus qu'inutiles, la malade désespérait de guérir; tous les médecins, disaitelle, s'étaient donné le mot pour la rendre de plus en plus souffrante. Je fus appelé comme tant d’autres.
Le long récit que me fit cette personne des divers symptômes qu’elle éprouvait, les gestes, les contorsions expressives dont elle l’accompagnait, le plaisir qu’elle prenait à les décrire, les éructations fortes, fréquentes, inodores qui interrompaient sa narration, les borborygmes qui circulaient avec bruit dans le canal intestinal, une légère tumeur vers la région pylorique, le battement très évident des artères cœliaques, la sécheresse de la peau, l’état de maigreur, la pâleur de son visage, ne permettaient pas de se tromper sur le diagnostic. Je jugeai avoir affaire à une gastro-entérite chronique fréquemment exaspérée, mais que la manière de vivre des femmes arméniennes, leur diète peu nutritive, usage de l'eau pour boisson, avaient empêchée!, malgré la chaleur
du climat, de s'élever à cet état d’acuité capable de compromettre l'existence.
Le mauvais succès des médicaments ; usqu’alors employés aurait seul suffi pour me faire adopter une thérapeutique tout opposée, si la saine médecine ne l'avait indiquée. Je me contentai de prescrire une légère solution de gomme adraganthe cdulcorée, une diète légère, labstinence du café; je recommandai l’exercice, les bains à température peu élevée. Pour prix de son entière obéissance Je fis briller à ses yeux l’espérance, la certitude même d’une parfaite guérison. Lorsqu’en été, par quelque erreur de régime ou pour touteautrecause, il survenait une exacerbation dans les symptômes, je prescrivais une application de sangsues sur la région épigastrique ou quelques autres parties de l'abdomen. La malade se trouva bien de ce traitement; elle le cessait pour le reprendre d’ellemême quand elle se sentait moins bien. Je la voyais rarement, une fois chaque mois, quelquefois même tous les trois mois seulement; de cette manière, j'étais parvenu, pendant les cinq années de mon premier séjour à Constantinople, à lui procurer un état de santé passable.
Je fis une absence de trois années. À mon retour je vais voir mon ancienne «malade; je la trouve dans un état alarmant. De nouveaux médecins francs étaient arrivés ymbus de la doctrine du contro-stimulisme alors en vogue. Elle les avait appelés et s'était mal trouvée de leur traitement. À tous les ci K SOS il s’en était joint d’autres
très graves. L'inflammation chronique de l’estomac et des intestins avait réagi sur le cerveau. Elle était dans un état d’anxiété et d’agitation continuelles; ses yeux étaient hagards. Elle éprouvait dans la mâchoire inférieure un mouvement rapide sur lequel la volonté avait perdu toute influence. Pour l'empêcher, elle était obligée de se serrer le crâne et la mâchoire ensemble. Excepté pendant le sommeil, ce mouvement durait des jours et des semaines entières. Alors elle faisait un bruit qui ressemblait à l’aboiement rapide d’un petit chien ; elle-même et la famille riaient de ce singulier phénomène. Tant que ce spasme durait, les symptômes de l’affection gastro-intestinale diminuaient ou étaient oubliés; quand il cessait, les symptômes reparaissaient. [ n'y avait plus alors de fin à ses gémissements, à ses lamentations.
Je la trouvai un jour très mécontente. Plusieurs personnes étaient venues la voir. Le spasme maxillaire, plus fort qu’à l'ordinaire, l’avait empêchée de causer autant qu’elle l'aurait désiré; et les”visiteuses, les enfants surtout, avaient beaucoup ri de son aboiement. Elle me pria de le faire cesser et me dit qu'elle préférait souffrir de l’estomac-que d’être ainsi un sujet de ridicule. Je refusai en lui faisant observer que lemouvement de la mâchoire dont elle se plaignait n’était rien, comparé aux tortures de l’estomac dontwelle paraissait avoir perdu le souvenir, etque, quand les seraient revenues elle en serait bien fâchée. Malgré cela elle
A Je fis
me pria tant que j'eus la faiblesse de %
faire, sur la nuque et les muscles temporaux, des frictions avec le baume tranquille, et Jj'appliquai sur la région épigastrique une compresse à quatre ouvertures, à travers lesquelles je fis frotter de la pommade stibiée à réitérer pendant trois jours. Par précaution, je passai le second jour. La màchoire était moins agitée , l'estomac devenait douloureux. Je fis cesser le médicament ; il était trop tard, il produisit malheureusement l'effet désiré. Le lendemain les douleurs gastriques se réveillérent. J'essayai d'en amortir l’effet par de puissants narcotiques appliqués sur la région épigastrique, Je ne réussis que médiocrement. Pendant plusieurs jours la malade ne fit que se plaindre et regretter son état detranquillité précédente,jusqu’à ce qu'enfin linflammation se déplacät et reprit son siége antérieur.
Nous arrivames de cette manière au 15 novembre 1826. Cette personne, se trouvant mieux depuis quelque temps, désira se promener à Balouklou. Elle s’y rendi: avec une partie de sa famille. La température était encore élevée; elle y alla et en revint à pied. Soit qu’elle fût fatiguée, soit que la chaleur leût incommodée, elle se trouva mal à son aise et se mit au lit. Les femmes, attribuant cette indisposition à la longue promenade qu'elle venait de faire, lui firent prendre de l’éther sulfurique sur du sucre; elle s’en trouva plus mal. Des nausées se déclarent; l’apothicaire appelé les prend pour un signe d’indigestion et prescrit un purgatif. Des symptômes nerveux se
manifestent; il lui fait prendre des potions antispasmodiques. Un cautère que la malade portait depuis nombre d'années se dessèche. Effrayés de cette série de symptômes fàcheux, les parents m'envoient chercher; c'était le onzième jour depuis qu’elle s'était mise au lit.
La malade était dans un état presque désespéré. Son visage était d’un rouge vineux dans certaines parties, et päle dans d’autres; ses yeux injectés et hagards, son regard étincelant, sa langue sèche, rugueuse, rouge à la pointe, d'un brun noir au milieu et à la base. Ses discours étaient incohérents. On me dit qu’elle délirait ainsi depuis trois jours et qu’elle se croyait atteinte de la peste. L’infortunée me reconnut; à ma voix ses traits, jusqu'alors effarés, se remettent; elle implore mon secours et me tend la main. Je trouve la peau sèche, brülante ; des soubresauts répétés la tenaient dans une agitation continuelle ; le pouls était petit et fréquent. Fatiguée d’avoir passé dix jours et dix nuits auprès de la malade, la famille s'était fait aider par une garde de sa nation. « Eh bien! dis-je à cette femme, que pensez-vous d’une telle maladie, vous qui en voyez tant? — Moi, monsieur, je pense que c’est la peste; j'en ai tant vu, tant soigné que je ne me trompe jamais. » Je voyais bien, en effet, une réunion de symptômes effrayants appartenant à cette maladie; mais une oastro-entérocéphalite exaspérée depuis dix jours pouvait, selon moi, donner lieu, dans un sujet semblable,
à des symptômes pareils à ceux que j'avais sous les yeux. Le onzième jour il ne s'était encore manifesté ni bubon ni charbon. Je devais aussi me méfier de lopinion d'une garde-malade, car ces personnes manquent rarement d’exagérer les maladies pour se faire payer plus chèrement. (Vingt sangsues à la région épigastrique; dix au-dessous de chaque oreille; tranches d’éponges ; limonade citrique froide ad libitum; diète, lotions, propreté.)
La famille mé demande à quoi elle doit s'en tenir sur les assertions de la garde; je réponds que je ne crois pas que ce soit la peste, mais que, de toutes les maladies que j'ai vues depuis mon séjour à Constantinople, c’est celle qui en appro- "che le plus; que, quoiqu'il n’y eût encore ni bubon ni charbon, il se pourrait que, vu lintensité des symptômes, il se manifestàt bientôt un de ces exanthèmes, et qu'alors même je douterais encore que ce füt la peste. Je leur rappelai ce qui était arrivé, plusieurs années auparavant, à l'épouse de lainé des D. O. J'ajoutai que, pour leur satisfaction et la mienne, ils feraient bien de faire vérifier la malade par Don Courban et de me faire savoir sa décision. On l'envoie chercher sur-le-champ. Au lieu de Don Courban, ce fut Abraham, son premier élève, qui vint le soir. IL affirma que ce n’était pas la peste. On me fit part de cette opinion. Le jour suivant, de très grand matin, J'étais chez la malade. La famille était toute en émoi; deux bubons étaient sortis pen-
dant la nuit. La garde-malade triomphante s’empressa de me les montrer. Je trempai le bout de mes-doigts dans un peu d’huile et les touchai à plusieurs reprises. Ils étaient situés, non dans le pli de laine, mais vers la réunion des trois quarts inférieurs internes de la cuisse droite avec le quart supérieur. L'un était long de trois pouces et demi environ; l’autre, d’un pouce et demi, était tout à côté et le touchait. Tous deux étaient chauds et durs; la peau était de couleur naturelle. Tous les symptômes avaient augmenté d'intensité. Je crus m'être trompé dans mon diagnostic. Je dis aux parents d'envoyer chercher de nouveau le prêtre de la peste. Il vint le soir, vérifia les bubons et affirma qu'il n’y avait pas un atome de peste! Informé de cette décision, qui m'étonna beaucoup , je me rendis de très bonne heure chez la malade. Elle était morte pendant la nuit.
Ici s'élevait une question grave : si ce n'était pas la peste, le rang de la famille, ses nombreuses relations exigeaient la présentation du corps à l’église et un enterrement splendide; si c'était la peste, la défunte, sans être présentée à l'église, devait être portée au cimetière par quatre hommes de lhôpital, un seul prêtre précédant de loin le corps et quelques personnes le suivant à distance. C’est à cette simplicité que l’on reconnaît le convoi d'une personne morte de peste. Les parents me demandérent mon avis; Je fus pour le parti de la prudence. Je crus que, malgré la décision du vérificateur et ma première opl-
uion, l'enterrement devait être fait sans pompe ; que toute la famille, setrouvant compromise, devait prendre les précautions usitées en pareil cas. On n’en fit rien; les cérémonies funèbres eurent lieu, le convoi fut nombreux, et il n’en résulta aucun accident. Cependant la chaleur était forte pour la saison, et il y avait recrudescence de Pépidémie, recrudescence qui enleve ordinairement beaucoup de malades.