‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 86 sur 92 · IL · texte numérisé non relu

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faisais chaque jour de très longues courses, que je ne m'étais pas encore permis le poulet parce que je ne voulais pas, comme le malade d’Orta-Keui dont je lui avais conté l’histoire, mourir pour n'avoir pas su résister à ma gourmandise; il se désespérait. Je promis cependant aux femmes que, si le mieux continuait, je verrais la prochaine fois si je ne lui accorderais pas les pieds de mouton, que le malade demandait avec instance, et dont la permission accordée est, dans le pays, le signal de la convalescence.

Quand je revins trois jours après, le malade me demanda d’un air goguenard : «Eh bien! quand me permettrez - vous les pieds de mouton? — Nous allons voir.» Et j’étendais le bras pour lui tâter le pouls. « Quoi voir? je n’ai pas vraiment attendu votre permission, j'en ai mangé le lendemain de votre visite; je m’en suis très bien trouvé. Vous m'avez fait assez jeûner; je veux maintenant m'en régaler ainsi que de sodjouk et de pasterma. » En disant ces mots il avait l’air en colère contre moi; les femmes, debout auprès de nous, me regardaient de travers. Je démélai dans leurs traits qu’elles étaient persuadées que, pour augmenter le nombre de mes visites, j'avais tenu le malade à la diète beaucoup plus long-temps qu'il n’était nécessaire, et pour m’en montrer leur ressentiment aucune d’elles à mon départ ne m’accompagna, suivant l'usage, jusqu’au haut de l’escalier.

Je n’avais plus entendu parler de ce malade, lorsque douze jours après, en passant dans le quartier, mon drogman apercut deux médecins francs qui entraient dans sa maison. Il alla aux informations et apprit que notre Arménien était retombé pis que jamais, que l’on désespérait de sa vie, que l’on parlait d’une grande consultation pour le jour suivant, et que les médecins attribuaient à un émétique prescrit par un des médecins précédents le danger où se trouvait le malade. Je ju-

geai que, pour réparer le temps perdu, cet homme avait tant

mangé de pieds de mouton relevés à la sauce de menthe, de sodjouk et de pasterma, qu’il s’en était donné une bonne gastrite. Je faisais de tristes réflexions sur le sort du malade et sur la charitable conduite de mes confrères envers moi, lorsqu’en arrivant au logis je trouvai une invitation pour me rendre à cette grande consultation. J'aurais dû ne pas y aller; mais la crainte que mon absence ne füt donnée par les médecins et regardée par la famille comme une confirmation tacite du blàme jeté sur moi, me décida à m’y rendre. Lorsque j'entrai dans l'appartement du malade, les femmes, qui, dans ce pays encore plus que dans beaucoup d’autres, donnent raison à celui qui parle le dernier, voyant en moi la cause du triste état où se trouvait le chef de la famille, me regardaient avec un ressentiment concentré. Je n’eus pas plutôt jeté les yeux sur le malade que je le jugeai perdu. Je l’examine avec les consultants; il était presque sans connaissance. Une jaunisse intense s’était répandue sur tout son corps. Le foie étaï tuméfié; sa langue, qu’il pouvait à peine allonger, était raccornie, rouge-brun à la pointe et noire à la base. Sa peau étaii sèche et brülante; son pouls donnait cent quarante pulsations: il était évidemment au dernier degré d’une gastro-duodénohépatique sur-aiguë. Quatre des consultants regardèrent le cas comme désespéré et furent d’accord pour prescrire de la limonade ou une autre boisson insignifiante; le cinquième, vieillard têtu et ontologiste à l’excès, qui depuis quarante à cinquante ans se vantait d'adresser un émétique à l’élément bi. lieux partout où il le rencontrait, se prononca fortement pour l’emploi du tartre stibié, affirmant que jamais il ne lui avait manqué dans des cas semblables. Son avis ne fut pas partagé. Le malade mourut dans la nuit.

J'avais gémi sur ce cas déplorable et l’avais presque oublié, lorsque je fus rencontré par un des neveux du défunt qui me

reprocha d’avoir, avec les trois autres consultants, laissé

mourir son oncle plutôt que de suivre l’avis du vieux médecin qui jurait sur sa tête de le sauver. En effet, l’ontologiste avait exploité cette malheureuse circonstance à son avantage; le lendemain de l’accident, il s'était rendu dans la famille, et avait profité du chagrin et de la crédulité des femmes pour leur persuader que la jalousie seule nous avait empêchés d’adopter son avis, parce que la guérison, qui aurait eu lieu très promptement et dont il avait des observations par centaines, aurait mortifié notre amour-propre.

Telle est la pratique médicale des Francs à Constantinople.

J'ai parlé plus haut de la mort du malade d’Orta-Keui. En effet, cet homme, beaucoup plus indocile que le précédent, perdit toute patience en voyant que je lui prescrivais la diète,

me congédia, s’efforca de manger et mourut peu de temps après.

J'ai dit au commencement de cette note que le hava-vourouchou attaque fréquemment les hommes, rarement les femmes, qu’il sévit sur la rive européenne du Bosphore et à Buïuk-Dèrè, très peu sur la rive asiatique et à Scutari. Pourquoi cette exception en faveur des femmes de la rive asiatique et de Scutari? c’est ce que je dois expliquer.

Nous avons vu que beaucoup de familles arméniennes vont passer la belle saison à la campagne. Les unes » par économie et pour être plus près du centre des affaires, se contentent d'aller à Scutari, peu éloigné, ‘exposé au nord, et élevé de trois à quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Les autres donnent la préférence aux villages situés sur la rive européenne et surtout à Buiuk-Dère, distant de cinq petites lieues, exposé au midi et situé sur le bord de l’eau.

Les chefs de famille qui choisissent Buïuk-Dèrè pour leur résidence s’y font précéder par leurs femmes, leurs enfants et les meubles nécessaires. Le convoi part de bon matin, par

terre, en araba, tandis que les hommes, occupés de leur né-

goce, s’y rendent le samedi après midi, pour en revenir le lundi matin. Jusqu'ici rien d'étonnant que les femmes soient exemptes de la maladie en question et que les hommes, exposés pendant un trajet de cinq lieues aux mêmes influences délétères que je le fus, en soient également atteints. Mais les femmes ne vont pas toujours en araba; plusieurs, pour les affaires du ménage, descendent à Constantinople et en revien-. nent en bateau l'après-midi avec leurs maris, leurs frères, etc.; mais une quantité de femmes profitent du pazar-kaïk pour se rendre à la campagne et sont exposées, ainsi que les hommes, aux courants d’air méphitiques déjà signalés. Pourquoi les hommes en sont-ils atteints? pourquoi les femmes s’en ressentent-elles si rarement? Je crois devoir attribuer cette immunité des femmes à l’usage du yachmak.

Le yachmak est un voile que les mœurs, les lois font un devoir rigoureux à toute femme musulmane ou raïa de porter quand elle sort de chez elle, ne füt-ce que pour aller dans la maison voisine. Il ne ressemble nullement à ceux dont on se sert en Europe; il se compose de deux pièces de mousseline blanche, plus ou moins fine, pliées en double : la première couvre le front, les cheveux et les oreilles; la seconde, la moitié du nez, la bouche et le menton; on ne voit du visage de l’individu que le tiers inférieur du front et la moitié supérieure du nez. Les voies de la respiration et de la déglutition se trouvent ainsi défendues contre la libre introduction de l'air atmosphérique, qui ne peut y arriver que tamnisé. Ce voile n’est Ôté que quand les femmes sont arrivées dans l’appartèment de la personne qu’elles vont voir ou quand elles sont de retour chez elles.

L’étranger est long-temps à se faire à l’habillement des femmes du Levant, à l’usage du yachmak surtout; le blanc mat d’une mousseline en hiver, de la batiste en été, imprime à

la partie inférieure du visage et particulièrement aux lèvres

une päleur, une raideur qui, au premier coup d'œil, lui donne un aspect cadavérique et contraste singulièrement avec la vive expression des yeux. La voix prend aussi sous ce voile un timbre désagréable; la parole est peu distincte et comme étouffée; mais l'imagination du spectateur redonne bientôt la vie aux parties en apparence inanimées, de la douceur à la voix, des charmes à la parole.

Comment se fait-il que le yachmak garantisse les femmes qui le portent de l'infection miasmatique qui donne naissance au hava-vourouchou? c’est ce dont je laisse aux savants l’explication; je me contente de signaler ce fait. J’en signalerai deux autres encore qui viennent à l'appui: la moindre aptitude des femmes à être atteintes de la peste et des fièvres intermittentes par effluves marécageux, d’où l’on peut tirer la conclusion que l’action préservative du voile oriental est une des causes les plus efficaces de la moindre mortalité du sexe à Constantinople, et par suite de cette grande quantité de femmes que le médecin rencontre dans toutes les maisons où il est appelé.

Note IV, page 1035.

Les directeurs des hôpitaux pour les pestiférés français, latins et arméniens, sont des prêtres arméniens catholiques; les hôpitaux grecs ont leurs papas. Pour la plus grande rapidité du discours, on les désigne à Péra sous le nom de prétres de la peste. Outre les langues turque et arménienne, les premiers parlent aussi passablement l'italien. Chacun d’eux a un ou deux élèves qui les remplacent à l’occasion et des infirmiers pour les aider à soigner les malades.

J'ai beaucoup connu Don Courban, directeur de l’hôpital pour les pestiférés français, un peu moins Don Giacomo, directeur de l’hôpital destiné aux Latins. Je prenais plaisir à con-

verser avec eux pour recueillir de leur bouche les idées qu’ils

se faisaient de la maladie, le but qu’ils se proposaient dans le traitement, etc., etc., et je regrette de dire que je n’ai jamais pu obtenir d’eux rien de satisfaisant. Se transporter dans les maisons où ils sont appelés pour vérifier les personnes soupconnées de peste, traiter les gens aisés chez eux, faire conduire à l'hôpital ceux qui ne le sont pas, donner les mêmes médicaments à tous les malades, quelle que soit la forme que revête la maladie, enterrer les morts, informer leurs chancelleries respectives des différentes phases de la maladie, communiquer les renseignements qu’ils ont pu obtenir sur le nombre des malades et des morts tant à Péra qu’à Galata et à Constantinople, voilà à peu près à quoi se réduit leur ministère,

Ayant un jour demandé à Don Courban s'il me laisserait entrer dans son hôpital lorsqu'il aurait quelque accident de peste très remarquable, et s’il me permettrait, en cas de décès, d’en faire l’ouverture : « Come! me répondit-il avec étonnement, 207 avete paura del contagio (Comment! vous n’avez pas peur de la contagion?) — Eh! n’y étes-vous pas vous même exposé depuis trente-six ans? Pourquoi en aurais-je peur? Avez-vous des préservatifs? Portez-vous des vésicatoires, un cautère? — Miente, caro (Nullement, mon cher).» Et pour m'en convaincre il se frappa assez fortement, avec la paume des mains, les bras, les cuisses et les jambes au lieu d'élection de ces exutoires. «Alors, lui répondis-je, pourquoi ne serais-je pas aussi exempt que vous de la contagion? — Ha, caro, é una grazia particolare di Dio (Mais, mon cher, c’est une faveur de Dieu toute particulière). » Ces prêtres tirent vanité de n’avoir jamais eu la peste et de ne prendre aucune précaution contre elle. Don Courban me dit un jour que Don Giacomo l'avait eue et sept bubons à la fois, et Don Giacomo m'assura que Don Courban en avait été atteint, mais qu’il ne voulait pas en convenir.

Quelques personnes accusent ces religieux de ne pas croire

à la contagion, et, dans un but d’avarice et de spoliation, d’en épouvanter les autres, de n’avoir aucune connaissance médicale, et, depuis si long-temps qu’ils sont à la tête des hôpitaux pour les pestiférés, de n’avoir fait faire aucun progrès à la science. Il n’est que trop vrai que ces religieux n’ont fait aucune étude en médecine, qu’ils ne savent que ce qu’ils ont appris d’un prédécesseur qui lui-même n’en avait fait aucune; qu’un empirisme aveugle les conduit dans le traitement de la peste; qu’enfin, si bien .. pour faire les observations les plus utiles sur une maladie si intéressante, ils n’ont rien écrit, rien publié, rien fait pour les progres de l’art médical ; mais je crois devoir les justifier sous lie rapport de leur incrédulité supposée pour le dogme de la contagion. De fréquentes conversations avec eux m'ont prouvé que le salut de leur ame est le premier mobile de leur vocation, qu’ils sont fermement convaincus de l’extrême contagion de la peste, et qu’ils ne s’acquittent avec tant de dévouement des devoirs attachés à leur profession que dans l’intime persuasion qu'ils sont sous la protection spéciale de la Divinité, et qu’en cas de mort ils obtiendront de sa miséricorde le bonheur éternel.

Sans doute il serait à désirer que des médecins instruits, amis de l’humanité, fussent chargés de la direction des hôpitaux pour les pestiférés ; bientôt des observations bien rédigées feraient enfin connaître au monde savant ce que c’est que la peste, ce que l’on doit penser de la contagion ou de la noncontagion du miasme pestilentiel, etc.; maisen attendant qu’il s'en présente, félicitons-nous qu’il se trouve encore des personnes qui, entrainées par le sentiment religieux, se consacrent avec

tant de dévouement au secours de leurs semblables. NorE V, page 112.

Le lecteur à sans doute de la peine à comprendre ee que

peuvent étre ces mariages à peu près légitimes. Pour lui en donner une idée, il est nécgssaire d’entrer dans quelques explications préliminaires.

Dés que le commerce européen est instruit que la récolte des céréales a été mauvaise en chrétienté, les armateurs des divers ports de la Méditerranée se préparent à tirer parti de cette circonstance. Ils font choix de marins praticiens de la navigation de l’Archipel pour leur confier leurs navires. Ceuxci choisissent leurs équipages parmi leurs enfants, parents ou alliés. Il faut peu de provisions pour ces hommes habitués à la sobriété. L'économie la plus sévère est une des premières qualités exigées du capitaine. Il faut avoir navigué avec eux pour connaître à quel degré elle est poussée, et comprendre combien la concurrence de la marine marchande de l’Adriatique est déjà et deviendra chaque jour redoutable pour celle de la France et de l’Angleterre dans la Méditerranée. Tout est donc bientôt prèt, le navire partant presque toujours sur son lest; sa destination est le plus souvent pour la Mer-Noire, d’où il se rend dans un des ports de l'Italie, de la France, de l'Espagne ou du Portugal, pour retourner encore dans la Mer- Noire. Ces marins, en faisant ainsi la navette, sont souvent plusieurs années sans revoir leur patrie. J'ai connu un capitaine ragusals qui avait été ainsi onze ans éloigné de ses pénates.

Obligés, en allant dans la Mer-Noire et en en revenant, de s'arrêter à Constantinople, retenus souvent dans ce port pendant des semaines, quelquefois des mois entiers par suite des vents contraires, ces marins se trouvent alors livrés à l'oisiveté. Leur passe-temps favori est! comme je l'ai déjà dit, d'aller en grande toilette, les dimanches et les jours de fête, entendre la messe dans les églises de Péra, mais principalement au couvent de Saint-Antoine. Là se rendent aussi, également endimanchées, une foule de femmes grecques pauvres, mais

industrieuses, parmi lesquelles il s’en trouve de très sédusantes,

surtout pour des marins affamés. Parmi eux quelques-uns sont mariés dans leur pays. Je supposerai volontiers que la plupart sont fidèles à leurs femmes; mais il y en à aussi qui ne le sont pas et qui ne peuvent s'empêcher de croire qu’il serait agréable de trouver, pendant leurs fréquents séjours à Constantinople, une femme chez laquelle ils pussent passer le temps à terre au lieu de s’ennuyer à bord ou de compromettre leur santé. Quelques femmes, de leur côté, trouveraient utile d’avoir un mari, surtout un capitaine, un second, un subrécargue même, qui, en montant et descendant le Bosphore, ne manquerait pas de laisser des provisions pour le ménage. Des œillades lancées de part et d’autre ont bientôt fait comprendre les désirs mutuels; avant la fin de la messe l'affaire est déjà en bon train. Que d'obstacles cependant! Le galant à un père qui depuis long-temps lui destine une épouse de son choix ; il ne peut compter sur son consentement. Pis encore, il est marié; mais il représente son père comme si VIeUX , Sa femme comme si infirme, que l’un et l’autre ne peuvent aller loin; alors il régularisera son union. Si la femme grecque est libre, il ya peu de difficultés de son côté; mais le plus souvent elle est mariée à quelque mauvais sujet qui a du fuir; il est allé en Égypte, refuge de tout ce qui meurt de faim à Constantinople ou a des motifs pour ne pas y rester. Depuis longtemps on n’a eu de ses nouvelles; il est censé mort. Mais fütil vivant, il est un moyen facile de divorce parmi les Grecs de Constantinople; si la femme était précédemment grecque orthodoxe elle se fait catholique, et vice versd. Au moyen de ce changement elle peut se remarier, surtout quand de mari est absent et ne donne pas de ses nouvelles. es Cependant, pour tranquilliser la femme, une cérémonie est nécessaire; un mariage régulier ne peut avoir lieu, le prêtre exigerait un certificat légalisé de l’état de liberté de l’homme.

Alors, pour l’acquit de leur conscience, les deux amants con-

viennent de se trouver à l’église quand le premier couple se mariera, de se tenir en arrière des époux avec quelques amis, d’avoir les anneaux tout prêts, et, quand le prêtre prononce les paroles sacramentelles : £2o vos corjungo, etc., de se donner la main, et de profiter du Benedicat vos pour s’incliner profondément et prendre leur part de la bénédiction. Après cette cérémonie la société se rend dans le petit appartement de la femme, où sa mère a préparé, aux frais du nouveau marié, un diner copieux.

Ce simulacre de mariage a lieu encore dans une autre circonstance; c’est quand il s’agit de forcer la volonté de parents entêtés. La cérémonie a lieu comme pour le couple précédent, mais à une heure où il n’y a dans l’église, outre le couple que le prêtre marie réellement, que les personnes absolument nécessaires. La femme est voilée et retourne directement chez ses parents. Les amants se rencontrent en secret ; un commencement de grossesse ne tarde pas à se manifester. Les parents sont informés sous main du mariage de leur fille, ils n’en veulent rien croire. Pour s'assurer de la vérité ils vont chez le curé s'informer s’il en a connaissance; celui-ci ne se rappelle rien de semblable. On lui cite le jour et l'heure; il a bien donné ce jour-là la bénédiction nuptiale à telle et telle personnes; il y avait des témoins, des amis, des messieurs et des dames ; peut-être parmi eux se sera-t-il trouvé un couple qui, dans son ignorance, aura profité de la cérémonie pour s’en appliquer les mérites. Il recommande le secret et se charge d’éclairair cette affaire. Il va voir l’amant, lui dit ce qui se passe, que l'instant est venu de terminer cette affaire; il retourne chez les parents, les informe qu’en effet parmi les assistants au mariage en question leur fille et le jeune homme de son choix ont profité de cette circonstance pour s’unir ; que, maintenant que la faute est faite, que les jeunes gens s'aiment et paraissent

se convenir, 1l est urgent pour l'honneur de toutes les parties

de régulariser cette union avant que les suites n'en deviennent évidentes aux yeux du public. Les parents jettent feu et flammes; mais que faire? Quand la glace a été ainsi sagement rompue, arrivent les coupables; ils confessent leurs torts, ils promettent amour filial, obéissance, bonne intelligence, etc. Le prêtre interpose son caractère sacré, calme les passions, F* ce ’ . . nt . .

prêche miséricorde; enfin un jour très prochain est pris, et

un mariage en règle termine cette aventure.

Nore VI, page 162.

Les commodités dans l'Orient ne ressemblent point à celles de l'Occident. Dans les maisons pauvres et dans les latrines publiques, trois poutres, interceptant entre elles un espace triangulaire, suffisent au but que l’on s’est proposé. Dans les maisons opulentes on y réunit la richesse, l’élégance et la propreté : le cabinet peut avoir de six à huit pieds de long sur autant de large; le plancher se compose d’une pièce de marbre blanc; au milieu de sa longueur est pratiquée une rigole qui aboutit à une ouverture circulaire d’un pied environ de diamètre; il n’y a point de siége au-dessus. Les Orientaux, dans l’acte de la défécation, n’ont d’autre posture que celle du sauvage au milieu de ses forêts. Cette position est fatigante pour les personnes qui n’y sont point habituées; elle exige, pour se tenir en équilibre et pour se relever, un effort musculaire pénible aux vieillards et aux convalescents; mais elle est reconnue par les physiologistes comme la plus convenable au but de la nature. Pour se garantir du froid aux pieds en marchant sur le marbre, on trouve en entrant dans le cabinet des galoches de bois de différentes grandeurs; un filet d’eau coule jour et nuit pour y entretenir la propreté; de petites cruches de terre pleines d’eau sont destinées aux abiutions inférieures ;

enfin on a en sortant à sa disposition une fontaine à robinet,

du savon de Candie et une serviette pour s’essuyer les mains.

En parlant des mosquées impériales, j’ai dit qu’elles sont ordinairement situées au milieu d’une belle place, accompagnées de grands arbres et entourées de murs. Dans cette enceinte le bon sens musulman a su réunir tout ce qui est utile au corps et à l'ame; il s’y trouve un collége, une bibliothèque, un petit hôpital, un refuge pour ceux qui n’ont pas d’asile; il s’y fait une distribution d'aliments pour ceux qui en manquent; dans le lieu le plus écarté on a établi de nombreuses latrines; enfin à côté de l’édifice s’élève une fontaine à robinets pour les ablutions. De cette manière le Musulman, qui se rend ordinairement trois fois par jour à la mosquée, y trouve tout ce qui est nécessaire à la propreté du corps, dont sa religion lui fait un devoir indispensable. L’étranger, surpris loin de sa demeure par quelque besoin pressant, sait où trouver un lieu propice. Les khans, les bazars, les bèzestin, les tchartchi ont chacun leurs établissements pour les besoins de leurs populations.

Il serait, ce me semble, bien à désirer que, dans certains pays qui se vantent d’être à la tête de la civilisation européenne, les gouvernements s’occupassent d'établir dans les villes populeuses des espaces plus ou moins vastes où toutes les classes de la société, les pauvres surtout, pussent trouver gratis, comme en Turquie, des lieux propices à la satisfaction de leurs besoins naturels. On ne verrait plus alors le dégoütant spectacle de personnes arrêtées au coin des rues, dans les allées des maisons, sur les places, près des édifices publics, rendus inabordables par les ruisseaux d’urines infects et les excréments que l’on y rencontre. On ne serait plus choqué de voir des enfants satisfaisant leurs besoins dans les promenades à un âge où il serait si utile de leur inculquer le sentiment de la pudeur. On enseignerait peu à peu la propreté pratique, on

en ferait bientôt une nécessité pour toutes les classes de la so-

ciété, ponr celles même si nombreuses qui croient en avoir rempli toutes les obligations quand le matin elles se sont lavé le visage et les mains et qui semblent ne pas se douter que, pendant le reste de la journée, avant et après le déjeuner ou le diner, chaque fois que l’on a été à la garde-robe, ne fütce que pour uriner, chaque fois qu’on à touché quelque chose de sale, respiré un air méphitique, il est décent et salutaire de se laver, ainsi que le font les Musulmans, non-seulement les mains, mais encore la bouche, les narines, les oreilles, et, dans les cas où la souillure a été considérable, de prendre un bain entier.

On se récriera sans doute sur les dépenses considérables qu’entraineraierrt de tels établissements; mais les gouvernements donnent des subventions à tant d'institutions d’une utilité problématique qu’ils pourraient bien en accorder à celles d’une utilité et d’une nécessité incontestables.

Ce que les gouvernements n’ont pas encore pensé à établir, des individus en ont fait depuis quelque temps à Paris un objet de spéculation. On trouve maintenant des fosses inodores dans les quartiers les plus populeux de cette capitale. La philanthropie n’y est pour rien; malheur à l'individu qui, dans le cas le plus urgent, n’a pas quinze centimes à sa disposition! Mais ce qui prouve mieux que tout ce que j'ai avancé dans cet ouvrage combien l'esprit de propreté y est encore inconnu, c’est qu'aucun de ces Vespasiens au petit pied n’a eu l’attention de placer dans ses cabinets une fontaine de faïence, même la plus commune, qui donne un filet d’eau pour que les personnes qui en sortent puissent se laver les mains. Je ne serai certes pas assez indiscret pour exiger que l’on y joigne du savon et des serviettes : les Parisiens peuvent s’essuyer les mains avec leurs foulards, les Parisiennes avec leurs mouchoirs brodés; mais jose présumer assez du progrès de l'esprit humain en

France pour croire qu'avant un demi-siècle ces trois objets

seront regardés comme indispensables dans tout établissement

de fosses inodores.

Note VII, page 177.

Pour se venger du confrère qui n’avait pas été de son opinion, ce médecin profita de la faveur que lui donnait sur la famille, le succès inespéré qu’il venait d’obtenir : domestiques, femmes de chambre, visiteurs, amis, habitants de la maison furent soigneusement imbus de l’opinion que la malade étant guérie par le médecin ordinaire, il était évident qu’elle serait morte entre les mains du docteur franc, et que si elle n’avait pas été guérie plus promptement, la faute en était à ce praticien qui, par son opposition, l’avait empêché d'employer tous ses moyens. Ce raisonnement fit fortune; il me fut répété dans plusieurs maisons arméniennes. Un des D. O. même, celui qui m'avait montré le plus de confiance, en fut aussi la dupe. Je le rencontrai quelques jours après; il me recut froidement; cependant, la conversation s’étant engagée, il me dit que si j'avais été aussi sûr de l’efficacité du traitement que je proposais, je n’aurais pas manqué d’élever la voix, de frapper du pied; qu’enfin tout s'était heureusement passé puisque, guérie à chaud, la malade, traitée à froid, serait certainement morte. Je répondis qu’un médecin franc qui avait recu une bonne éducation n’élevait jamais la voix et ne frappait Jamais du pied; que cette conduite ne convenait qu’à des portefaix ; que la maladie, traitée dès le commencement d’après mes indications, eùt été moins longue et moins dangereuse, et que le médecin ordinaire n’en était venu à bout qu’en revenant à mon système. Enfin je l’assurai que, quand bien inème la famille n’eüût prié de prendre sur moi le traitement de la malade, je m’en serais bien gardé, connaissant les moyens usités en pareils cas dans le pays pour perdre un médecin de

réputation.

Mon interlocuteur parut ébranlé par ces raisonnements que des raisonnements contraires lui firent bientôt oublier. Il se glissa pendant quelque temps du froid entre nous, et un événement qui aurait dù m’élever dans l’estime de cette famille et dans l'opinion publique fut pour moi une source de vexations et de désagréments. Avis aux Francs qui vontexercer la méde-

cine à Constantinople.

Nore VIII, pag. 323.

On cite a cet effet l’anecdote suivante, Un pauvre diable, ne sachant où donner de la tête, se fait médecin; à force de courir les rues quelques fioles à la main, il se fait remarquer; on l'appelle pour un malade, puis pour un autre; il se fait une petite clientelle. Quelques-uns guérissent, beaucoup meurent; cela arrive à tant de médecins fameux qu’on n’y fait pas d’attention ; d’ailleurs, la fatalité le voulait ainsi.

Un jour on l’appelle à la hâte; c’était pour un accouchement; jamais il n’en avait fait ni vu faire. La femme souffrait beaucoup; les sage-femmes ne savaient plus comment s’en tirer. Pensif il s’approche de la malade, lui tâte le pouls avec toute la gravité médicale et ne dit mot. On le presse d’agir; fort embarrassé, il garde le silence. Pour se donner le temps de la réflexion, il tire sa tabatière, l’ouvre, prend lentement une prise de tabac, et machinalement en offre une à la femme souffrante, en lui disant : « Prenez, cela vous fera du bien, érch'allah.» Elle accepte. Nullement habituée à l'usage de cette poudre, elle éternue plusieurs fois; le travail suspendu se renouvelle et elle accouche peu après. Le médecin saisit l’a-propos, et comme s’il n’avait fait autre chose de sa vie : « Voici, dit-il, comme on doit agir en pareil cas. » Les femmes crient au miracle; le bruit de cet accouchement se ré-

pand dans tout Constantinople; la singularité du moyen et la

promptitude de son effet étonnent; c’est à qui se fera accoucher par le médecin à la prise de tabac. Ce moyen manqua dans l'immense majorité des cas, et le médicastre perdit bientôt la vogue qu'un heureux hasard lui avait procurée.

Nore IX, page 367.

Extrait du titre second de la loi relative à la police sanitaire. Des peines, délits et contraventions en matière sanitaire.

Arr. 7. Toute violation des lois et des réglements sanitaires sera punie :

De la peine de mort si elle a opéré communication avec des pays dont les provenances sont soumises au régime de la patente brute, avec ces provenances ou avec des lieux, des personnes ou des choses placés sous'ce régime ;

De la peine de réclusion et d’une amende de 200 francs à 20,000 francs, si elle a opéré communication avec des pays dont les provenances sont soumises au régime de la patente suspecte, avec ces provenances, ou avec des lieux, des personnes ou des choses placés sous ce régime;

De la peine d’un an à dix ans d’emprisonnement et d’une amende de 100 francs à 10,000 francs, si elle a opéré comrnunication prohibée avec des lieux , des personnes ou des choses qui, sans être dans l’un des cas ci-dessus spécifiés, ne seraient point en libre pratique.

Seront punis de la même peine ceux qui se rendraient coupables de communications interdites entre des personnes ou des choses soumises à des quarantaines de différents termes.

Tout individu qui recevra sciemment des matières ou des personnes en Contravention aux réglements sanitaires sera puni des mêmes peines que celles encourues par le porteur ou le délinquant pris en flagrant délit.

Aÿ2 NOTES.

8. Dans le cas où la violation du régime de la patente brute, mentionnée à l’article précédent, n’aurait point occasionné d’invasion pestilentielle, les tribunaux pourront ne prononcer que la réclusion et l’amende portée au second paragraphe dudit article. |

9. Lors même que ces crimes ou délits n’auraient point oc casionné d’invasion pestilentielle, s’ils ont été accompagnés de rébellion, ou commis avec des armes apparentes ou cachées, ou avec effraction, ou avec escalade ,

La peine de mort sera prononcée en cas de violation du régime de la patente brute. |

La peine des travaux forcés à temps sera substituée à la peine de réclusion pour la violation du régime de la patente suspecte, et la peine de réclusion à l’emprisonnement pour les cas déterminés dans les deux avant-derniers paragraphes de l’article 7.

Le tout indépendamment des amendes portées audit arücle, et sans préjudice des peines plus fortes qui seraient prononcées par le Code pénal.

10. Tout agent du gouvernement au dehors, tout fonctionnaire, tout capitaine, officier ou chef quelconque d’un bätiment de l'Etat ou de tout autre navire ou embarcation, tout médecin, chirurgien, officier de santé attaché soit au service sanitaire, soit à un bâtiment de l'Etat ou de commerce, qui, officiellement dans une dépêche, un certificat, un rapport, une déclaration ou une déposition, aurait sciemment altéré ou dissimulé les faits, de manière à exposer la santé publique, sera puni de mort s’il s’en est suivi une invasion pestilentielle.

Il sera puni des travaux forcés à temps et d’une amende de 1,000 francs à 20,000 francs, lors même que son faux exposé n'aurait point occasionné d’invasion pestilentielle, s’il était de nature à pouvoir y donner lieu en empêchant les précautions

nécessaires.

Les mêmes individus seront punis de la dégradation civique et d’une amende de 500 francs à 10,000 francs s'ils ont exposé la santé publique en négligeant, sans excuse légitime, d’informer qui de droit de faits à leur connaissance, de nature à produire ce danger, ou si, sans s'être rendus complices de l’un es crimes prévus par les articles 7, 8 et 9, ils ont sciemment et par leur faute laissé enfreindre ou enfreint eux-mêmes des dispositions réglementaires qui eussent pu le prévenir.

11. Sera puni de mort tout individu faisant partie d’un cordon sanitaire , ou en faction pour surveiller une quarantaine, ou pour empêcher une communication interdite, qui aurait abandonné son poste ou violé sa consigne.

12. Sera puni d'un emprisonnement d’un à cinq ans tout commandant de la force publique qui, après avoir été requis par l'autorité compétente, aurait refusé de faire agir pour un service sanitaire la force sous ses ordres.

Seront punis &e la même peine et d’une amende de 5o francs à boo francs tout individu attaché à un service sanitaire, ou chargé par état de concourir à l’exécution des dispositions prescrites pour ce service, qui aurait, sans excuse légitime, refusé ou négligé de remplir ces fonctions ;

Tout citoyen faisant partie de la garde nationale, qui se refuserait à un service de police sanitaire pour lequel il aurait été légalement requis en cette qualité;

Toute personne qui, officiellement chargée de letires ou paquets pour une autorité ou une agence sanitaire, ne les aurait point remis ou aurait exposé la santé publique en tardant à les remettre, sans préjudice des réparations civiles qui pourraient être dues, aux termes de l’article 10 du Code pénal.

13. Sera puni d’un emprisonnement de quinze jours à trois mois et d’une amende de 5o francs à boo francs, tout individu qui, n'étant dans aucun des cas prévus par les articles précé-

dents, aurait refusé d’obéir à des réquisitions d'urgence pour

un service sanitaire, ou qui, ayant connaissance d’un symptôme de maladie pestilentielle, aurait négligé d’en informer qui de droit.

Si le prévenu de l’un ou de l’autre de ces délits est méde-

cin, il sera, en outre, puni d’une interdiction d’un à cinq ans. NorTe X, page 385.

Comme voyageur et comme médecin, je crois de mon devoir de m’élever contre la pratique absurde et meurtrière du parfum appliqué comme il l’est dans le lazaret de Marseille à la désinfection des individus. Quel est ie but de cette opération? c’est de désinfecter le voyageur et ses effets de tout miasme contagieux qui pourrait compromettre la santé publique. Eh bien! soumettez les effets à la désinfection ordinaire, soumettez-y même les personnes, mais sachez préserver leurs muqueuses nasale et bronchique des vapeurs suffocantes qui se dégagent du parfum, en adoptant l’appareïil employé à l'hôpital Saint-Louis de Paris pour le traitement des maladies de la peau ou de toute autre manière. Certes l'intention du législateur ne fut jamais de chercher à désinfecter les poumons jusque dans leurs dernières ramifications. Or, n’est-il pas de la dernière absurdité de soumettre trois fois, à une distance de quinze jours et pendant trois minutes chaque fois, à l’inspiration de la vapeur des fumigations guytoniennes, les personnes dont les unes peuvent avoir les poumons très irritables, les autres être atteintes de maladies aiguës ou chroniques de cet organe (et les médecins savent combien le nombre en est grand), et cela par suite d’une routine aveugle, en présence d’un capitaine de lazaret qui, n'ayant aucune connaissance médicale, ne peut juger si la toux suffocante, convulsive, qu’éprouvent les voyageurs et qui fait rire les spectateurs, ne vient pas d'arrêter le flux menstruel, de disposer à l’hémoptysie

ou d’en occasionner une, de causer une hernie, d'augmenter un anévrisme du cœur, d’exaspérer une phthisie laryngée commencante, de faire passer à l’état aigu une pneumonie chronique, de disposer une femme enceinte à un avortement, d’occasionner une congestion cérébrale, une attaque d’apoplexie dans un homme prédisposé, etc., etc. Je sais ce que j'ai souffert pour y avoir été exposé; les fatigues, l’insomnie, les inquiétudes et les dangers éprouvés pendant une traversée de cent cinq jours, avaient produit sur moi un état d’amaigrissement remarquable. La toux convulsive occasionnée par la vapeur du parfum détermina, sinon une hernie, au moins un pincement de l'estomac à travers les fibres musculaires ou aponévrotiques de la partie supérieure de la ligne bianche, et me fit éprouver, à plusieurs reprises, une douleur si cruelle, quoique instantanée, qu’il n’y a que les personnes qui en ont éprouvé de semblables qui puissent s’en faire une idée.

En vérité, je suis étonné que, depuis plus d’un siècle, l’on continue à martyriser ainsi toutes les personnes qui arrivent du Levant, sans qu'aucune n’ait encore élevé la voix pour demander une enquête à l'effet de savoir si, sans compromettre la santé publique, les réglements sanitaires ne pourraient pas être modifiés en faveur des voyageurs. Pourquoi, par exemple, en prenant toutes les précautions nécessaires, une blanchisseuse et quelques baignoires ne feraient-elles pas partie de l’établissement? Après une longue traversée, un bain est si utile à la santé, du linge propre si agréable! Devrait-on être obligé d’attendre un mois, et quelquefois beaucoup plus, pour un bain, et remettre son linge sale faute de pouvoir le faire

blanchir dans l’intérieur du lazaret ?

Nore XI, page 387.

L'opération d’enfoncer les bras nus dans les balles de co-

ton s'appelle manipulation ; je ne l’ai pas vu pratiquer; j'ignore donc combien de jours, combien de fois chaque jour les portefaix répètent cette opération sur chacune des balles; je suppose que toutes les précautions les plus minutieuses sont employées. Malgré cela, si la peste est éminemment contagieuse, si, comme le disent les ultra-contagionistes, un échantillon de marchandises, un bout de fil, sorti du lazaret sans les précautions requises, peut contagionner toute une ville, il doit se trouver dans du coton récolté à une époque où la peste peut être très maligne et chaque brin saturé de miasmes délétères, emballé et soumis à une forte pression, il doit, dis-je, se trouver des millions de brins échappés au contact immédiat des manipulateurs; et quand, à leur sortie du lazaret, je vois ces mèmes balles traverser les routes de la France dans toutes les directions, pour être ensuite converties en tissus, j'avoue que, si je partageais l’opinion des coutagionistes, je serais loin d’être tranquille sur le sort des personnes par les mains desquelles chaque brin doit passer.

Le peu de laine qne j'ai vue déballée, mise en monceau, exposée sous un vaste hangar à l’action de l’air et du mistral, que l’on peut retourner, agiter, manipuler dans toutes les directions, m'a paru devoir être mieux désinfecté que les balles de coton dont l'enveloppe n’est pas, à ce que je crois, entièrement enlevée.

Les portefaix de Marseille ne semblent pas redouter la contagion autant que les directeurs de la santé. Chargés de soigner et de désinfecter les marchandises contumaces adressées aux négociants au service desquels ils sont, tous, pour la modique rétribution de cinq francs par Jour, sur laquelle est prélevée une retenue pour les hôpitaux, consentent, que dis-je, ambitionnent d'entrer au lazaret, quittent leurs femmes, leurs enfants, leurs connaissances, pour être séquestrés pendant un mois et

quelquefois plus, suivant les accidents qui peuvent arriver, soit

à l’un d'eux, pendant le temps de la désinfection, soit à quel-

que personne de l’équipage du navire dont ils soignent la car-

gaison. Jusqu'à présent l’événement les a favorisés; chose

étrange! depuis tant d’années que tous ces portefaix ont été

itérativement exposés à être les premières victimes de la con-

tagion, il en meurt, assure-t-on, moins proportionnellement que de toutes les autres classes de la société.

NorTe XII, page 393.

Aussi Venise a-t-elle adopté des réglements plus sévères encore.

«Les marchandises sont exposées à l’air et manipulées journellement par les portefaix ou les personnes chargées de les faire sereiner, pendant toute la durée de la quarantaine.

« Les vêtements des équipages, les linges et tous autres effets susceptibles qui ne peuvent dépérir en les trempant dans l’eau bouillante et en les lessivant, y sont soumis pendant plusieurs jours; ils sont ensuite mis au grand air, parfumés fréquemment et manipulés pendant toute la quarantaine.

«On lave dans l’eau bouillante tous les objets et ustensiles non susceptibles, vases de terre, de métal, de verre et autres.

« Tous les autres objets susceptibles, qu’une simple immersion ne gâterait pas, sont trempés pendant plusieurs jours dans l’eau de la mer, mise à cet effet dans des baquets ou bassines, et sont ensuite parfumés, ventilés et manipulés comme les autres effets qui auront été plongés dans l’eau bouillante.

« Finalement les draps, les habits et autres objets susceptibles qui ne pourraient pas supporter l’eau bouillante ou l’immersion sans être détériorés, sont mis à l’évent et exposés au grand air ; il leur est administré des fumigations fortes et réitérées de

Guyton-Morveau; on les bat avec des verges pendant huit ou

dix jours; ils sont ensuite manipulés à bras nus par les portefaix, pendant le reste de la quarantaine.

«Les livres et les papiers qu’il importe de conserver sont dépouillés de toute ligature et fil susceptible; on les purge feuille par feuille avec de forts parfums.

«Les grains dont les navires peuvent être chargés ne se rerent pas du bord à terre, mais ils se transportent au lazaret, où, pendant un certain temps, on les laisse exposés à l’air en les vannant journellement pour en séparer toutes les guenilles et autres objets susceptibles qui pourraient y être mélés. Après cette purge, ils sont retirés du lazaret et mis à la disposition des propriétaires.

«Avant de donner la libre pratique, que précède toujours une inspection rigoureuse des médecins pour s'assurer de la parfaite santé des individus, le navire entièrement vide est lavé dans tout l’intérieur avec l’eau de la mer et de la chaux. Il est exploré partout avec une torche enflammée pour brüler les fragments de susceptible qui auraient pu y rester, et on les parfume fortement avec du soufre, ce qui est répété de temps à autre dans le cours de la quarantaine .»

Renfermé dans le lazaret de Marseille, je n’ai pu me convaincre par mes yeux de la manipulation journalière des marchandises par les portefaix et autres personnes chargées de les faire sereiner; mais ce que je puis affirmer, c’est que le linge des passagers n’a point été trempé dans l’eau bouillante ni lessivé , et que mes livres et mes papiers n’ont point été dépouillés de toute ligature et fil susceptible, et n’ont point été purgés feuille par feuille.

IL est donc évident qu’il n’y a pas d’uniformité dans le système

sanitaire européen ; c’est ce qui fait dire au docteur Palloni., mé- )] ?

(1) Extrait du Guide sanitaire des Gouvernements européens , P. 767-769 ; par L.-J.-M, Robert, Paris, 1826.

decin du lazaret de Livourne, que cette uniformité serait à désirer pour faire disparaître toutes les irrégularités auxquelles donnent lieu journellement les systèmes sanitaires partiels, diversifiés, arbitraires et changeants, et il aurait pu ajouter quelquefois tout opposés, des différents établissements sanitaires européens.

Nore XIII, page 394.

Les Européens en général, les Francais surtout, se font une bien fausse idée des nations et des mœurs de l’Orient. Combien de fois dans la société n’ai-je pas été félicité d’avoir demeuré si long-temps à Constantinople, non sous aucun des rapports qui contribuent le plus au bonheur, un ciel pur etserein, une nature gracieuse, riche, pompeuse, une végétation forte, des sites délicieux, des perspectives admirables, la variété et la beauté des costumes, la liberté et la tranquillité dont les Francs y jouissent, mais à cause des plaisirs du harem et des intrigues amoureuses que, comme médecin, je m’y étais sans doute ménagées! Combien s’extasiaient sur le plaisir d’être Musulman, d’avoir son harem, ses esclaves! Que d’aventures romanesques ils se promettaient si jamais ils se trouvaient dans ce pays-la! Pour désabuser cette jeunesse, qui juge des mœurs de l'Orient par les pièces qu’elle a vues à l’ Opéra- -Comique, je crois devoir mettre sous ses yeux ce qui est arrivé à plusieurs Européens de ma connaissance qui rêvaient aussi le bonheur et qui, ayant embrassé l’islamisme par différents motifs, ont été à même de jouir de toutes les béatitudes du harem.

Le premier était un individu d’une rare instruction; par suite de quelque malversation dans les fonds publics qui lui avaient été confiés, il s'était réfugié à Constantinople, et dans la crainte que son gouvernement ne demandât et n’obtint son

extradition, il s'était fait musulman.

LE

Le second était un vieux médicastre qui, ne pouvant subsister parmi les Francs du produit de sa profession, crut qu’aussitôt qu’il aurait changé de religion il serait infailliblement nommé médecin du sérail.

Le troisième était encore un médecin. Il accompagna un pacha dans un gouvernement lointain; malheureusement il oublia la distance que le Koran met entre une femme musulmane et un infidèle, et crut devoir sauver sa tête en adoptant la croyance religieuse de son amante et en l'épousant.

Le quatrième était un prêtresicilien; j'ignore la cause de son apostasie. Il profita de la loi religieuse qu’il venait d’embrasser pour se donner deux femmes; il subvenait à leur chétive existence en exerçant l’art de guérir, dont il ne connaissait pas les premiers éléments.

Le cinquième était un Allemand, qui, ayant exprimé des idées trop libérales sous un gouvernement absolu, fut mis à la frontière. À son arrivée à Constantinople, il était dénué de tout moyen pécuniaire; rebuté par sa légation, il se fit musulman pour ne pas mourir de faim.

Je réserve le sixième pour la fin; son histoire complétera cet article.

En changeant de religion, ces individus espéraient tous une situation plus heureuse; en effet, le Musulman, tout persuadé qu’il est qu’un infidèle ne peut devenir un vrai-croyant, n’abandonne pas les nouveaux convertis. Le gouvernement leur accorde pour eux et leur famille, s’ils en ont, et suivant leur rang, les rations nécessaires, et confie leur instruction religieuse à un imam jusqu'à ce qu’ils soient capables de se suffire à euxmêmes; ces secours sont ordinairement donnés pendant deux et quelquefois même trois années.

Peu de jours se sont écoulés et déjà ces malheureux se repentent de leur apostasie. Quoi: se lever à l’aurore pour se

mettre le front à terre! prier ainsi quatre fois encore dans la

Journée et se coucher dès que la nuit est venue ! manger, sans couteau ni fourchette, un peu de riz et de mouton, tout juste pour entretenir la vie et ne boire que de l’eau! prendre du café léger sans sucre et fumer silencieusement! apprendre l'arabe, étudier le Koran, obéir respectueusement à l’imam chargé de rendre compte des progrès de votre instruction et de la régularité de votre conduite ! devoir être content de tout, résigné à la fatalité! trouver son bonheur dans l’abnégation entière des faux besoins! être enterré dans la solitude des quartiers turcs! ne vivre qu’avec des Musulmans silencieux! ne voir, et encore très rarement, que des femmes voilées auxquelles on ne peut adresser ni paroles ni regards! être obligé de marcher à pas lents, et les pieds en dedans, de peur que ses babouches ne soient jetées plusieurs pas en avant ! pas de romans, de gazette, de conversations animées! point de jeux de cartes, de punch ni de billard, de bals ni de théâtres !

Un changement si subit et si complet dans Pexistence physique et morale d’un individu est trop pénible; l’ennui le dévore. Personne dans le sein de qui il puisse épancher ses chagrins. Les souvenirs de l'amitié, de l'amour, de la famille et de la patrie se réveillent en lui; il maudit ses illusions, sa folie, son existence actuelle. Heureusement il lui reste l'espoir de s'évader ; mais que de difficultés et de dangers ! I] sait que le Koran punit l’apostasie de mort et qu'aucune légation n’a le droit de le réclamer. L'idée du supplice, et d’un prompt supplice, l’effraie; il patiente encore quelques jours. Le désespoir lui fait braver la mort même.

Le premier, renégat depuis deux ou trois ans, paraissait avoir adopté entièrement sa nouvelle religion et les mœurs du pays. Il jouissait de quelque considération parmi les Musulmans et de beaucoup de liberté; il en profitait pour venir

souvent à Péra, Il s'était procuré des fonds et avait commandé

des habillements européens. La cachette bien payée d’un capitaine franc devait le recevoir ; il comptait ensuite se rendre en Amérique. Nous dinions fréquemment ensemble; il m’avait fait part de ses projets; je lui avais recommandé beaucoup de circonspection. La dernière fois que nous nous trouvämes ensemble, tout était prêt pour son départ; nous étions au dessert, et mon camarade joyeux avait bu quelques verres de vin de trop. Son visage était plus enluminé qu’à l’ordinaire, lorsqu'un janissaire entre dans la salle où nous dinions, vient près de nous, s'arrête, regarde et salue le renégat d’un air sévère. Celui-ci pälit en le voyant; mais, se remettant promptement, il lui offre un verre de vin. Le janissaire refuse et s’en va. Je demande à mon camarade s’il le connaît. « Oui, me dit-il; nous avons bu quelquefois ensemble ieï, mais la présence d’un étranger lui fait peur. » Nous nous séparons avec promesse denous revoir la veille de son départ. La présence du janissaire dans un moment si décisif, la sévérité de ses traits, son refus de boire, l’effroi de mon ami, m’attristèrent et m’inspirèrent une vive inquiétude. J’attendis avec impatience le jour de notre réunion; il ne vint pas. Quelques jours après, le bruit se répandit à Péra qu’il était mort d’une attaque d’apoplexie foudroyante; sa constitution l’y exposait. Je n’ai pu vérifier le fait ; il me sembla probable que la police turque, connaissant les fréquentes infractions aux lois du Koran commises par l'individu en question, et ayant obtenu la certitude de ses projets d'évasion, l’avait fait secrètement mettre à mort. Cependant on pourrait avoir quelque lieu d’en douter, en réfléchissant que la justice turque, armée des pouvoirs terribles que le Koran lui confère sur un renégat, aurait fait décapiter publiquement ce malheureux et connaître le motif de son exécution.

Le vieux médicastre, n'ayant point obtenu l’emploi qu’il

désirait, continua de vivre dans la misère. Il tomba malade, et

NOTES. 493 prévoyant qu’il n'avait pas long-temps à vivre il se réfugia dans un des couvents de Péra, fit abjuration et mourut peu après.

Le médecin du pacha, homme instruit, s’est résigné de bonne grace aux devoirs de sa nouvelle religion. D’intelligence avec son chef, il l’a suivi dans ses diverses fortunes. À son maintien grave, à la sérénité de ses traits, à la grace de ses manières, à son turban d’effendi et à sa barbe blanche, longue et touffue, je le pris d’abord pour un Musulman de haute distinction. Il exerçait de mon temps parmi les Turcs et jouissait d’une réputation méritée.

L’Allemand, jeune et sanguin, ne put se faire à la monotonie de l’existence des Musulmans. Le chagrin s’empara de lui, et nous apprimes bientôt à Péra que dans un accès de fièvre cérébrale 1l s'était coupé une des artères carotides avec un Canif.

Je ne dirai qu'un mot d’un autre Franc qui, après s'être fait Turc, fut employé comme domestique dans la famille d’un riche effendi, sut gagner sa confiance, en profita pour sintroduire d’une manière très adroite dans la pièce où étaient déposés ses objets de luxe, les vola, fut découvert et décapité. Je ne parlerai point de quelques individus obscurs qui par misère ou autrement changent de religion, s’en ennuient presque aussitôt, éludent la surveillance dont ils sont l’objet, se réfugient dans un des couvents de Péra ou de Galata, ou dans l’hôtel de leur légation, y font abjuration , y sont tenus cachés, puis avec un de par le Roi sont embarqués sur le premier navire de leur nation qui les reporte dans leur patrie.

J’en viens à celui que j'ai réservé pour le dernier. Un militaire des États de Naples arrive à Constantinople, vient diner à un restaurant, y trouve un compatriote de son intime connaissance, et, tout en dinant, lui fait part de tous les mal-

heurs qui lui sont arrivés depuis qu’ils ne se sont vus et de

ses projets pour l’avenir. Je dinais à une table voisine. Je connaissais son interlocuteur ; j'avais entendu une partie de la conversation, lorsque ce dernier dit au nouveau débarqué : « Tenez, voici un de mes grands amis; il pourra vous donner de bons conseils. Il est ici depuis plusieurs années, il connaît les Turcs et le pays; de plus, il est médecin. » A tant de titres je suis instamment prié de me joindre à la société. Pour me mettre parfaitement au fait de ce qu’il désirait que je susse, le militaire me raconte toutes ses campagnes pendant la révolution, les grades qu’il a conquis sur le champ de bataille, tous jusqu’à celui de colonel d’un des régiments de la garde , le bonheur dont il jouissait dans cette belle ville de Naples; puis les revers survenus en 1815, la pente de son grade, de ses décorations, de ses pensions, les dangers courus, la nécessité de s'éloigner pour s'être montré trop fidèle au gouvernement déchu, la misère qui le menace, enfin les moyens qu'il a en vue pour fixer de nouveau la fortune et le bonheur. Je ne répondrais pas que dans ce récit il n’y eüt de l’exagération; l’Orient est le pays des hyperboles ; mais ce que je puis assurer, c’est que j'ai rarement vu un homme mieux pris dans sa petite taille; il avait à peine cinq pieds de hauteur. Sa tête était forte; son vaste front promettait une organisation cérébrale d’une rare perfection. Sa figure était régu lière, ses yeux expressifs, sa conversation animée.

Il développe ensuite ses projets de fortune. Un jour de grande réception aux Tuileries, où il avait accompagné Murat .comme aide-de-camp, il avait remarqué l’ambassadeur ottoman, alors Muhib-Effendi. Sa figure lui avait beancoup plu ; c'était sur lui qu’il fondait toutes ses espérances. Le succès était immanquable; voici comment. Il irait le saluer; il lui rappellerait leur entrevue aux Tuileries et lui raconterait ses malheurs ; il lui ferait sentir combien il serait utile au Sultan

d’avoir à son service un des meilleurs officiers de cavalerie

de l'Europe pour discipliner la sienne ; ensuite il lui communiquerait son désir sincère d’embrasser la religion de Mahomet et le prierait d’être son parrain. Une fois vrai-croyant, Mubhib-Effendi le présenterait sans aucun doute au Sultan ; alors il demanderait à monter le plus beau cheval arabe de ses écuries; excellent cavalier, il ferait devant lui et sa cour les manœuvres, les évolutions les plus belles; et quand on aurait vu sa tenue, son agilité, son adresse, sa grace à manier un cheval, il était impossible que le souverain ne le nommäât pas à un des premiers emplois dans cette arme. De là à de beaux chevaux arabes aux housses magnifiques, à un uniforme brodé en or sur toutes les coutures, aux châles des Indes sur la tête et en ceinture!, à des sabres et à des pistolets d’un travail précieux, à un établissement honorable et de nombreux domestiques; enfin, à ce qui valait mieux que tout le reste, un harem choisi, des esclaves géorgiennes et toutes les béatitudes qui en sont la conséquence, il n’y a qu’un pas. Jamais je ne vis un être plus pénétré de ce qu'il disait, plus heureux en imagination. Le vin de Ténédos, en activant la circulation, prétait une nouvelle énergie à ces illusions dignes des Mille et une Nuits. J'étais heureux de son bonheur; il eût été barbare à moi de détruire sur-le-champ lavenir fantastique qu’il s’était créé. | Plusieurs jours se passèrent et notre voyageur ne paraissait pas. Son ami et moi commencions à craindre quelque accident, lorsqu'un beau matin un Musulman vient m'appeler pour me conduire chez un malade. Quel est mon étonnement de trouver dans une petite chambre mon officier napolitain, les yeux et la face enflammés, jurant de toutes ses forces et maudissant le nom de Mahomet. Heureusement le Turc qui lui donnait des soins ne savait ni le français ni l'italien. Connaissant le danger qui pouvait en résulter pour cet infortuné,

je pris un air sévère et je lui dis que, puisqu'il s’était fait Mu-

sulman, il fallait subir toutes les conséquences de son nouvel état, et lui rappelai que toute imprécation contre Dieu et le prophète était punie de mort. Alors, en phrases interrompues par des cris, des gémissements et des contorsions, il m’apprend qu'il est circoncis depuis trois jours, que depuis cette opération il n’a pas dormi une seule minute, qu’il a souffert et souffre horriblement, qu’il a manqué cent fois de se jeter la tête contre la muraille pour finir sa malheureuse existence, et que, malgré le chirurgien turc qui l’assure que sa guérison est prochaine, il a insisté auprès du maître de la maisün pour que je fusse appelé. La cause des tourments qu’il endurait était évidente. L'opération avait été très bien faite; mais l’opérateur avait oublié que les suites en sont bien plus graves dans un homme vigoureux de quarante à quarante-cinq ans que chez un enfant de sept ans. Il avait, suivant l’usage, saupoudré la plaie avec de la poussière fine de bois pourri; mais le sang ayant franchi plusieurs fois cet obstacle, 1l en avait mis plusieurs couches jusqu’à ce que l’hémorrhagie eût cessé. Le travail inflammatoire qui était survenu avait donné lieu aux douleurs vraiment atroces auxquelles l’infortuné était en proie. Un traitement antiphlogistique très énergique calma promptement cet état de souffrance.

Ce fut alors qu'il me raconta ce qui lui était arrivé depuis notre première entrevue. « Pour ne pas être dissuadé de mon projet, dit-il, je ne voulus plus me faire voir dans Péra. Je me rendis chez Muhib-Effendi, qui me reçut avec beaucoup d’affabilité, me fit de nombreuses observations, me donna un Koran traduit en français, m’exhortant à le lire tout entier, à me bien pénétrer de son contenu, à en méditer les devoirs, et me recommanda de ne revenir qu'après de müres réflexions et quand je serais résolu d’y conformer ma conduite. Je passai huit jours entiers à cette lecture fort ennuyeuse; puis je retournai chez l’effendi, l’assurai que je trouvais le Koran ad-

mirable, que j'en adoptais les dogmes, les préceptes, et que mon plus grand désir était d’être admis au nombre des vraiscroyants. Mon protecteur trouva que huit jours étaient insuffisants pour une lecture aussi longue, aussi sérieuse; que je ferais bien de la recommencer; qu’en des matières qui décidaient du bonheur ou du malheur éternel, il ne fallait pas agir à la légère. Je l’assurai que chaque jour de ma vie je comptais bien en lire quelques chapitres. Alors il me dit que l'avais sans doute remarqué que la circoncision était une praque imposée à tout Musulman. « Je ne croyais pas, lui dis-je, qu’à mon âge on l’eut exigée. — Cependant qui veut le but veut les moyens.— Soit, répondis-je, je m'y soumets, mais je désire qu’elle ait lieu le plus tôt possible. » L’effendi me fit alors conduire ici, chez un de ses anciens serviteurs. J’y ai été circoncis; J'y ai trouvé tous les soins nécessaires et je dois y rester jusqu’à mon entière guérison. Après l’opération mes habillements m'ont été enlevés; ils ont été vendus et remplacés par des habillements turcs. »

Le jour suivant, sur sa prière, je me rends chez l’effendi que Je connaissais déja; je lui dis que jai été appelé pour donner des soins à un Franc qui venait d’embrasser l’islamisme, qu’il souffrait cruellement de l'opération à laquelle il avait dû 5e soumettre, mais ;qu’il s’en trouverait bien dédommagé si Son Excellence daignait lui continuer sa protection. L’effendi me rappela ce que je savais déjà sur les motifs qui poussent les Francs à changer de religion. « Cependant, me dit-il, espérons que celui-ci tournera mieux que les autres. Je le ferai venir ici après sa guérison ; il aura toutes les occasions de s’instruire. Puis nous verrons à quoi il sera propre; mais qu’il modère surtout ses espérances ambitieuses. » J’assurai Son Excellence que le néophyte lui laisserait l'entière direction de sa conduite, et que, s’il désirait utiliser ses talents militaires, c'était pour montrer sa reconnaissance envers le gouvernement qui venait

de l’adopter. J’informai le colonel du résultat de la conversation.

À peine fut-il en état de marcher qu’il voulut se rendre chez Muhib-Effendi et me pria de l’y conduire. Il n’était pas chez lui. Je donnai alors les avis le plus sévères au colonel sur sa conduite à venir, et le remis entre les mains du premier serviteur, vieillard respectable, en le priant de servir de guide à son futur commensal. Je m’en allai en me promettant bien de ne plus me mêler de cette affaire.

Le sort en avait autrement décidé. Au bout de quinze jours je recus une invitation de me rendre chez l’effendi. Après les salutations d’usage ; il frappe dans sa main pour appeler un serviteur et demande des pipes et du café. Arrive le tchibouktchi- bachi (le serviteur ayant le département des pipes); il s’avance silencieusement à pas comptés, d’une main place sur le plancher le tabla, pose dessus l'extrémité de la pipe, puis, faisant avec grace un mouvement de circeumduction, l'offre tout allumée à l’effendi. Deux minutes après, le même serviteur me présente la pipe avec les mêmes cérémonies. Il me semble lavoir vu quelque part; je le regarde attentivement, et, à ma grande surprise, je reconnais mon Napolitain qui de Pair le plus grave remplissait cet emploi de haute confiance chez les Musulmans. Il n’eut pas l’air de me voir, la décence ne permettant pas à un serviteur de parler à un mucafir de son maitre. L’effendi me dit ensuite que le néophyte était d’un caractère très difficile, emporté avec ses camarades, peu soumis, toujours mécontent, peu attentif à ses devoirs religieux ; que cependant il l’avaitnommé son tchibouktchi-bachi, emploi qui ne s'accorde qu'après de longs et de fidèles services. Il me pria de causer avec lui, de lui donner de bons conseils, et surtout de lui faire bien comprendre que la maison d’un Musulman est un lieu de silence et l’asile de la paix.

Le colonel m’attendait de son côté pour me faire ses do-

NOTES. 499 léanees. À peine suis-je hors du sèlamlik qu’il me conduit à son cabinet et me dit: « Vous vous rappelez, sans doute, le but que je me proposais en me faisant musulman et les espérances dont je me bercais. Quel désappointement! Ce cabinet est tout mon logement ; il n’y a pas mèmé une commode, une chaise ; ce mince matelas étendu sur une natte et une étroite couverture, voila mon lit; ma garde-robe tout entière est contenue dans cette serviette. Je mange avec lés domestiques, et quelle cuisine pour un Napolitain ! Que d’ablutions , de prières et de prosternations! Quand on a mangé, prié, fumé, l’on s'étend sur un canapé, on rumine ou l’on dort. Peu de Francs viennent ici, d’ailleurs il serait malséant que je leur parlasse; je n'ai pas encore entendu la voix ni vu l'ombre d’une femme dans cette maison! Le harem a une entrée particulière. Je suis vif, emporté, et je dois être tranquille; nous parlons beaucoup , nous autres Italiens, nous élevons la voix, nous gesticulons, nous rions aux éclats; ici on parle peu , à voix basse; on ne fait presque pas de geste, et l’on se contente de sourire! Je ne sais pas la langue turque et ne puis converser avec mes camarades. Les vieux serviteurs sont indulgents; je n’ai point à m'en plaindre; les jeunes se moquent de moi entre eux, eten ma présence ils m’appellent deunmée (renégat.) J’ai déjà eu avec eux quelques altercations, pour lesquelles j'ai été fortement réprimandé par l’effendi. Je suis à la vérité porte-pipe, emploi qui excite la jalousie de tous; mais moi, porte-pipe! Jugez, mon cher, de ma situation physique et morale; en est-il une plus insupportable? Et ne savoir quand elle finira! » En terminant ce discours, le Napolitain était profondément affecté; des larmes semblaient prêtes à s’échapper de ses yeux. Ses traits exprimaient un désespoir concentré.

Quelles consolations donner en pareilles circonstances? J’essayai cependant. Je lui représentai que, d’apres les mœurs du

pays et les incendies si fréquents à Constantinople, le luxe

des meubles et des habillements était inutile; que, dans un climat aussi excitant , la cuisine la plus simple est la plus favorable à la santé; que les serviteurs avec lesquels il mange ont une tenue , une douceur de manières qui les rend bien supérieurs aux domestiques dans d’autres pays; que les ablutions et les bains sont utiles à la santé et font éprouver un bien-être inconnu ailleurs, et que la prière est une grande consolation dans l’infortune. « Au lieu de vous ennuver du matin au soir, que ne vous appliquez-vous à la langue turque, si facile, si harmonieuse ? |

« Quand l’effendi, lui dis-je, vous verra bon croyant, soumis, résigné, studieux, qu’il vous entendra parler sa langue, il commencera à prendre une bonne opinion de vous. Il fera alors de lui-même ce qu'il se garde bien de faire en ce moment; il vous présentera au visir ; il vantera votre douceur, votre piété, votre hardiesse à monter à cheval. On sera curieux de voir comment un Franc se tire d’affaire sur un cheval arabe un peu fougueux ; vous aurez alors une belle occasion de faire admirer votre grace, votre adresse, votre courage. Bientôt vous obtiendrez un grade, des appointements, de la considération, et le bonheur après lequel vous aspirez. Combien d’esclaves géorgiens, de janissaires ordinaires, avec du courage et de l'adresse, sont devenus colonels, pachas, sèraskiers, visirs même! Mais il faut parler la langue du pays où l’on veut faire fortune : apprenez donc le turc; vos talents et la fatalité feront le reste. »

Cette péroraison, en lui faisant entrevoir la possibilité d’ar-river au but de ses projets , frappa le Napolitain. Il me remercia de mes conseils et promit de les suivre.

Ces bonnes résolutions ne tinrent pas long-temps. J’appris quelques jours après que, ne pouvant supporter les moqueries de ses jeunes camarades, il s'était battu avec eux, et avait oc-

casionné un tel scandale dans tout le konak que l’effendi l’avait renvoyé.

NOTES. Soi

Ne sachant où donner de la tête, n’osant se montrer à Péra, le néophyte vécut pendant quelque tempsdes distributions gratuites de pain faites aux mosquées, et dormit au bel air. Des personnes obligeantes s’intéressèrent à lui et lui procurèrent un passage pour Odessa. Nous crümes que, sous un gouvernement militaire, il lui serait facile detrouver de l'emploi; iln’en fut rien : au bout de peu de mois il descendait le Bosphore pour se rendre en Egypte.

C’était là que l’attendait la fortune pour le dédommager de ses malheurs passés. Nous apprîimes à Péra qu'il s'était fait présenter à Méhémet-Ali, qui avait su apprécier ses talents ; que son titre de musulman lui avait valu une nouvelle considération ; qu’il avait obtenu un grade honorable, avait épousé une femme turque , veuve très riche, et qu’il était au comble de ses vœux. Quelques années après, le bruit se répandit qu’après avoir dépensé cette fortune en habits et en châles, en armes précieuses, en chevaux et en esclaves, et ruiné sa santé, il avait quitté l'Egypte pour retourner en Italie, où il était mort dans un état voisin de la misère.

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