‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 61 sur 92 · CAUSES · texte numérisé non relu

CAUSES

un cauchemar, un rêve fatigant, un spectre menaçant, une femme noire, un chien noir sans tête, ou d’autres objets informes qui les avaient épouvantées; à peine réveillées de cet horrible malaise ‘ elles avaient senti les premiers symptômes de la maladie. D'autres affirment qu'une mauvaise odeur dont elles ont été infectées en sentant un melon, une rose, un bouquet, un shawl, ou leur linge nouvellement blanchi, en entrant dans une chambre fermée, selon l'usage, depuis un mois aprés la mort d’un individu, avait été la cause certaine de lattaque de peste qu'elles avaient éprouvée. Ces anecdotes sont un sujet fréquent de Conversation parmi les Francs et les raïa crédules et amis du merveilleux. Je suis porté à croire qu’en cette circonstance , comme en tant d’autres, l’adage « post hoc, ergo*propter hoc » a exercé son influence, qu’on a pris le plus souvent leffet pour la cause, et que ces cauchemars, ces visions, ces odeurs plus ou moins fétides, loin d’être la cause de la peste, ne sont que le résultat de l’irritation morbide, directe ou sympathique du système nerveux cérébral, une aberration du sens olfactif déjà produite par le miasme délétère.

Début.

Si la saison est ordinaire et la peste bénigne, on y fait peu d'attention ; les palais, les chancelleries, les personnes peureuses prennent à peine quelques précautions. Les symptômes sont peu graves,

la marche est régulière, la convalescence presque immédiate, la propriété contagieuse presque nulle, au dire même des contagionistes. L'hôpital français pour les pestiférés reçoit à peine un ou deux malades, souvent aucun; celui pour les pestiférés latins en a toujours quelques-uns. Péra et Galata ne comptent que six, huit, au plus douze victimes parmi les Francs, et presque toujours parmi la classe la plus sale et la plus pauvre. Les enterrements rares alors n’inspirent aucun effroi. Une personne se sent-elle atteinte de la maladie, elle prétexte une indisposition et reste chez elle quelques jours; l’idée que l'épidémie est bénigne soutient son courage. Peu de temps après elle vaque à ses affaires, et personne n’aurait su la cause réelle de lindisposition si, dans sa convalescence, le malade, en riant, n’en avaitfait part à ses amis et à ses connaissances. Si les vents sont variables, l'épidémie peut régner deux ou trois mois; d’autres fois le souffle un peu prolongé de la tramontana en abrège la durée et l’on n’en entend plus parlér jusqu’à la saison morbide suivante.

Dans les années où la peste doit être maligne, elle a déjà régné ordinairement d’une manière sporadique pendant quelques jours, quelques semaines même, avant que son caractère de malignité se manifeste; mais après un changement brusque dans la température, une pluie qui n'a duré que peu de temps, le retour du sciroeco et l’arrivée des convois qu’il facilite, on apprend que le nombre des personnes attaquées a subitement

DÉBUT. a45 augmenté de beaucoup, que les premiers symptémes en sont violents, la marche rapide, la terminaison prompte et presque toujours funeste. Chaeun se hâte alors de prendre les précautions qu'il croit le plus utiles. Malgré cela la maladie continue ses ravages; 11S augmentent chaque jour; la peste chauffe, comme l’on dit. À la promptitude de attaque, on croirait que le contaet en est un véhicule obligé. Les hôpitaux francais et latins recoivent de nombreux malades; les prêtres de la peste et leurs élèves circulent dans tous les quartiers; les convois se succèdent rapidement dans les rues et répandent la consternation. Cette période, la plus meurtrière de la maladie, est incertaine dans sa durée; elle est ordinairement de huit à quinze jours, quelquefois d’un mois, de six semaines, tres rarement de deux mois. Bientôt, apres un grand orage, de nombreuses et fortes averses, un abaissement soudain de température, le souffle violent de la tramontana, ou même sans cause appréciable, les attaques de peste diminuent tout-àcoup, les symptômes deviennent légers, la marche moins rapide, les guérisons plus promptes. Presque toutes les personnes déjà attaquées guérissent; les nouveaux cas de peste sont de la plus grande bénignité. Des malades connus pour avoir un bubon, un charbon pestilentiel en suppuration où non, vaquent à leurs affaires, parcourent les rues impunément. Les Francs, les Pérotes les plus peureux se rassurent par l’opinion généralement reçue qu'à cette époque la maladie a perdu sa propriété contagieuse.

Il va sans dire que la mortalité de la peste maligne est considérable. Les chancelleries seules peuvent savoir au Juste le nombre des Francs enlevés par l'épidémie ; on peut cependant s’en faire l'idée suivante. L'hôpital francais recoit de quinze à vingt malades, celui des Latins environ le double. IL en meurt à peu près la moitié. Péra et Galata perdent en outre quinze à vingt individus. Le petit cimetière des Francs peut servir de registre mortuaire; on peut, en voyant le nombre des tombes dont la terre est fraîchement remuée, savoir au juste celui des morts de la journée. Je manquais rarement de faire cette promenade et de m’approcher de chaque tombe nouvelle. Le plus que je me rappelle en avoir compté dans un seul jour est huit. Telles furent les années 1819 et1826.

Les hôpitaux grecs reçoivent ordinairement les premiers pestiférés dont on entende parler ; on croit généralement à Péra qu'ils sont les premiers attaqués. Les hôpitaux de cette nation, celui surtout situé près du château des Sept-Tours, sont encombrés de malades. La mortalité est tres grande; elle est sans exagération dix fois, peutêtre même vipgt fois plus grande que celle des Francs. BA

Les Arméniens des deux rites et les Juifs éprouvent à peu près la même perte que les Grecs.

On ignore la mortalité des Musulmans ; mais comme ils peuvent être évalués aux deux tiers de la population de la capitale, ce ne serait pas une exagération de la porter au double de celle de tou-

DÉBUT. 247 tes les autres nations réunies, si des circonstances que j'expliquerai plus tard ne m’engageaient à en porter le chiffre beaucoup plus haut.

Une maladie qui laisse quelquefois des intervalles de plusieurs années sans se montrer; qui, quand elle est bénigne, enlève à peine un quart pour cent de la population, un ou deux pour cent quand elle est maligne, ne devrait pas faire un vide sensible dans la population de Constantinople, tant la reproduction de l'espèce humaine y est active; mais à des époques heureusement très éloignées l’une de l’autre, la peste se montre sous une forme bien autrement meurtrière. Telle fut l'épidémie de 187.

Arrivé seulement en 1815 à Constantinople, je n'en ai pas été le témoin; ce que j'en dis est extrait des registres de la chancellerie de l'ambassade de France 1.

«Il yavait huit ans qu'aucun accident de peste ne s'était manifesté à Constantinople, lorsque, dès la fin de mars, on annonça la présence du fléau parmi les Grecs dans le quartier du Fanal; la contagion n'ayant fait aucun progrès pendant les mois d’avrilet de mai, l’on se plaisait à douter que la maladie existât réellement.

« Les mois de juin, juillet et août se passèrent dans la crainte, sans qu'aucun accident un peu

(1) Foy. Constantinople et le Bosphore de Thrace, etc., par le comte Andréossy, alors ambassadeur près la Porte-Ottomane, Paris, 1828.

considérable fit néanmoins présumer que la contagion acquerrait toute la malignité qu’on lui vit prendre plus tard.

« Dans le courant de septembre les accidents s’agoraverent; Lous ceux qui étaient-atteints mouraient en peu de jours. La contagion fit depuis des progres si rapides que, pendant les mois d’octobre et de novembre, le nombre des Turcs seulement, morts victimes de ce fléau, fut de deux mille environ par jour. Cet état violent de la'maladie dura soixante et dix Jours.

« Vers le milieu de décembre, les effets de la contagion furentencore sensibles; mais à la fin de ce mois il n’y eut presque plus d'accidents.

« D'après les renseignements pris dans les hôpitaux auprès des chefs des différentes nations, et le relevé des hôpitaux de Galata et de Péra, on calcule que le nombre des morts s’éleva à cent soixante mille, ainsi répartis :

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