EI
45o NOTES.
trois même par jour; c’est à peine s’il peut obtenir que l'un fasse diète, que l’autre n’aille pas à quelque bal extraordinaire. Les malades se rient de ses craintes exagérées; ils attribuent tant de soins au désir de se faire valoir et de leur imposer le poids d’une plus grande reconnaissance.
Bientôt les parents sont informés que leur fils est malade au collége. Quoiqu'il s'y trouve médecins, chirurgiens, pharmaciens, garde-maladés, tout ce que lon peut désirer enfin, l'amour maternel s’effraie aisément; madame prie instamment son docteur d’aller voir de temps en temps l’enfant et de lui dire ce qu’il pense de sa maladie. Il en est de même de sa fille en pension à une autre extrémité de Paris. Les domestiques ont aussi leurs indispositions, leurs maladies; il va les soigner dans leurs mansardes, au grenier. Le concierge ne . manque pas non plus, au moindre malaise de sa femme et de ses enfants, de réclamer son assistance. Peut-il la leur refuser quand il n’y a qu'un pas à faire? Et puis les concierges sont a ménager; par leur caquetage ils peuvent être utiles ou nuisibles; tels et tels praticiens, en se conciliant leur bienveillance, s’en sont très bien trouvés. Au lieu de jouir d’une sinécure, le médecin a presque un hôpital à traiter; il se prête volontiers à toutes ces exigences : une invitation à diner, à une grande soirée, à un bal, l'en console en lui donnant l’occasion de se produire. Quelques marques d'attention, l’éloge de ses talents fait en présence d’une nombreuse société, flattent son amourpropre. Une ou deux personnes témoignent le désir de se l’attacher ; ses espérancésse réalisent; il est au comble de la joie.
Cependant l’année est échue; il s’attend qu’à la première visite la somme conuvenue pour l'abonnement lui sera remise; un mois, deux mois se passent, il n'entend parler de rien. Il hasarde un billet très poli; le client s’excuse sur l’inexactitude des fermiers, la baisse des produits agricoles, des réparations
urgentes, des dépenses extraordinaires; le premier argent libre
lui est destiné. La seconde année expire; le médecin en fait souvenir son client; celui-ci est étonné que les années passent si vite quand il s’agit de payer, si lentement quand on a à recevoir. Il a oublié qu’il a été plusieurs fois malade ainsi que son épouse, et trouve dur de payer tant d’argent pour si peu de chose; il donne un faible à-compte, se plaint du malheur des temps et fait beaucoup de promesses.
Le jeune homme patiente; deux autres années se sont écoulées et il n’a rien recu. Les pratiques recrutées au bal sont plus exigeantes et paient aussi mal. Il regrette d’avoir sacrifié à l’ingrate et dédaigneuse opulence une clientelle moins bril- Jante, il est vrai, mais plus lucrative; la bourgeoisie piquait les visites, et, quoique à bas prix, les payait exactement à la fin de l’année. La blanchisseuse qui se trouvait enceinte économisait six mois d'avance, sur le produit de son travail, un ou deux francs par semaine pour les offrir à son accoucheur; celle-là se montrait affable, celle-ci reconnaissante. Furieux de tant de mauvaise foi, il cesse ses visites, et, après une correspondance le plus souvent inutile, il en appelle aux tribunaux. De son côté le client s'étonne de tant d’arrogance et d’ingratitude. Le docteur n’a-t-il pas trouvé chez lui affabilité, témoignages d'estime, hospitalité? ne l’a-t-il pas recommandé à ses amis? ne lui a-t-il pas procuré une nombreuse clientelle? Croit-1l donc qu’il n’y a que lui dans la capitale? mille autres seront trop heureux de le remplacer. En effet, un autre entend parler de l’altercation survenue, de la place vacante ; il se fait recommander, il est accepté, et, après avoir éprouvé les mêmes désagréments, s’en dégoüte et l’abandonne.
Ainsi trompé maintes et maintes fois, notre docteur ne croit plus à l’affabilité, aux promesses, aux abonnements; il n’accepte plus d’invitations à diner, à des soirées, à des bals; il les a payées trop cher. I s’intéressait à ses malades beaucoup
plus qu’eux-mêmes, il ne s’y intéresse plus ou n’a pas l’air de
s'y intéresser , de peur que l’on ne spécule sur sa sensibilité. Long-temps exploité, il explaite maintenant ses pratiques; ses visites sont très courtes, il écoute à peine les malades; il leur parle du dernier bal, du nouvel opéra, de la bourse, des chambres, etc. Il se dit harassé de fatigue; vingt malades lattendent, il ne pourra en voir la moitié; il s'enfuit. On court après lui pour demander comment il faut prendre le médicament prescrit, il est déjà au bas de l'escalier. L’envoie-t-on chercher pour un cas pressant? il se fait nier; il est indécent qu’un grand praticien soit chez lui. « Il n’a donc pas d’affaires! » dirait-on; il perdrait son crédit. Il allait sortir, il reste. 11 pisse quelque temps à épousseter les livres poudreux de sa bibliothèque; 1l part enfin, il arrive. Quel grand médecin! il a tant d’affaires! on ne peut l’avoir. Aussi l’écoute-t-on comme un oracle. Il est choyé, respecté, quelquefois même redouté, et, ce qui vaut mieux, payé, payé cher et ponctuellement. Quis vult decipt, decipiatur.
Quelques causes portées devant les tribunaux, beaucoup d’autres accommodées pour éviter le scandale d’un côté, le dénigrement de l’autre, justifient suffisamment tout ce qui précède; elles feraient presque excuser le charlatanisme médi-
‘cal de notre époque, si le médecin, par sa connaissance de la nature humaine et de ses faiblesses, ne devait pas s’élever audessus des petites passions qui agitent le vulgaire et considérer sa profession comme un sacerdoce.
Il est pénible d’avouer que la conduite des clients opulents est due en grande partie à celle des médecins eux-mêmes. Nombre de débutants peu favorisés de la fortune, mais pleins de vanité, d’ambition,se montrent peu délicats sur les moyens d'arriver sinon à la célébrité, au moins à la richesse. Le charlatanisme discrédite la profession, l’intrigue et la médisance la déshonorent; la rivalité quis’établit entre les divers préten-
dants nuit à leurs intérêts; l’opulence en profite pour mal ré-
tribuer le jeune ambitieux qui éprouvera tôt ou tard le sort de celui qu'il vient de supplanter.
Telle n’est pas la conduite des médecins allemands. Longtemps victimes des mêmes jalousies, ils ont eu le bon esprit de s'entendre ensemble, et maintenant tout praticien appelé comme médecin ordinaire d’une famille est déshonoré s’il accepte avant d’avoir demandé à son nouveau client si son pré-
décesseur n’a aucune réclamation à lui faire, et s’en être assuré.
La conduite des Turcs et des raïa envers les médecins est, avons-nous dit, quelquefois extrêmement injuste, mais leur manière de l’être est toute différente. Ils regardent comme une grande vexation de payer fort chèrement la visite d’un médecin franc qui, en s’en allant, ne leur laisse qu’un morceau de papier, puis de devoir encore payer les médicaments à un apothicaire. Ils n’appellent donc un Franc que quand leurs médecins ordinaires, qui sont leurs pharmaciens, ont épuisé sur eux tout leur savoir-faire et que la maladie est devenue très grave. L'usage alors est de payer sur-le-champ et généreusement cette première visite pour intéresser le médecin à prendre du malade un soin tout particulier. Celui-ci ne se sent-il pas mieux après la première, la seconde, au plus la troisième visite, il en conclut que le nouveau docteur n’est pas éclairé d’en-haut pour le guérir ou qu'il ne sait rien, et en appelle un autre. Les malades, au contraire, éprouvent-ils un soulagement notable? ils paient la seconde visite moins bien que la première, la troisième plus mal encore; la quatrième ue l’est plus, ou, pour éviter la vue du médecin, ils se font dire partis pour la campagne. Le prix de la visite est, comme on le voit, en raison inverse du soulagement éprouvé; on dirait une prime offerte aux praticiens pour trainer la maladie en longueur. Aussi s’en trouve-t-il qui, peu pressés de guérir,
mitonnent leurs clients, s’en prennent à la malignité de la ma-
ladie, appellent, à charge de revanche, des confrères amis en consultation et exploitent ensemble le patient; mais celui-ci ou sa famille, au fait de ces spéculations, manque rarement alors de demander à faire un marché | bir pazar) pour la guérison du malade et la fourniture des médicaments. Dans ce cas, l’un demande le plus qu’il peut et la famille donne le moins possible. Le marché est-il conclu ? il est d'usage de recevoir sur-le-champ la moitié de la somme convenue et l’autre moitié après la parfaite guérison. Les médecins francs honorables ne font jamais de ces marchés; c’est une source continuelle de désagréments ; le malade, assuré maintenant que l'intérét du médecin est de le guérir promptement, ne fait plus diète comme auparavant, et la maladie continue au grand mécontentement des deux parties; s’il est évidemment guéri, il n’en convient pas de peur de payer le reste de la somme. Le médecin, de son côté, voit-il que le malade va plus mal? il affirme que pour le guérir parfaitement il n’a plus qu’à l'envoyer passer un ou deux mois à la campagne; il msiste sur son départ immédiat et ne le revoit plus, car il est mort peu de temps après. Telle est en général la pratique médicale à Constantinople; il n’y a donc pas d'abonnement, dans le sens au moins que l’on y attache en Europe.
Je n’ai parlé jusqu’à présent que de légères injustices; 1l y en a fréquemment de beaucoup plus graves; les anecdotes suivantes en sont la preuve.
Dans les premiers temps de mon séjour à Constantinople, je fus appelé chez un des premiers négociants arméniens de la capitale; on estimait sa fortune de vingt à vingt-cinq millions de piastres turques. Je reconnais un mœlena, suite d’une gastrite chronique. Plusieurs médecins l'avaient traité sans aucun succès; je prescris les adoucissants sous toutes les formes et une diète sévère; il me donne huit roubiè. Ma demeure n’étant pas éloignée
de la sienne, cette rétribution était honorable.
Deux jours après je revois le malade; il va moins mal; il se sent mieux; continuation des mêmes moyens. Six ronbie.
Venu de l’extrémité de l’Asie-Mineure il ne connaissait rien de l’Europe et se plaisait à me questionner sur les mœurs et les usages de l'Occident, et quand, à ma troisième visite, Je prenais congé de lui, il me pria si instamment de rester que je négligeai quelques malades pour lui complaire, Quatre roubie.
Il laissa ensuite accumuler deux visites et me donna quatre roubiè. Je me plaignis de cette étrange conduite à l’apothicaire quime l'avait recommandé ;celui-cime pria de lui continuer mes soins en m’assurant qu’il lui parlerait, lui ferait entendre que les médecins de Péra, plus habiles que ceux d'Erzerum, devaient être payés en conséquence, et que je serais satisfait. Je continue done mes visites. Le malade se félicitait de se trouver si bien; ses forces revenaient; il laisse accumuler quatre visites, m’informe que pour assurer sa convalescence il va partir pour la campagne, et me remet, entortillé dans cinq ou six papiers différents, le prix de mes visites. La délicatesse m’empêche’de regarder en sa présence ce que le petit paquet contient; arrivé chez moi, je l’ouvre et trouve trois roubie.
J'avais oublié cette anecdote lorsque, deux mois après, mon drogman, en passant devant la maison du banquier, apprit des domestiques que leur maitre était revenu de la campagne, que pour célébrer la commémoration de la mort d’un de ses proches, il avait fait sur la tombe du défunt, par un temps froid et humide, un repas de mets indigestes; qu’il était tombé malade, s'était fait transporter à Constantinople et aurait bien voulu me faire appeler, mais que le souvenir de sa conduite envers moi l’en avait empêché. Il me dit aussi que, comme il allait très mal, je serais probablement appelé dans la journée ou le jour suivant, mais qu’alors je devais profiter de la circonstance pour le rançonner et ne pas y aller sans m'être fait
donner auparavant cinq cents roubie.
En effet, le lendemain je fus appelé de bonne heure chez ce malade. Mon drogman insistait pour que j’exigeasse une très forte somme, m’assurant que vu le danger où le banquier se trouvait, le service que je lui avais rendu et l'espérance que je pourrais lui rendre la santé, cette somme me serait appor— tée sur-le-champ; que c'était un usage recu dans l'Orient de se faire valoir dans ces circonstances, d’autant plus que le malade avait profité de mon inexpérience pour me tromper. J’eus honte d'exploiter ainsi le danger d’un de mes semblables. Je me rendis chez le banquier; il était si mal que je demandai une consultation. Ayant reconnu avec trois autres médecins qu’il n’avait pas douze heures à vivre, nous prescrivimes une potion insignifiante. Nous attendions dans la pièce voisine que quelqu'un de la famille vint remettre le prix de la consultation ordinairement payée le double d’une visite, lorsque l’Arménien, prêtre et médecin tout ensemble, qui le traitait avant notre arrivée, et qui, parlant passablement l'italien, aväit compris que nous étions tous d'accord sur l'extrême danger du malade, vint à nous et nous dit que ce n’était pas l’usage de payer les médecins quand le patient était mort ou désespéré. Ce fut avec beaucoup de peine que je pus faire payer une demi-visite aux consultants.
Le peu de Musulmans que j'ai soignés payaient mal, très mal, mais enfin ils payaient. Quelques-uns, après avoir payé les trois premières visites, oubliaient de rétribuer la quatrième. Un autre se comporta d’une manière si bizarre que ce sera le sujet de cette anecdote.
Depuis long-temps j'étais le médecin d’un effendi d’un haut rang, c'était un oulèma; les visites avaient toujours été payées honorablement, L’effendi était très affable; nous causions même quelquefois religion. Ainsi que tout Musulman, il regardait Jésus-Christ comme le plus grand prophète qui eût
existé avant Mahomet, commel’espritmêémede Dieu.Marie l'avait ?
concu en respirant le parfum d’une rose. A l’appui de cette opinion il m’apprit une particularité que les chrétiens même les plus orthodoxes ignorent, je crois, encore; c’est que Jésus, étant encore dans le sein de sa mère, chantait les Psaumes de David et assez haut pour être entendu des assistants.
L’effendi tombe malade et m'envoie chercher; je prends un bateau et me rends chez lui, à deux grandes lieues de Constanünople. Une visite à cette distance valait au moinstrente piastres d'alors, environ dix-huit francs ; ilme donne douze piastres, puis autant pour deux visites, huit pour deux autres visites. Il en laisse accumuler trois et m'en donne six; c'était à peine la moitié de ce quej’avais donné à mesbateliers. J’avais cependant toujours trouvé cet effendi justeauparavant; d’où provenait sa conduite actuelle? Son intellect n’était pas dérangé, lui-même me remeltait l'argent; voulait-il éprouver ma patience? Je riais en moi-même de cette bizarrerie. Je n’eus pas l’air de m'en apercevoir; mais, le malade étant hors de danger, je cessai mes visites.
Trois jours après, son premier serviteur vint de bon matin chez moi demander pourquoi je n’étais pas venu; son maitre m’attendait. Mon drogman prétexta, suivant l’usage du pays, des visites nombreuses dans une direction tout opposée, qui m'en avaient empêché. Je fus plus franc, je demandai à ce vieux serviteur si son maître n'avait pas depuis quelque temps perdu une partie de sa fortune? — Nullement. — S'il avait acheté quelque konak qu’il eût dû payer sur-le-champ? — Il n’en avait pas entendu parler, et lui, l’ancien de la maison, l’aurait su. « Pourquoi ces questions? » me demanda-t-il d’un air tout surpris. Je lui racontai alors avec tous les ménagements possibles ce qui s'était passé. « Mes bateaux, lui dis-je, m'ont coûté plus que je n’ai recu de l’effendi; j’ai continué mes visites jusqu’à ce qu'il füt convalescent; maintenant je les cesse. »
Les traits du serviteur prirent un air d’étonnement, de tris-
tesse ; 1l ne fit aucune réflexion sur la conduite de son maitre, le Koran ne le permet pas. Il acheva de fumer sa pipe en silence et s’en alla. Je n’enténdis plus parler de l’oulèma.
Quelques médecins francs, ceux surtout qui ont parcouru l'Égypte ou l’Asie-Mineure, continuent à faire à Constantinople de ces marchés dont j’ai parlé plus haut, et savent en tirer bon parti. Un de ces médecins me racontait à ce sujet l’anecdote suivante.
«Un Arabe qui tient boutique dans l’Ouzoun-Tchartche tombe malade; au lieu de m'envoyer chercher, il attend que le hasard me fasse passer dans son allée; il m'appelle, me parle de sa maladie et demande à faire un marché. Je reconnais une fièvre bilieuse de moyenne intensité. Après de longues discussions nous convenons de cent piastres pour la guérison et les médicaments; j’exige la moitié comptant. L’Arabe ne voulait payer les cent piastres qu'après la guérison; mais, aussi arabe que lui, je tiens ferme, il me donne les cinquante piastres. Je lui envoie ma potion etune grande bouteille de tisane à renouveler pendant cinq jours consécutifs; diète. Le cinquième jour il était aux trois quarts guéri. Je continue la même tisane pendant cinq autres jours, ayant soin d’en changer la couleur au moyen d’un sirop. Le dixième jour il était très bien portant; je demande le reste de la somme convenue. L’Arabe s'excuse, me prie d'attendre; enfin il ne veut pas me payer sous prétexte qu’il n’est pas parfaitement guéri, qu'il n’a pas d’appétit, qu’il n’a pas pu dormir la nuit précédente, etc., etc: « Qu’à cela ne tienne! » lui dis-je. Je lui tâte le pouls et regarde sa langue; il n’était pas plus malade que moi. Je conviens que le pouls'est dur, vibrant, agité, la langue très mauvaise, qu’il pourrait retomber plus malade qu’anparavant, que cela vient de ce qu’il a mangé trop tôt quelque chose d’indigeste. « J’ai promis dete guérir et Je te guériraiï. » Je lui envoie des pilules de ma facon.
À peine en a-t-il pris une demi-douzaine qu’il éprouve de
violentes douleurs dans les intestins; il passe une nuit cruelle et n’envoie chercher avant l'aurore. J'arrive; le patient se plaint amèrement. « Que veux-tu? les médicaments font toujours un effet contraire quand le malade est injuste envers le médecin, — Aman, aman, de grace, de grace, Ôte-moi ces douleurs, — Et toi donne-moi ce dont tu es convenu et je te guérirai de nouveau, sinon tu crèveras comme un chien. » L’Arabe me remet les cinquante piastres. « Maintenant les médicaments feront leur effet. » Je calmail’irritation par l’usage des émollients sous toutes les formes. Trois jours après il vaquait à ses affaires. Depuis ce temps, nous sommes les meilleurs amis du monde; je ne passe pas devant sa boutique sans qu’il me traite d’une tasse de café, et il m’a procuré de nombreuses pratiques parmi
ses Connaissances. »
Nore III, page 81.
Le hapa-vourouchou est une maladie très grave, assez fréquente à Constantinople et en Anatolie, et dont je n’ai point entendu parler en Europe. Elle règne en été seulement, surtout pendant les ardeurs de la canicule et sur la rive européenne du Bosphore. Elle attaque les hommes, rarement les femmes. Quand elle est très violente et qu’elle tue en peu d'heures, on met la mort de l'individu sur le compte de la peste, dont c’est aussi la saison. Elle dure ordinairement trois ou quatre jours à l’état aigu et est accompagnée de déjections alvines nombreuses, jamais de vomissements, ni de bubons, ni de charbons. La mort en est assez souvent la terminaison, car chaque fois que je faisais, en été, une excursion à Buiuk-Dère, mesconnaissances arméniennesm’'annonçaientpresque toujours la mort de quelque personne de leur nation et la maladie de plusieurs autres. Lorsque le malade en réchappe, il lui reste
une longue inappétence pendant laquelle la moindre erreur de
régime peut entraîner les conséquences les plus funestes. Les femmes étant en possession de commencer le traitement de leurs proches avant d'appeler le médecin, j'aurais pu rester toute ma vie à Constantinople sans observer la première période de cette maladie, si je n’en avais été moi-même attaqué. Voici l'observation.
Le 31 juillet 1824 je fus appelé à Orta-Keui pour voir un malade. Deux heures environ après midi je m'embarquai à Top-Khana. Le lodos régnait depuis deux jours; son souffle était modéré, la chaleur lourde, accablante; nous serrâmes de près la rive européenne du Bosphore. En longeant ainsi Fondouklou, Bèchik-Tache, je fus désagréablement affecté par certaines vapeurs méphitiques qui semblaient accompagner notre bateau en nous gagnant de vitesse, passaient à la hauteur de ma tête, folàtraient pendant deux ou trois secondes autour de mon visage en tourbillonnant, et disparaissaient. Deux ou trois minutes après, un autre tourbillon arrivait toujours dans la direction du lodos vers la tramontana, et, après m’avoir affecté de la même manière, disparaissait également. Ces vapeurs étaient sensiblement plus chaudes que l’air environnant; elles m’y paraissaient comme incarcérées, non combinées. L’odeur en était repoussante, analogue à celle des choux pourris. Les yeux en éprouvaient un léger picotement, de la sécheresse. Pour me préserver de tout mauvais effet, je me garantis la bouche, le nez et les yeux avec mon mouchoir.
Je réveillai mon drogman, qui s’endormait souvent en bateau et que la chaleur du jour avait plongé dans un profond sommeil, pour lui demander s’il n’éprouvait pas quelque sensation insolite. Il se tint éveillé, et au moment où je sentais passer le tourbillon il le sentait également. Il se rappelait bien, pendant les vingt années de son séjour à Constantinople, avoir éprouvé quelque chose de semblable, mais jamais aussi forte-
ment.
NOTES. Aô1
Je cherchai à me rendre compte de ce phénomène; je crus en trouver l'explication dans la configuration des rives du Bosphore. On a vu au commencement de cet ouvrage, dans la première excursion, que les villages sont tous situés sur des collines plus ou moins élevées; les ravins intermédiaires, encaissés pour résister aux torrents de pluie des hivers, ne reçoivent en été que des immondices qui viennent s’accumuler près de leur embouchure. Là, les rayons d’un soleil ardent les dessèchent; mais quand les vagues refoulées vers le nord viennent délayer cet amas de matières végétales et animales en putréfaction, il s’en dégage des miasmes plus ou moins délétères dont le vent épais et humide du sud s’empare et auxquels il imprime sa direction. Il me paraît aussi très probable que le lodos, en passant sur les déserts vastes et brülants de la Libye, de l'Égypte, dela Syrie, en emporte avec lui des miasmes, ainsi que semblent le justifier ces veines, ces courants aériens infects que l’on rencontre quelquefois très avant dans l'Atlantique et dans la Méditerranée. Ce qui est certain c’est qu’en arrivant à l'échelle d’Orta-Keuï j’éprouvai, en sortant du bateau, des vertiges, un anéantissement, une faiblesse musculaire tels que je me trainai avec beaucoup de peine jusqu’au café voisin où nous attendait le fils du malade pour lequel j'avais été appelé.
Dés que je me fus assis, tout me semblait tourner autour de moi, et j'aurais glissé du banc où j'étais si mon drogman ne m’eüt soutenu. En me voyant dans cet état, les assistants reconnurent que Je venais d’être atteint du hava-vourouchou. On s’empressa de m'apporter de l’eau froide et du vinaigre; je m'en laval scrupuleusement le visage, les yeux, les oreilles, la bouche, les narines et les mains. Beaucoup moins frappé de l'air ou moins impressionnable que moi, mon drogman avait ressenti la même influence, et dans son langage descriptif en
racontait très bien à la société toutes les particularités.
Après quelques minutes on nous offrit la pipe et le café ; l’odeur seule de l’un et de l’autre me souleva le cœur; mon drogman, fumeur impitoyable, se mit à fumer sans aucun plaisir. Nous nous rendimeslentement ensuite chez le malade.Cet homme avait été quelqne temps auparavant voir des amis dans l’Anatolie; en revenant il avait été atteint du hava-vourouchou. Les femmes, dit-il, l'avaient traité et guéri; il ne lui restait plus qu’une grande faiblesse, et une telle inappétence que, s’il ne fallait pas manger pour vivre, il ne prendrait rien du tout, mais que par raison il s’efforçait de manger des pieds de mouton et un peu de pasterma. Je lui prescrivis de s’en tenir à de l’eau de riz acidulée et à quelque légère crème d’orge froide, aussi long-temps que l’estomac ne lui ferait sentir aucun besoin; très mécontent de ma prescription, il ne m’appela plus.
Le grand air, la marche, quelques verres d’eau froide m'avaient un peu remis. En m’en retournant chez moi, je dis à mes bateliers de tenir le milieu du canal, d’abord pour ne pas me trouver de nouveau dans le courant des miasmes, puis, pour ne pas les rencontrer, pour ainsi dire, face à face, ce qui me paraissait devoir en augmenter l’action sur le corps humain. En arrivant chez moi j'étais pâle; un air de tristesse profonde était répandu sur mes traits. J’éprouvais du vague dans les idées, du dégoût pour l’étude; mes genoux chancelaient; cependant le repos m'était pénible, je ne pouvais rester en place. L'heure de prendre mon repas approchait; je ne me sentais aucun appétit, je me fis faire une légère infusion de thé noir, elle me dégoüta; je pris avec plaisir quelques verres de limonade froide. Enfin je me mis au lit, dans l'espérance de trouver dans le sommeil quelque trève à l’état de malaise que j'éprouvais ; il n’en fut rien. Dés coliques se firent sentir; quatre évacuations alvines se succédèrent à un quart-d’heure de dis-
tance; j'en éprouvai peu de soulagement. Il se déclara ensuite
un état d'inquiétude générale, telle que jé ne pouvais rester dix secondes dans la même position. Cet état d’anxiété, de ‘jactitation, dura toute la nuit et paraissait même aller en augmentant;j'en étais tellement harassé que dès l’aube du jour je me levai, m’habillai et me disposai à faire ma tournée habituelle à Constantinople.
Mon drogman, suivant son habitude, arriva à cinq heures; il fut étonné de me trouver déjà prêt à partir. Je lui fis part de l’agitation extrême où j'avais passé toute la nuit et lui dis que je préférais au supplice de rester au lit la fatigue d’une tournée chez nos malades. Il m’informa que lui aussi avait eu du dégoût pour son souper, qu’il avait mal dormi, qu'ilavait ressenti des coliques, eu quelques déjections alvines, et qu’ilse trouvaitencore mal à son aise. Nous partons. J'étais si faible, si languissant que je ne pouvais d’abord mettre un pied devant l'autre; je manquai plusieurs fois de tomber en descendant de Péra à Galata. Je sentais cependant que l’air frais me faisait du bien, et que les inquiétudes que je ressentais dans les articulations diminuaient à mesure que je marchais. Je fis ainsi lentement, et en me reposant fréquemment, deux à trois lieues dans les divers quartiers de Constantinople. Plus de pipe ni de café chez mes malades, j'en avais horreur; j'acceptais seulement un peu d’eau fraiche qui me faisait toujours plaisir.
De retour à Péra, j'aurais dû , après une aussi longue course, sentir quelque velléité de manger ; nullement. Potage, légumes, viande, tout ce qui était chaud me répugnait; je me laïssai guider par l’instinct et ne me nourris que de pastèques, de limonade, et plus tard de laitue cuite à l’eau, sur laquelle je jetais un peu de sel. Cet état d’inappétence dura vingt-cinq jours, pendant lesquels je ne changeai rien à mon régime; je faisais cependant régulièrement ma tournée, qui, vu l'éloignement de la plupart de mes pratiques, était très fatigante. Mon sommeil
était promptement revenu, mes douleurs disparues, mes forces
rétablies. J'étais pâle, maigre, mais je me sentais très bien. Cene fut que vers le quarantième jour que je me remis à une nourriture plus substantielle dont je me serais fort bien passé.
Le hasard voulut que dès le commencement de mon indisposition je fusse appelé dans une famille arménienne pour un malade qui, quinze jours auparavant, avait été atteint du hava-vourouchou. Les femmes l’avaient soigné d’abord {, puis l’on avait appelé un médecin franc qui avait cru devoir saigner et purger le malade; il s’en était trouvé plus mal.
Je vis un homme d’une cinquantaine d’années, fortement constitué. Son visage était d’une pâleur terreuse; 1l avait les yeux éteints, la peau froide, sèche; son pouls peu résistant ne donnait que quarante pulsations; sa langue était d’une päleur et d’une largeur remarquables. Il n’avait aucun appétit; il se plaignait de difficulté dans la prononciation des mots, de glaires abondantes, filantes, difficiles à rendre. La pression exercée, même fortement, sur l’épigastre et les diverses régions de l’abdomen, n’occasionnait aucune douleur. Depuis le premier jour de la maladie, depuis les saignées surtout, il s'était trouvé si faible qu’il restait constamment étendu sur un matelas. Quand on le levait pour lui faire faire quelques tours dans le sala, plusieurs personnes devaient le soutenir. Il disait éprouver en marchant le kétchèélenmek sous la plante des pieds, ou la sensation de marcher pieds nus sur de la paille.
La famille exigeait d’abord que je fisse disparaître tous les mauvais symptômes le plus tôt possible, mais surtout que dE donnasse de l'appétit au malade afin qu’il pût manger; car sans manger, s’écriait-elle, ne fallait-il pas mourir ? Après avoir pris en considération les symptômes sus-mentionnés, je crus devoir
prescrire un émétique pour débarrasser l'estomac de cette quan-
(1) Le remède généralement employé dans le Levant par les femmes ,
contre cette maladie, est de l'ail écrasé dans du yahourt (lait aigri).
tité de glaires qui me parut en avoir émoussé la sensibilité. Six heures après l'effet de l’émétique, limonade légère froide ad libitum; lotions froides sur le visage, d’eau et de vinaigre aromatisé, fréquemment renouvelées, diète.
Le lendemain les femmes s’empressent de me montrer la quantité de glaires rendues par l’effet du vomitif. Le malade se trouve moins mal. (Morceaux de pyrèthre à mâcher pour réveiller la sensibilité des nerfs de la langue; léger sinapisme aux poignets et sur les coude-pieds pour activer la circulation et ramener la chaleur aux extrémités; crème de riz très légère, froide; promener le malade plusieurs fois par jour et le plus long-temps possible.) Le jour suivant, mieux évident; les femmes sont gaies. Le malade prononce les mots moins difficilement; il a mangé avec moins de dégoût; il s’est promené long-temps, soutenu sous les bras. La chaleur est plus grande aux extrémités; le pouls est à quarante-cinq. (Mêmes prescriptions.)
Au désir de la prompte guérison de son chef se joint toujours, dans toute famille arménienne et autre, celui d’économiser le nombre des visites. À peine s’apercçut-on de la légère amélioration survenue dans l’état du malade que, sous le prétexte banal de donner aux médicaments le temps de faire leur effet, on me pria de ne venir que deux jours après. Le mieux continuait, mais lentement; cependant, en cinq ou six visites remises par les femmes de trois en trois jours, j'étais arrivé à un état très satisfaisant. Le teint du malade s'était éclairci, son pouls offrait de cinquante-cinq à soixante pulsations; il se promenait seul pendant un quart-d’heure plusieurs fois par jour; il se sentait beaucoup d’appétit et n’aspirait plus qu’à manger. J’avais beau lui représenter que moi-même j'avais été atteint de la même maladie, que depuis près d’un mois je n’avais aucun appétit, que je ne vivais que de végétaux, qu’avec ce régime non-seulement je me portais très bien, mais encore je