‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 67 sur 92 · PRONOSTIC · texte numérisé non relu

PRONOSTIC

Uon interne en empêche le développement ou les fait disparaître; enfin si, à la constipation des deux ou trois premiers jours, succède une diarrhée abondante, le pronostic est des plus funestes.

Traitement préservatif rationnel.

Le traitement de la peste est maintenant devenu, parmi les médecins instruits, aussi rationnel que celui des maladies qui faisaient jadis l’effroi des nations et le désespoir des praticiens.

Les meilleurs préservatifs sont, sans contredit, l'éloignement des pays où la peste a coutume de régner, le séjour à la campagne pendant la saison morbide, lorsqu'on est forcé de résider dans ceux où elle exerce ses ravages; une habitation située au nord, élevée, isolée, si l’on est obligé de demeurer dans les localités où elle sévit; le soin de se tenir à quelque distance, au-dessus du vent, des malades avec lesquels on est obligé de rester ou auxquels on donne des soins; la propreté la plus minutieuse tant sur sa personne que dans tous les objets environnants; une nourriture saine, légère et peu abondante. On doit éviter, autant que possible, la foule, les lieux publics, les purgatifs, les drastiques , les boissons alcooliques à grande dose, quoique regardées par plusieurs comme prophylactiques de la maladie; se garder d’une trop grande fatigue physique ou morale; éloigner les passions tristes ou violentes, la nostalgie, le désespoir, affections qui rendent les individus plus impressionnables ;

la suppression subite de la transpiration, les excès en tout genre, mais particulièrement tout ce qui peut déranger, irriter, enflammer les voies digestives.

Non contentes de ces précautions, quelques personnes croient très utile de porter un manteau et des gants de taffetas gommé. Il ny a que des Francs qui en fassent usage; encore sont-ils en très petit nombre. Ce sont ordinairement quelques médecins ou voyageurs nouvellement arrivés a Constantinople, qui se sont fait de la maladie une opinion exagérée. Les drogmans des ministres étrangers emploient quelquefois ce moyen quand ils se rendent à la Porte, où ils sont exposés pendant des heures entières à se trouver au milieu de la foule qui encombre ce palais; c'est quand il existe quelque épidémie cruelle, comme celle de 1812. Dans celles qui le sont moins, ils n'en portent pas. Pendant les neuf années de mon séjour dans le Levant, je n'ai vu qu’un seul drogman qui s’en revélit constamment quand la peste existait. Il est probable, si j’en juge par ma propre expérience, que les personnes qui en faisaient usage ont trouvé queles inconvénients en surpassaient de beaucoup l'utilité et s’en seront, ainsi que moi, dégoüicées.

Isolement.

Li ERA E / : ] > isolement a été recommandé par tous les au-

teurs contagionistes comme le grand moyen de se préserver de la peste et celui auquel les Francs

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dérange

qui habitent le Levant sont redevables du peu de mortalité qu’ils éprouvent. Olivier va jusqu'à dire qu'il n’y a pas d'exemple que la peste la plus meurtrière se soit introduite parmi les Européens lorsqu'ils se sont isolés et qu’ils passent à l'eau, au vinaigre et au parfum tous les objets qu'ils retirent du dehors. il y a beaucoup d’exagération dans celte affirmation. L'isolement est certamement une mesure très utile, mais il ne faut pas lui attribuer entièrement cet heureux résultat parmi les Francs à Constantinople. Tous les Européens habitent Péra et Galata : ils ne peuvent demeurer ailleurs. Or Péra, élevé de cent mètres au-dessus du niveau des eaux du Bosphore, balayé par tous les vents, offre une des plus belles et des plus saines positions que l’on connaisse; il est, comme on le sait, la résidence des ministres étrangers. Galata, situé au bas de la colline, le long du port, exposé au nids: beaucoup moins sain que Péra; mais les Francs qui l'habitent, la plupart négociants, en occupent la partie la plus élevée, par conséquent la moins insalubre. Leurs maisons sont bâties en pierre et bien tenues; leur nourriture est saine et abondante ; ils sont bien vêtus; leur commerce est généralement prospère; ils mènent une vie régulière, passent la saison morbide à la campagne et ne viennent à leur comptoir qu'une ou deux fois par semaine. Sont-ils atteints de quelque maladie ordinaire , ils sont soignés par des médecins francs, et moins exposés par conséquent aux affections chroniques, reliquats ordinaires des mauvais

traitements. Sont-ils attaqués de la peste, ils ont plus de chances de guérison, puisque, ainsi que nous l'avons vu précédemment, la mortalité atteint de préférence les individus porteurs de quelque affection chronique, celle des voies digestives surtout. Il n’est donc pas étonnant que les Francs soient moins fréquemment atteints de la maladie que les Musulmans et les raïa, et moins exposés qu'eux à ÿ succomber.

Le tableau de la mortalité des diverses nations qui habitent Constantinople, pendant la peste cruelle de 1812, prouve encore que l’on a beaucoup exagéré l’importance de lisolement. En effet, je vois que parmi les Européens, dont l’auteur a oublié de donner le chiffre, mais que j’estimerai d’après la voix publique au plus à quatre mille, il y en eut cent vingt-deux d’attaqués et quatre-vingtquatre qui succombèrent. Les Arméniens catholiques, évalués suivantles rapports dela cMcclleric de l'ambassade française à quarante mille, eurent douze cents personnes atteintes, dont il mourut deux cent cinquante. Les Arméniens schismatiques, évalués à soixante mille, eurent deux mille pestiférés, et il en mourut douze cents. Cependant les Arméniens, tant catholiques que schismatiques, tous livrés au commerce, allant chaque jour à Constantinople, parcourant les khans,les marchés, sont loin de s’isoler; et malgré cela les premiers n’outeu en malades qu'une trente-troisième partie de leur population et en morts qu'un peu plus de demi pour cent; les seconds n’ont eu de même

TRAITEMENT. 271 qu'unetrentième partie de leur population frappée de la peste, et deux pour cent de merts, tandis que les Européens, dont un grand nombre s’isolent, ont eu aussi une trente-troisième partie des | leurs attaquée, sur lesquels ils ont éprouvé une perte de deux et un cinquième pour cent de leur population. L’isolement seul, quoi qu’on en dise, n'est pas un moyen infaillible d'échapper à la contagion.

Aussi l’on entend quelquefois les Francs et les raia exprimer leur étonnement de ce que telle personne qui, par la crainte de la contagion, ne sortait plus de chez elle dès que lon commencait à parler de la maladie, et qui prenait les précautions les plus minutieuses pour ne pas être compromise, en ait été attaquée et en soit morte. Ces cas , qui paraissent si extraordinaires, s’expliqueraient facilement si l’idée de la contagion médiate ouimmédiate ne préoccupait pas tous les esprits au point de ne plus leur laisser le libre exercice de leur jugement. Nous avons vu précédemment qu'à la suite des vents du sud, des brouillards et de la chaleur étouffante qui les accompagnent, l’influence délétère peut, chez des personnes bien portantes, causer l'aura minor, l'aura major, une peste secrète, bénigne, maligne, ou cruelle. Pourquoi, dans des sujets mal disposés, qui habiteraient une maison mal située, exposée aux vents du midi, toutes ces diverses nuances de la méme maladie ne pourraient-elles pas se manifester ? Je crois ces cas beaucoup plus fréquents qu’on ne le

pense; mais comme il est impossible de prouver que la personne n’a pas touché quelqu'un ou quelque objet peu de jours avant qu'on ne parlàt de peste, qu’elle n’ait pas conservé quelque habillement de l’année dernière qui ait recélé des miasmes de la maladie précédente; qu’à travers les fissures, les crevasses nombreuses des maisons, il ne se soit pas glissé un chat, un rat ou une souris , personne ne veul y croire.

On cite à Péra plusieurs personnes grecques el arméniennes sieffrayées dela peste qu’elles se sont abstenues d’aller à Constantinople pendant dix et même vingt années. J'ai connu une femme et ses deux sœurs qui fréquentaient assidument les églises, même en temps de peste bénigne, et qui n'avaient pas été à Constantinople depuis nombre . d'années. Son mari, grand contagioniste, me parlait souvent d’une personne de sa connaissance que la crainte de la contagion retenait depuis quinze ans dans un petit appartement, d’où elle ne sortait que très rarement, même quand il n’était nullement question de la peste, et jamais des que la saison morbide était arrivée. Elle achetait le peu de choses qui lui étaient indispensables aux marchands ambulants, mais avec toutes les précautions les plus minutieuses; malgré cela, elle fut atteinte de peste et en mourut. Les voisins n'en revenaient pas; mais l’étonnement cessa bientot quand on vint à réfléchir qu’il fallait qu’elle eût touché quelque chose de contumace, du papier, un fil, une araignée, une mouche, etc.

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Traitement préservatif vulgaire.

Lorsque la saison morbide approche et que les bruits de peste commencent à se répandre, surtout quand quelques cas bien avérés sont connus, les personnes craintives recourent d’elles-mêmes aux préservatifs qu’elles croient le plus utiles. Les plus communs sont la fumée des baies de genièvre, lévaporation du vinaigre, mais surtout le utsu ou fumée qui s'élève pendant la combustion du storax officinalis (encens noir). Celles qui croient ces moyens insuffisants en emploient d’autres; les unes s’étourdissent sur le danger en buvant une grande quantité de rakit pour chasser le mauvais air. J'ai traité beaucoup de gastrites et de gastroentérites aiguës et chroniques qui n'avaient pas d'autres causes. Les autres se procurent des amulettes; ceux-c1 portent sous leurs aisselles un morceau desséché du vespajo evloito d'un pestiféré ; ceux-là un tuyau de plume rempli dé mercure et scellé aux deux bouts, qu’ils posent sur le creux de lestomac; d’autres un triangle renfermant du safran, du camphre, de l'ail ou des aromates. Beaucoup de Grecs, d’Arméniens, de Juifs, portent de ces amulettes suspendues à leur col et descendant jusqu'au creux de l’estomac. Des Francs en portent aussi; le vieux E......, médecin

(1) Esprit très fort distillé de la peau du raisin, lorsque le jus en a été extrait pour le vin. On lui donne ensuite un parfum avec de l’angélique et une certaine quantité de gomme.

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