TT
allemand, très érudit, qui habitait Constantinople depuis trente ans, était persuadé de leur utilité et en portait toujours une. Plusieurs personnes s’empressent de se faire ouvrir un séton, un cautère, ou de se faire appliquer un ou plusieurs vésicatoires.
Quelques médecins francs exploitent cette branche de la médecine. Le prince C.M.,que je vis le 16 mars 1826, me raconta ce qui suit : «Lors de la grande peste de 1812, Lorenzo, médecin du sérail, avait inventé une amulette contre la peste; c'était un disque d’un pouce et demi environ de diamètre, d’une à deux lignes d'épaisseur, enveloppé dans un ruban rouge. On devait le porter au bras, à l’endroit où l’on ouvre ordinairement les cautères. Quelques jours après, il se manifestait un petit bouton qui renfermait un peu de sérosité ; cé bouton müûrissait, crevait, se desséchait et disparaissait en une semaine. À ce bouton il en succédait un autre qui parcourait les mêmes périodes, et ainsi de suite.» Le prince avait pris une de ces amulettes, l'avait portée, et avait échappé à la maladie. Pour plus grande précaution, il s'était fait ouvrir en même temps un cautére.
Quand une personne est ou se croit fortement compromise, sentou croit ressentir quelque symptôme de peste, elle boit de l'urine dans les premières vingt-quatre heures et s’imagine être à l'abri; celle-là prend un melon d’eau, le coupe en deux parties égales , en creuse une, urine dans ce creux où y fait uriner un enfant ou une personne
TRAIÎTEMENT. 275 qu'elle croit saine, expose le tout hors de la fenètre pendant la nuit, et quand l'aurore parait elle avale ce breuvage. L'un des préservatifs favoris des Arméniens, c’est un mélange d’urine et d’eau-de-vie. f
Les frictions huileuses, si vantées dans le temps comme un moyen préservatif et curatif de la peste, sont presque inconnues à Constantinople; un pharmacien frane est la seule personne qui, à ma connaissance, en ait fait usage.
Préservatif empirique.
Nous avons vu l’opinion de Fra Luigi di Pavia sur les divers éxanthèmes qui surviennent aux personnes attaquées de la peste et sur le degré de danger qui les accompagne ; je fus curieux de m’assurer si, À Constantinople, l'observation confirmait aussi cette opinion. J'allai aux renselgnements, et voici ce que j’appris.
Un médecin franc, résidant depuis vingt ans dans le Levant, me dit avoir observé qu'un malade qui avait été une fois attaqué d’un charbon pestilentiel était pour toujours exempt des atteintes du fléau. Il avait interrogé à cet effet les prétres de la peste, et ceux-ci avaient assuré qu'ils ne se Souvenaient pas qu’un pestiféré atteint du charbon eût jamais été de nouveau atteint de la peste. je à L'observation suivante viendrait à l'appui de cette opinion. Adriana, blanchisseuse grecque qui
allait en Journée chez les Francs, avait eu six fois la peste; la dernière fois, elle avait eu le charbon connu sous le nom d’armnpelocladhy. Elle avait neuf enfants ; sa fille aînée en avait cinq. Lorsque parut la grande peste de 1812, le mari et les neuf enfants d’Adriana, son gendre et ses cinq enfants, succomberent ; elle seule résista à l’épidémie.
Voici une autre observation qui n’est pas aussi favorable à cette opinion. La sœur du propriétaire de la maison où demeurait le docteur B. avait eu un énorme charbon ampélocladhy ; elle fut cependant atteinte une autre fois de la peste, mais elle n’en mourut pas.
Je ne prendrai pas sur moi de décider si cette opinion est exagérée ou non ; il faudrait avoir demeuré très long-temps dans le pays et s’être spécialement occupé de la peste, pour pouvoir prononcer avec connaissance de cause; c’est à quoi les médecins francs ne peuvent prétendre.
Traitement préservatif scientifique.
Un médecin, qui le premier a introduit la vaccine à Constantinople, prônait ce préservatif de la variole comme le meilleur que l’on püt em-
(1) Ce qu’il y a de certain, c’est que cette opinion est assez généralement répandue pour qu’une personne faisant profession de vérifier les pestiférés et de les traiter ait cru devoir l’exploiter, en faisant dessécher le bourbillon qui résulte du charbon ampélocladhy, et en en vendant, au prix de cinq piastres, un petit morceau que l’on porte comme une amulette et que l’on place dans le creux de l’aisselle.
TRAITEMENT. 2gE ployer contre l'épidémie pestilentielle ; malheureusement les personnes vaccinées ayant été attaquées et étant mortes de la peste comme beaucoup d’autres qui ne lPavaient point été, ce prétendu spécifique est tombé dans l'oubli.
Un autre médecin, s’étant imaginé que le mélange du pus de la vaccine et de celui d’un bubon pestilentiel préserverait celui quise l’inoculerait, en fit publiquement l’expérience sur luimême à Constantinople ; mais incertitude du résultat discrédita ce préservatif.
Le calomel, si vante par le docteur Mac Lean, qui a beaucoup contribué à son introduction dans la matière médicale, et recommandé par lui comme préservatif et curatif de la peste, qu'il regarde comme une maladie essentiellement asthénique, ne jouit à Constantinople d'aucun crédit sous ce dernier rapport.
Traitement préservatif inconnu. — Histoire du baron de Ro-
senfeld.
Dans l’année 1817,on parla beaucoup d’un Allemand appelé le baron de Rosenfeld, récemment arrivé à Péra, qui affirmait avoir trouvé un préservatif infaillible de la peste. Il avait été admis dans l’hôpital des pestiférés grecs pour y soigner les malades ; mais après y être resté trente-huit jours il avait été aussi attaqué de la peste et en était mort en vingt-quatre heures. Le bruit courut que son ventre s'était gonflé, ses cheveux étaient tombés,
son visage était devenu tout noir; d’où l’on concluait qu'il avait été empoisonné par les papas qui desservent l’hôpital, dans la crainte que son spécifique ne füt réellement efficace et ne les privàt des bénéfices qu’ils retirent du traitement des pestiférés.
Quoique Péra ait peu d'étendue et que-sa population soit peu nombreuse, il est très difficile d’y connaître l’exacte vérité sur un fait quelconque , tant ses habitants aiment les caquets , l’exasération et le merveilleux. Pour approfondir un événement qui intéressait tant la science, je cherchai à me procurer les renseignements les plus exacts, et je m'adressai pour cela au sieur V..., jeune homme instruit que je savais ami du défunt. Voici ce qu’il me dit: « Après avoir été au collége depuis dix ans jusqu’à dix-sept, puis placé dans une maison de commerce, le baron de Rosenfeld se livra aux sciences accessoires de la médecine, pour laquelle il se sentait beaucoup de ooût.Il étudia surtout la chimie et fit de nombreuses expériences ; 1l crut avoir trouvé un préservatif assuré de la contagion. Plein de cette idée il part pour l'Égypte, ouvre plusieurs cadavres , en fait bouillir les os et les chairs, en retire de la graisse, fait mainte épreuve; enfin il croit avoir réussi et se regarde comme possesseur d’une recette infaillible. Il apprend que la peste est à Malte il $’y rend; mais elle était sur son déclin. Trouvant dans cette île trop peu d’occasions d'employer son secret, il va à Tunis; de Tu-
TRAITEMENT. 279 nis il retourne à Vienne, où il arrive en 1816. adresse à l’empereur une pétition et annonce sa découverte; 1l ne demande pas d’argent, mais une lettre de recommandation pour l’internonce d'Autriche à Constantinople, afin d’y trouver des facilités pour entrer dans un hôpital de pestiférés et prouver ainsi l’infallibilité de son spécifique. L'empereur l'adresse au premier médecin de la cour; celui-ci lui fait mille objections. Ennuyé de ces contradictions, Rosenfeld se rend à Pest, parle à un des archidues, et, muni de la lettre de recommandation si désirée, 1l se rend à Constanuinople.
« L'internonce obtient pour lui la permission d'entrer dans l’hôpital pour les pestiférés grecs ; il s’y renferme avec un interprète qu’il prépare contre la contagion en l’inoculant et en lui donnant un certain breuvage; ils y passent douze jours, et chacun de ces jours ils visitent les malades deux fois. À cette époque, deux médecins francs , se disant envoyés par le berber-bachi, se rendent chez le premier drogman de Îa Porte, Argyropoulo, et lui disent que, depuis leur entrée dans les salles de l'hôpital, Rosenfeld et son interprète font usage de chemises huilées, se lavent les mains dans de l'huile, et que ce préservatif n’est pas nouveau. Pour confondre ces détracteurs, Rosenfeld et son drogman, accompagnés d’un‘papas, se rendent au bain, et, de retour à hôpital, ouvrent, en présence d’un médecin allemand et de moi, les bubons de cinq malades. Rosenfeld en es-
suie le pus sur ses bras, sur ses mains, etse couche dans le lit d’un des pestiférés.
« Il était convenu qu'après le vingtième jour on lui donnerait des galériens pour les préparer de maniere à ce qu'ils pussent sans danger servir d’infirmiers aux pestiférés ; mais le gouvernement exige qu'il reste dans l'hôpital jusqu'au quarantième jour , époque aprés laquelle on croit qu’un individu n’a plus rien à craindre de la contagion. Rosenfeld reste donc, ouvrant les bubons , pansant les charbons, etc.; mais le trente-huitième jour il tombe malade. Il soupconne le danger, fait aussitôt son testament, et meurt trente heures après avoir éprouvé une diarrhée abondante. Peu d'heures après sa mort, son ventre se tuméfia extraordinairement , ses cheveux tombérent, mais son visage ne devint pas noir. Ces phénomènes étant regardés comme consécutifs d’un empoisonnement, on accusa les papas de lavoir commis. Son drogman se porta toujours bien. »
M. V... ajouta que, quoique Rosenfeld ne se donnât pas pour médecin, il avait fait d’assez profondes études; qu'il connaissait bien la peste ; qu’en voyant un pestiféré 1} avait souvent pronostiqué sa mort dans les vingt-quatre heures, et que l'événement l'avait confirmé. Son préservatif était, entre autres ingrédients, composé d’une substance qui ne se trouvait qu'en Europe et en Asie. Les princes M... lui avaient fait proposer un accommodement ; il avait répondu qu'il ne demandait pas d'argent, qu'il n’ambitionnait que la
gloire d’être utile à ses semblables, et, quand l’infaillibilité de son spécifique aurait été reconnue, une pette terre et une décoration qui suffraient à ses besoins et à son ambition. Il croyait que, s’il venait à mourir à l’hôpital, ce ne serait probablement pas de poison, car l’idée que la légation autrichienne donnerait sans doute l’ordre d’ouvrir son COrps empêcherait cet attentat. On ne pourrait, disait-il, l’empoisonner qu'en lui donnant dans sa nourriture de la liqueur qui était son secret, laquelle agirait à l’intérieur, boucherait les pores de la peau et le ferait crever en le gonflant.
Il faisait préparer sa nourriture dans hôpital et mangeait indifféremment de tout, même les mets réputés les plus nuisibles, même du £aïmak, sorte de crème cuite très indigeste, pour qu’on ne dit pas qu’il observait un régime de peur de la peste.
On ne sait à quoi attribuer linsouciance de la légation autrichienne dans cette affaire. Rosenfeld ne reçut aucun encouragement; on ne s’inquiéta nullement de sa maladie. On ne fit rien pour constater la cause de sa mort; on ne daigna même pas élever sur sa tombe un marbre funéraire.
Le sieur V.... ne put obtenir ses papiers, qui lui avaient été légués; la chancellerie autrichienne sen empara. Il s’y trouvait un journal de ses voyages. Un médecin le garda, dit-on, dans l’espérance d’y trouver son secret; depuis on n’en à plus entendu parler.
Ainsi mourut Rosenfeld, à l’âge de trente-deux
ans. En supposant que son imagination ardente lui ait fait croire qu’il avait découvert contre la contagion un préservatif qui n’a pas justifié ses espérances, Loujours est-il vrai qu’il est mort victime de son amour pour lhumanité et qu’à ce titre il mérite nos regrets et notre reconnaissance.
Un médicastre napolitain, qui redoutait plus la faim que la peste, s'était annoncé pour guérir cette maladie. En allant de Péra à Constantinople, il entrait régulièrement dans chaque église sur son chemin, pour prier Dieu, mais surtout la sainte Vierge, en qui ik avait beaucoup plus de confiance, de lui envoyer des malades. Quelques prêtres , en le voyant si assidu dans ses prières, concurent une haute idée de sa piété , et, ne doutant pas que ses conaissances médicales ne fussent également profondes, lui recommandérent quelques malades. 1] leur prescrivait à tous des bains aromatiques dont il se chargeait de fournir les herbes, et restait auprès d’eux plusieurs heures pour en surveiller l'administration. De cette manière lui et son drogman gagnaient passablement leur existence, lorsque notre guérisseur fut luiinème attaqué d’un charbon au pied. Il resta au lit, fit, dit-on, usage de ses bains aromatiques, et après cinq ou six semaines reparut dans les rues de Péra, encore boiteux; son drogman, qui lui avait servi tout le temps de garde-malade et avait partagé son étroit cabinet, échappa à la conta-