‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 49 sur 92 · DIX-HUITIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME OBSERVATION

Peste par terreur, désespoir.

En septembre 1819, lors de l'arrestation de la famille des D. O., administrateurs des monnaies, plusieursipersonnes qui avaient avec elle des relations d'intérêt ou d’amitié, des étrangers même, furent également détenus. Une seule pièce de trente à trente-cinq pieds de longueur sur quinze à seize de largeur, qui ne recevait l'air et la lumiere que par une fenêtre, renfermait vingt de ces malheureux.

Le passage si subit d’une très grande opulence à la misère la plus profonde, la crainte d’une mort violente incessamment présente à leur esprit, et, apres l'exécution des quatre personnes les plus marquantes de cette famille, le chagrin, la terreur, le désespoir qui s’emparèrent des autres prisonniers, agirent diversement sur leur santé. Des seize détenus qui restaient, quatre furent attaqués de la peste. Kirkor M... fut le premier. J’appris du médecin qui alla le voir le 26 novembre que ce malade n'avait qu'un petit bubon peu douloureux; sa figure était naturelle, ses veux bons, sa langue belle, sa marche peu difficile. Il ne paraissait nullement inquiet des suites de son arrestation; il mourut cependant le quatrième jour. Un domestique de confiance, détenuavec ses maitres,

prit également la peste. On obtint de l’envoyer à l'hôpital où il mourut peu de jours aprés.

A peine le médecin susmentionné avait-il quitté Kirkor M. que Karabet T... , le troisième des frères D. O., lui fit voir un bubon gros comme un œuf de pigeon. Un de ses beaux-frères, O. Agha, en avait un aussi; ils étaient malades depuis plusieurs jours. Le plus jeune des fréres avait eu, quinze jours auparavant, une tumeur au cou que Jon avait prise pour une angyne. Elle avait graduellement disparu, mais 1l lui était resté uneleucophlegmasie de la face, des mains et de quelques autres parties du corps. Karabet T.....… et O..... Agha passèrent le temps de leur maladie dans les angles de la chambre qui leur servait de prison ainsi qu'aux autres détenus. Ils ouérirent. Aucun de leurs compagnons d’infortune ne fut atteint de

la peste.

Quelque temps après, j'eus occasion d'aller voir Karabet T....…. , dont j'avais été le médecin. Je Île

trouvai extrêmement maigri; quoique depuis long-temps convalescent, ses traits avaient encore quelque chose d’indécis, d’insolite, de refrogné. Le regard était presque naturel. Il me dit avoir beaucoup souffert du bubon qu’il avait eu sous l'aisselle. ILavait envoyé chercher Don Courban, qui lui avait fait observer une diète très sévere, et ne lui avait pas permis de manger de la viande avant Je quarantième jour de sa convalescence.

Il est à remarquer que, quoique la peste fût assez maligne dans l’année 1819 et que les arresta-

OBSERVATIONS DE PESTE. 229 tions eussent été faites au commencement du mois de septembre , il ne s’en était manifesté aucun accident parmi les détenus tant qu'ils conservérent l’espérance que cette grande affaire s’accommoderait sans qu'aucune personne y perdit la vie; mais que, les deux frères aînés ayant été décapités, un autre frère et un neveu pendus, le 16 octobre suivant, la maladie se déclara chez les individus qui avaient le plus à craindre le sort des suppliciés et n’attaqua aucun des autres détenus qui avaient peu à redouter.

Il est également digne de remarque que, parmi les nombreuses sœurs des D. O., plusieurs de leurs parentes et quelques femmes de service, au nombre de douze ou quinze; arrêtées en même temps, détenues au patriarcat arménien et soumises aux mêmes privations que les autres prisondiers, aucune ne fut atteinte de la peste. J'ajouterai même que plusieurs de ces personnes, d’une rare beauté, douées des plus estimables qualités du cœur et de l'esprit, fort replètes la plupart, et qui, dans le temps de leur opulence, faisaient mon désespoir et celui d’autres médecins par les mille et une indispositions dont elles se plaignaient, sortirent du patriarcat avec moins d’embonpoint sans doute, mais plus fraiches et mieux portantes, malgré toutes les inquiétudes auxquelles elles avaient été en proie pendant tout le temps de leur détention.

Page 1