LA DOUBLE PÉNÉTRATION
L'occupation limitée aurait présenté de très graves inconvénients. Pour protéger les populations denses du Plateau Central, il eût fallu immobiliser sur les frontières de TEmyme et du Betsiléo ime grande partie du Corps d'occupation et^ en même temps, maintenir sur la côte des postes militaires solides pour empêcher la contrebande de guerre, le trafic des esclaves, assurer la sécurité des commerçants européens.
Entre ces deux lignes de postes, sans communication entre elles, nous aurions laissé subsister une zone habitée par des populations belliqueuses et hostiles, qu'aurait renforcées la continuelle infiltration des malfaiteurs des autres régions et qu'il eût été ainsi de plus en plus difficile de contenir, à moins d'augmenter indéfiniment les effectifs des postes défensifs de la frontière.
La région intermédiaire passait aussi pour offrir de grandes ressources naturelles. D'après les renseignements des indigènes et des rares explorateurs qui l'avaient visitée, on s'attendait à y rencontrer des terrains fertiles, des forêts riches en caoutchouc et en bois précieux, des pâturages propices aux grandes exploitations d'élevage; enfin, les alluvions aurifères qu'elle renfermait, quoique vaguement connues, intéressaient de nombreux prospecteurs. A cette époque, la grande île n'exportait guère, bon an mal an, que deux à trois cent mille fi'ancs d'or, chiffre qui, à mon avis, était loin de correspondre à sa richesse minière véritable. Enfin l'esprit d'entreprise de mes compatriotes ne pouvait me laisser indifférent, et je devais leur fournir les moyens de pénétrer dans ces contrées de l'ouest, sans qu'ils y fussent exposés à de continuels périls.
Je décidai donc de procéder à une double pénétration : mouvement de progression de la région centrale vers les côtes, et, en même temps, marche de détachements s'avançant du littoral à la rencontre des troupes venues du centre.
Des pourparlers en vue d'une entente pacifique furent entamés au préalable avec les tribus insoumises,, mais ils se
heurtèrent partout à des refus et les Sakalaves furent irréductibles dans leur intention de ne céder qu'à la force. Je fis donc pousser très activement les préparatifs de Taction militaire ; puis, pendant que les troupes se concentraient et constituaient leurs approvisionnements, j'entrepris un premier voyage autour de Pîle, pour apprécier les besoins des colons et des populations indigènes du littoral, et donner des ordres en vue de la double pénétration.
Le 2 mai, je quitte la capitale.
Sur la route de Test, mon voyage est bien différent de celui accompli huit mois auparavant. Les habitants ont réintégré leurs villages, repris leurs cultures et reconstruit leurs demeures. Suivant Tusage qu'ils pratiquaient autrefois pour les déplacements de la reine, ils se portent en foule à ma rencontre, en habits de fête, exécutant les danses nationales, et chantant les vieux airs du pays.
Des arcs de verdure aux inscriptions originales sont dressés à la limite des cantons et dans les villages. Partout, je suis accueilli par la Marseillaise que nos soldats ont enseignée aux enfants des écoles et que des orchestres locaux accompagnent de leur mieux.
A Maharidaza et Manjakandriana, que j'avais vus incendiés et complètement déserts en septembre 1896, le contraste est frappant. La population, exubérante dans ses manifestations, les deux villages rebâtis, avec leurs rues bien alignées, leurs cases en pisé blanchi, aux épaisses toitures de chaume, et, à proximité, de magnifiques rizières nouvellement mises en culture, tout atteste que le travail et la vie sont revenus dans le pays, que la sécurité y est complète, que l'œuvre de destruction et de ruine n'est plus qu'à l'état de souvenir lointain dans l'esprit des habitants.
A Ankeramadinika, Sabotsy, Moramanga, Beforona, mes impressions ne sont pas moins satisfaisantes. Dans chacun de ces villages, je réimis lés habitants en kabary pour les féliciter