EXTRAITS DES INSTRUCTIONS DU 22 MAI
« 1° L'organisation administrative d'un pays neuf doit être parfaitement en rapport avec ses ressources, sa configuration, la mentalité générale de ses habitants et le but que l'on se propose d'atteindre.
2° Toute organisation administrative doit suivre le pays dans son développement naturel.
Il est impossible de donner une rég-le de conduite uniformément applicable aux différentes régions de l'île. La diversité des races conduit à la diversité des procédés.
Cependant, certaines règles très générales peuvent trouver leur application partout. Tout d'abord, il faut employer l'action combinée de la politique et de la force.
Action politique. — L'action politique est de beaucoup la plus importante; elle doit reposer avant tout sur la connaissance du paj's et de ses habitants.
L'étude des races détermine les moyens de conquête et d'administration. Un officier qui a réussi à dresser une carte ethnog'raphique suffisamment exacte du territoire où il opère, est bien prés de s'imposer aux populations et de parvenir à leur donner l'org'anisation qui leur convient le mieux. Il doit en outre chercher à démêler les intérêts communs ou opposés, les mœurs et coutumes à respecter, les rivalités dont il convient de tirer parti.
Action par la force. — Tout mouvement de troupes en avant doit avoir pour sanction l'occupation effective du terrain conquis.
L'action par la force se comprend sous deux formes : l'action lente et l'action vive.
L'action lente, qui est incontestablement la plus efficace, consiste dans l'occupation par des postes permanents des centres politiques, des voies de communication, des points d'où l'adversaire peut tirer ses approvisionnements.
Le pays à occuper est pénétré progressivement et débarrassé de même des bandes rebelles, soit par des opérations militaires à faible rayon d'action, soit simplement à l'aide de la population soumise, armée par nos soins et organisée en corps de partisans.
Les zones pacifiées reçoivent immédiatement une première org'anisation administrative; elles sont d'abord tenues et surveillées par des troupes rég-uliéres, puis, quand le calme est bien rétabli, par la milice ou les paysans armés.
Lorsque tout danger a disparu, on fait rentrer les armes prêtées aux populations.
L'action vive est l'exception. C'est l'action des colonnes militaires, qui ne doivent agir que contre des objectifs bien déterminés et lorsqu'on doit faire œuvre de force.
En principe, l'effectif de ces colonnes doit comprendre un noyau de troupes européennes, un gros de troupes indigènes et, chaque fois qu'il sera possible, des groupes de partisans, destinés surtout à éclairer la marche et à participer à la poursuite.
La méthode la plus féconde, qui a été appliquée à la pacification de l'Emyrne, est la méthode progressive, dite de la « tache d'huile », qui consiste à ne gagner du terrain en avant qu'après avoir complètement organisé celui qu'on laisse en arriére. Ce sont les insoumis de la veille qui nous aident contre les insoumis du lendemain. On marche à coup sûr, et le dernier poste occupé devient l'observatoire d'où celui qui commande examine la situation, prépare un nouveau bond en avant et cherche à entrer en relations avec les éléments inconnus qu'il a encore devant lui.
Enfin, tout en recourant à l'action par la force, nous devons ménager les ressources du pays, dans l'intérêt des entreprises de colonisation futures, et aussi des populations indigènes qui en seront le capital vivant indispensable. Chaque fois que des incidents de guerre obligent à agir contre un village ou un centre habité, on ne doit pas perdre de vue que, la soumission des habitants obtenue, le premier soin à prendre est de reconstruire le village, d'y créer un marché et d'y établir une école.
Lorsque l'emploi combiné de l'action politique et de l'action par la force a produit ses effets, s'ouvre la période d'organisation, qui met en jeu un troisième moyen : l'action économique.
Action économique. — Au fur et à mesure que la pacification progresse, les cultures reprennent, les marchés se rouvrent, le commerce renaît. Le rôle du soldat passe au second plan, celui de l'administrateur commence. Deux objectifs principaux sont à envisager : d'une part, discerner et satisfaire les besoins les plus urgents des populations soumises; de l'autre, favoriser l'extension de la colonisation et ouvrir des débouchés au commerce européen.
Pour inciter les indigènes au travail et leur en donner le goût, les commandants territoriaux devront, à l'aide des éléments européens dont ils disposent, créer des écoles professionnelles.
Les ressources que l'indigène se procurera par le travail, provoqueront immanquablement chez lui des besoins nouveaux, dont le commerce européen saura vite tirer profit. Les traitants s'installeront auprès de lui et, en même temps qu'ils le fourniront d'articles importés, ils lui achèteront, dans des conditions avantageuses de part et d'autre, des matières premières destinées à rexportntion...