‹ Neuf ans à Madagascar [par le] général GallieniChapitre 15 sur 179 · LA ROUTE DES DUNES · texte numérisé non relu

LA ROUTE DES DUNES

mière fois à Madagascar, je m'installe à ma table de campagne. Cuisiniers et auxiliaires ont rivalisé de zèle, et, comme la brise a ouvert les appétits, chacun fait honneur au déjeuner. Vers midi, on se remet en route. La piste est tracée sur une dune sablonneuse très boisée, comprise entre la mer d'un côté et, de l'autre, un long chapelet de lagunes intérieures; elle me rappelle la route de Dakar à Rufisque, avec cette différence que la végétation malgache est beaucoup plus abondante et variée. Le parcours, si souvent décrit, de Tamatave à Andévorante, laisse le voyageur sous l'enchantement continuel des arbres aux frondaisons touffues, des lianes aux enlacements gracieux et bizarres, des orchidées aux formes délicates et imprévues.

A partir d'Ambodisiny, on s'enfonce sous cette voûte de feuillage, pour n'en sortir qu'aux environs d' Andévorante. De temps à autre, on débouche dans quelque clairière, où s'étalent de magnifiques pelouses vertes qu'encadrent de grands arbres, et au fond desquelles l'œil cherche en vain quelque élégante villa pour compléter le décor. Quelquefois, le rideau de verdure s'éclaircit et s'entr'ouvre, le chemin s'infléchit et descend sur la plage, où la mer vient briser ses volutes, et baigner de son écume les pieds nus des porteurs. Au village d'Ankarefo, situé à l6 kilomètres d'Ambodisiny, nous rencontrons une compagnie partie la veille de Tamatave. Ce sont nos légionnaires qui vont faire la route à pied jusqu'à Tananarive et n'ont pour cela rien perdu de leur bonne humeur et de leur entrain. Vers quatre heures, nous atteignons Tampina, où des cases betsimisarakas ont été aménagées pour nous recevoir. Des nattes propres sont disposées sur le sol et donnent à ces intérieurs indigènes, d'ordinaire si mal tenus, un aspect momentané de propreté qui nous permet de nous y installer sans répugnance.

Le lendemain, lo septembre, notre itinéraire se continue au milieu d'un paysage aussi riant que la veille. Après avoir dépassé le gros village d'Andranonkoditra, nous rencontrons un détachement de Chinois engagés en Indo-Chine pour les tra-

vaux de la route. Quelques-uns de Monkay, se rappellent m'avoir vu dans leur pays et me témoignent leur satisfaction de me retrouver à Madagascar. Vers dix heures et demie, le déjeuner a lieu à Vavony, village indigène d'une cinquantaine de cases, d'où nous repartons à midi, et au delà duquel la végétation plus épaisse ne donne plus que rarement des vues sur la mer ou la lagune intérieure qui longe le littoral. Bientôt, la piste débouche sur un beau pont en bois, de 280 mètres de long, construit par le capitaine du génie Gambier; puis nous traversons le village d'Andavakinimenarana, où doit cesser la navigation projetée sur les lagunes. Pour continuer la route fluviale, on devra percer un seuil d'environ i 300 mètres, dit pangalane, et rejoindre ainsi une rivière assez profonde, mais très étroite et encombrée de végétation aquatique, le Ranomainty, qu'il faudra élargir et canaliser. Un peu avant trois heures, nous arrivons à Andévorante, où le capitaine Mûller, commandant d'armes, a pourvu d'avance à notre installation.

Les quelques heures dont je dispose avant la tombée de la nuit me laissent le loisir de parcourir la ville, de m 'entretenir avec quelques colons et de m'enquérir de l'état d'esprit de la population indigène. Les Betsimisarakas, race vigoureuse, parfaitement acclimatée au pays, étaient, dès longtemps avant la campagne de 1895, les vassaux de la Cour d'Emyrne, qui les avait exploités, asservis, et qui pis est, déprimés moralement en encourageant chez eux la tendance à l'ivrognerie. C'est une population douce, maniable, dont Flacourt disait déjà : « Les Habitanz sont bons et point adonnés aux meurtres et volleries... ils sont fort hospitaliers et assistent un chacun. » Cependant les abus ayant fini par combler la mesure, ils résolurent de s'affranchir de la tyrannie hova, dont la conquête française, contrairement à leur attente, ne les avait pas délivrés. A la fin de 1895, leurs tribus se soulevèrent à Fénérive, à Foulpointe, et, principalement, dans la région d'Andévorante-Vatomandry-Mahanoro, où les Vorimos, l'une des peuplades qui avaient souffert le plus,

NOS SÉNÉGALAIS, QUELQUEFOIS TAPAGEURS EN GARNISON, SONT ADMIRABLES AU FEU DE BRAVOURE ET D'INTRÉPIDITÉ. (CL. DE M. LE CAP. MULLER. )

FEM.MKS in.lSLMlSAKAKAS. CL. \Vi" X .M""' LANGLOIS.)

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ANDEVORANTE

se mit à la tête de la rébellion. Ce mouvement insurrectionnel fut uniquement dirigé contre les Ho vas, et en diverses circonstances les Betsimisarakas témoignèrent qu'après avoir espéré voir en nous des libérateurs, ils ne voulaient pas, quoique déçus, nous considérer en ennemis.

Andévorante est une grande agglomération d'environ 2 000 habitants, bâtie en longueur sur la rive gauche du Ranomainty et à proximité de l'embouchure de l'Iaroka. Cette dernière rivière est navigable sur une trentaine de kilomètres, mais elle offre à son embouchure une barre impraticable pendant la plus grande partie de Tannée. Sur la rive droite, s'amorce un chemin d'aspect semblable à celui que nous avons parcouru depuis Tamatave : c'est la route de Vatomandry, petite ville commerçante, qui n'est qu'à six heures defilanzane. Andévorante possède déjà certaines ressources : un hôtel suffisamment confortable, quelques commerçants européens et un assez grand nombre de trafiquants chinois et indiens. Comme à Tamatave, la ville est malpropre, insalubre, et la mortalité des Européens y est élevée.

Le lendemain matin, ii septembre, nous nous embarquons à cinq heures et demie sur les pirogues qui remontent l'Iaroka jusqu'à Maromby, village situé à une quinzaine de kilomètres en amont, d'où part la piste vers Tananarive. Nous trouvons là un détachement de conducteurs d'artillerie chargé d'assurer, avec des mulets de bât, — très fatigués pour la plupart, — les transports militaires pour l'intérieur. Le poste est bien tenu, mais se trouve à l'étroit sur un emplacement d'accès assez difficile. Les renseignements qu'on me donne, suivis d'une courte visite aux environs, m'amènent à en prescrire le transfert sur un point peu éloigné, à Mahatsara, où les installations pourront être faites beaucoup plus largement.

Au delà de Maromby, le pays commence à se mamelonner et à se garnir de ravenales, dont les éventails de verdure profilent, sur des fonds d'éclairages divers, leurs dentelures caractéristiques. C'est l'arbre du voyageur dont on fait couler, en

incisant l'écorce, un liquide frais et légèrement sucré, boisson désaltérante, très appréciée pendant les heures chaudes de la journée. L'aspect général de cette contrée me rappelle celui de certaines zones de la frontière de la Chine, vers Binhi, avec les ravenales en plus. Avant d'arriver au poste de Bedara, où nous devons passer la nuit, nous traversons un petit village, Ranomafana (en malgache « eau chaude »), au bord d'une rivière du même nom, qu'alimentent trois sources sulfureuses à une température de 70 degrés. Les sources de ce genre, invariablement dénommées ranomafana^ sont nombreuses dans toutes les parties de l'île.

Le lendemain, nous franchissons à Ampasimbola, la Mahela, rivière profonde qui coule dans une vallée très pittoresque, et dont les crues sont des plus dangereuses. Vers quatre heures, nous atteignons Beforona, poste important de la route, où je rencontre plusieurs officiers qui descendent de l'Emyrne. L'un d'eux, le commissaire principal Boucard, me donne d'inquiétantes nouvelles de Tananarive, où les vivres s'épuisent pendant que les bandes armées prononcent dans toutes les directions un mouvement d'investissement de la capitale. Je m'entretiens aussi avec le capitaine du génie Goudard, qui a fait tout récemment la reconnaissance d'un tracé pour l'établissement d'une voie ferrée entre Tananarive et la côte est.

A la sortie de Beforona commence la grande forêt, où la route n'est plus qu'un sentier étroit, aux pentes abruptes et glissantes. En dépit de leurs efforts, les bourjanes se fraient difficilement un passage dans l'épais enchevêtrement de la végétation et dans les mares de boue où ils enfoncent jusqu'au genou. Le soleil n'arrivant pas à filtrer dans ces masses profondes de verdure, le sol ne s'assèche jamais, et c'est seulement dans quelques rares clairières qu'on retrouve un peu d'air et de lumière. La forêt abonde en beaux arbres et en essences précieuses; on y rencontre aussi des lianes à caoutchouc, des bambous, dont les tiges légères se recourbent à la partie

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