TAMATAVE
Parmi ceux-ci, je dois un souvenir particulièrement reconnaissant à M. d'Épinay, directeur du Comptoir d'Escompte, chez lequel je trouve pendant deux jours la plus aimable hospitalité. Mon intention était de me mettre immédiatement en route pour Tananarive. J'avais hâte d'être rendu à mon poste et je me rappelais comme étant de circonstance cette saillie du maréchal Bugeaud : « Quand le feu est à mon grenier, je ne reste pas à la cuisine pour voir si la volaille est bien embrochée. » Cependant, je reconnus la nécessité de m'arrêter quarante-huit heures au moins à Tamatave, principale tête d'étapes de la colonie.
Une visite à l'hôpital me laissa d'abord une impression pénible. Les malades y étaient nombreux, entassés les uns sur les autres; les médicaments faisaient quelquefois défaut, et le dévouement du personnel parvenait difficilement à diminuer la mortalité, considérable à cette époque dans les éléments européens.
Je me rendis aussi aux magasins des services militaires, vastes baraques en tôle, édifiées au moment de la campagne, où, comme à Majunga, s'empilaient jusqu'au toit, dans un pêlemêle général, du matériel, de l'outillage et des denrées de toute nature.
Rentré chez M. d'Épinay, je reçois la visite de quelques négociants qui viennent m' apporter ;.leurs doléances : l'insurrection a coupé les routes commerciales et arrêté toutes les transactions. Les magasins sont bondés de marchandises que Tananarive et les autres villes de l'intérieur réclament à l'envi, mais que le commerce local ne parvient pas à évacuer. Les porteurs émettent en effet des prétentions inadmissibles et refusent même tout service depuis que les convois sont exposés sur la route aux coups de mains des Fahavalos. De même, les arrivages des produits de l'intérieur : peaux de bœufs, rafia, cire, caoutchouc, gomme copal, etc., ont complètement cessé, sans qu'on puisse rien augurer sur leur reprise.
J'emploie les dernières heures du jour à visiter la ville,
fatigante promenade qu'on faisait à cette époque dans le sable aride et nu.
Aucun point de la partie centrale de la côte est ne pouvait être mieux choisi que Tamatave comme emplacement d'un port de commerce. La ville est établie sur un promontoire de sable qui se détache dans la direction ouest-est, et offre une longueur d'environ 2 kilomètres sur une largeur moyenne d'à peu près 600 mètres. Au nord et au sud, les rivages s'incurvent en formant deux grandes baies : celle du nord, la baie de Tanio, qui constitue la rade, et celle du sud, dénommée baie d'Ivondro.
Tamatave, vu du large, offre un aspect riant dû à sa belle végétation tropicale et aux grands cocotiers qui, émergeant des jardins, balancent dans le ciel leurs panaches de verdure. Cependant, l'intérieur de la ville n'était en 1896 qu'une agglomération informe, mal percée, donnant l'impression d'un campement où dominaient les maisons à la mode indigène, construites en paillottes ou en débris de caisses à farine et jetées au hasard, sans tracé et sans aHgnement, sur la dune de sable.
La ville était dépourvue d'eau potable et la masse de la population en était réduite à s'alimenter d'une eau saumâtre, fournie par des puits primitifs, creusés à i mètre ou i m. 50 au plus de profondeur, dans un sol que contaminaient toutes sortes de détritus. Au nord-ouest, s'étendait une immense superficie marécageuse, à laquelle on n'avait donné aucun écoulement et dont les exhalaisons meurtrières s'ajoutaient aux autres causes d'insalubrité de la région environnante.
La matinée de ma seconde journée à Tamatave fut employée à l'inspection de la garnison, alors très médiocrement installée dans les locaux qui lui avaient été assignés. Une partie occupait un ancien temple hova, qui a reçu depuis les affectations les plus diverses et que la ville utilise aujourd'hui comme théâtre municipal. Le reste des troupes était caserne dans le fort hova, démoli depuis. Au cours de cette visite, je pus encore constater bien des lacunes : insalubrité des locaux, ordinaire insuffisant et diffici-
A TAMATAVE, UNE PARTIE DES TROUPES EST CASERNEE DANS LE VIEUX FORT HOVA,