‹ Neuf ans à Madagascar [par le] général GallieniChapitre 19 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PACIFICATION DE L'EMYRNE

La situation en Emyrne en septembre 1896. || Les causes de l'insurrection. ||

INEFFICACITÉ DE l'aCTION MILITAIRE SÉPARÉE DE l'aCTION POLITIQUE. || NÉCESSITÉ d'utiliser LES RESSOURCES DU CORPS d'OCCUPATION. |1 La LOI d'aNNEXION ET SES CONSÉQUENCES. || L'EmYRNE ET LE BeTSILÉO CONSTITUÉS EN TERRITOIRE MILITAIRE.

1 Suppression de la royauté. || Les opérations militaires, occupation

PROGRESSIVE ET PACIFICATION DE l'EmYRNE. || PREMIERE EXTENSION DE l'INFLUENCE FRANÇAISE DANS LES PROVINCES CÔTIÈRES.

ATananarive les renseignements qui me parvinrent de tous côtés me permirent bientôt d'apprécier l'importance et de reconnaître les causes du mouvement insurrectionnel qui s'était généralisé en Emyrne et compromettait si gravement les résultats obtenus par la dernière campagne.

Pour juger de la situation politique de Madagascar à la fin de 1896, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil en arrière et de faire ressortir les conditions spéciales et en somme assez précaires, dans lesquelles s'exerçait, lors de la conquête française, la souveraineté de la Cour d'Emyme sur les peuplades très diverses qui habitaient la Grande Ile.

De nombreuses et savantes études d'ethnographie et, au premier rang, celles de M. Alfred Grandidier, ont assigné à la population malgache deux origines principales : une immigration Indo-Mélanésienne remontant à peu près au xv^ siècle et une autre provenant de la Malaisie et postérieure d'un siècle environ à la première.

Les derniers venus, moins nombreux mais plus actifs et entreprenants que leurs devanciers, cherchèrent bientôt à devenir les seuls maîtres de l'île et à réduire à l'état de vassalité toutes les autres tribus. On put croire qu'ils arriveraient à leurs fins, surtout après qu'ils eurent constitué sur les hauts plateaux de l'île, au commencement du xix^ siècle, un pouvoir central — la monarchie Hova — qui fut au début assez fortement organisé.

Les règnes du fondateur de la dynastie, Andrianampoinimerina (1787-1810) et de son successeur Radama P"" (1810- 1828) marquèrent pour le peuple hova, non pas seulement une phase active d'organisation première, mais aussi une sorte d'apogée au point de vue militaire, politique et social. La devise : « Le royaume doit aller jusqu'à la mer », résumait le programme d'expansion qu'on se proposait alors de réaliser.

Il faut rendre à ces deux souverains cette justice que tout en pensant à agrandir le royaume, ils se préoccupaient aussi du sort de leur peuple. Soucieux de voir le pays produire de belles récoltes, Andrianampoinimerina exigeait que tous les hommes valides fussent aux champs dès l'aurore ; on cite encore de lui des sentences ou prescriptions curieuses, telles que celle-ci : « Il faut que le peuple mange jusqu'à en être repu »; et cette autre, significative à une époque où les missions religieuses n'avaient pas encore pénétré à Madagascar : « Aimez- vous les uns les autres, autrement je ferai une loi pour vous y forcer. » Il n'en faut pas davantage pour apprécier que ce chef à demi barbare avait le souci de faire servir le pouvoir dont il disposait au progrès général et au bien-être des tribus qu'il gouvernait.

D'après les documents écrits, malheureusement en très petit nombre, que cette époque nous a laissés, les populations qui habitaient la région centrale au commencement du xix^ siècle offraient les caractères d'une race féconde, vigoureuse et perfectible. Les velléités de conquête d'alors en témoignent et on peut en conclure que, dirigés par des chefs ayant les qualités

LA COUR D'EMYRNE

d'initiative de leurs deux premiers rois, les Hovas eussent pu devenir une nation prospère et civilisée.

Issus d'un petit nombre de familles, ils n'avaient pas tardé à se multiplier et à faire de la région centrale où ils s'étaient établis un pays beaucoup plus peuplé que celui que nous connaissons aujourd'hui.

Ces heureuses aptitudes s'atrophièrent malheureusement sous les incapables successeurs d'Andrianampoinimerina et de Radama P^ Une tyrannie sans contrôle et sans frein se substitua à l'autorité forte, mais raisonnable des premiers rois. La décadence commença.

Bientôt Madagascar ne posséda plus qu'un pseudo-gouvernement, sans foi ni lois, où tout était livré au désordre, aux exactions, à l'anarchie.

L'impôt, sous une réglementation apparente, n'était qu'une main-mise arbitraire sur les biens des particuliers ; les travaux publics consistaient en corvées imposées au seul profit des nobles et des riches. Aucune route n'avait été ouverte dans un intérêt général : les quelques sentiers décorés de ce nom aux environs de Tananarive n'avaient été aménagés que pour permettre à la reine et à ses favoris de se rendre à leurs maisons de campagne de la banlieue de la capitale.

Les institutions militaires, judiciaires, douanières, les services commerciaux, agricoles, forestiers, postaux ou télégraphiques n'étaient pas davantage organisés.

Cependant, ainsi qu'il arrive souvent chez les Orientaux, une diplomatie astucieuse et sans scrupule avait réussi aux yeux des étrangers à masquer les misères de la situation intérieure. Les nations civilisées conservaient ainsi l'illusion que Madagascar possédait un gouvernement digne de ce nom, et ce mot sonore : « la cour d'Emyrne » éveillait en Europe et ailleurs l'idée d'une puissance lointaine, soHdement assise et organisée.

Les correspondances de Napoléon III vers 1860, témoignent que le Gouvernement français traitait avec les souverains de

Tananarive dans les mêmes formes qu'avec les autres chefs d'Etat. A la même époque, l'impératrice Eugénie écrit personnellement à Rasoherina et l'entretient « de la haute mission que Dieu a confiée aux rois et de l'œuvre grandiose qu'elle peut et doit accomplir à l'aide du pouvoir immense qu'elle détient ».

Vingt-cinq ans plus tard, pendant la période de tension qui précéda la guerre de 1883- 1885, une ambassade du Gouvernement hova, conduite par Ravoninahitriniarivo, ministre des Affaires étrangères, fut reçue solennellement par les chefs d'Etat des plus grandes puissances, en France, en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, et passa avec eux des traités en règle.

En réalité cependant, cette puissance hova n'était plus qu'en façade; dépourvue de toute organisation intérieure sérieuse, il s'en fallait de beaucoup qu'elle se fût, comme on le croyait, imposée à toute l'île et qu'elle eût réalisé dans ce vaste pays l'unité de gouvernement et la similitude des institutions.

Aux confins mêmes de l'Emyrne, des peuplades sauvages et arriérées, n'ayant d'autres qualités qu'un tempérament énergique et belliqueux, avaient plus d'une fois mis en complète déroute les expéditions dirigées contre elles pour les ranger sous l'autorité royale.

Ces tribus, très différentes de coutumes, de traditions et de moeurs, restaient d'ailleurs profondément divisées et des luttes sanglantes les mettaient constamment aux prises. Enfin, hostiles par tempérament à toute discipline et à tout progrès, elles n'étaient pas plus disposées à accepter notre domination que celle tant de fois repoussée du gouvernement de Tananarive.

En résumé, à la veille de la conquête de 1895, Madagascar comprenait :

Le pays de souveraineté, formé par l'Emyrne, où la reine gouvernait d'une manière directe, exerçant un pouvoir autocratique, accepté par tous. Dans cette contrée, le contact des Européens, datant de plus d'un demi-siècle, avait commencé à faire pénétrer des rudiments de civiHsation. Mais les castes

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