‹ Neuf ans à Madagascar [par le] général GallieniChapitre 16 sur 179 · UNE ESCARMOUCHE · texte numérisé non relu

UNE ESCARMOUCHE

supérieure en gracieux arceaux, enfin de magnifiques fougères arborescentes, qu'envieraient bien des serres européennes. La vie végétale, intense dans tout le massif boisé, semble s'être développée au détriment de la vie animale; on n'y entend guère que les cris des hahakoutcs, grands lémuriens malgaches ; les feuillages sont sans oiseaux, et les rivières sans poissons. Malgré tout, la forêt est imposante et grandiose; ses arbres majestueux, ses sous-bois pleins de mystère, ses sites fantastiques, ses cascades impétueuses, laissent un souvenir profond à tous ceux qui l'ont traversée.

De Beforona, nous allons faire étape dans une clairière, au village d'Analamazaotra. Nous trouvons là un poste de Sénégalais commandé par un lieutenant qui a su tirer un très bon parti de l'emplacement qu'il occupe. Dans une petite prairie en contre-bas du village, il a créé un jardin potager où. poussent des légumes variés et dont une noria en bambou assure l'arrosage. C'est une ingénieuse application du procédé annamite, bien connu des officiers qui ont servi au Tohkin. Par contre, les renseignements sur le pays sont peu satisfaisants, et à cet égard, la matinée du lendemain achève de nous édifier.

Après avoir passé la nuit à Analamazaotra, nous en étions partis à l'aube, sous la protection d'une bonne escorte, pour arriver de bonne heure à Moramanga. Vers sept heures du matin, nous venions de franchir un col, d'où le sentier descendait, à flanc de coteau, dans une sorte de cirque entouré de bois. Tout à coup, de la queue du convoi, partent des clameurs : « Fahavalos ! Fahavalos! » Le capitaine Lucciardi, de service à l'escorte, porte aussitôt à l'arrière la plus grande partie de son monde, et repousse vivement l'attaque. Les agresseurs ont eu le temps de blesser légèrement deux bourjanes et de dérober leurs charges. Mais, aux premiers coups de feu, ils lâchent pied, et rentrent précipitamment sous bois.

Après cette escarmouche, nous continuons notre route sur Moramanga, et nous atteignons le col du Tangainà, d'où l'on

NEUF ANS A xMADAGASCAR

découvre un merveilleux panorama sur la vallée du Màngoro. Le pays change comme un décor de théâtre. A l'ombre des grands bois succède le plein soleil, illuminant des espaces sans fin ; au lieu du terrain tourmenté et couvert des jours précédents, l'oeil embrasse une immense plaine, fermée à l'horizon par là muraille imposante de l'Angave, qui étaye à l'est le plateau de l'Emyrne. Une demi-heure plus tard, nous sommes à Moramangà, grosse bourgade et poste militaire important au débouché de la forêt. Le chef de bataillon Noël, qui y commande, me confirme les renseignements pessimistes que je possède déjà. A Moramangà, les choses ne vont pas non plus pour le mieux. Le commandement militaire, auquel n'a été confié aucune autorité politique sur le pays, ignore ce qui se passe et ne donne d'autre mission à ses postes que d'assurer la police sur la route d'étapes. Tout le monde est sur le qui-vive; malgré tout, les convois sont fréquemment attaqués, et, dans le mois qui a précédé mon passage, un officier et plusieurs hommes ont été blessés dans divers engagements.

D'autre part, sous un aspect assez riant, le pays est malsain, et les indisponibles sont nombreux dans la petite garnison du poste.

De Moramangà, nous allons faire étape à Andakàna, petit poste établi sur la rive gauche du Mangoro et commandé par un sous-lieutenànt indigène de tirailleurs sénégalais. Nous passons là une nuit détestable, en butte aux piqûres de myriades d'insectes et aux assauts des rats. Aussi, le lendemain, tout le monde est-il sur pied bien avant l'heure, pour la traversée du Mangoro qui se fait sans incident. Sur la rive droite, nous atteignons vers huit heures un petit village, où commence la montée du Fody, contrefort de la chaîne de l'Angave, dont les pentes s'abaissent jusqu'à la vallée du fleuve. Le sentier grimpe par une série de lacets en longeant souvent de véritables précipices. Nous avons hâte d'être au bout de notre ascension pour jouir du panorama de la région, mais notre espoir est d'abord déçu ; la terre se voile

LE MANGORO.

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