‹ Neuf ans à Madagascar [par le] général GallieniChapitre 39 sur 179 · LE COMMANDANT ROQUES · texte numérisé non relu

LE COMMANDANT ROQUES

de leur attitude et les encourager à y persister; puis, suivant un programme qui variera peu désormais, je visite les postes des troupes régulières, de la milice, et enfin, l'école où je n'ai en général qu'à me féliciter des progrès déjà réalisés.

A Beforona, je rencontre le commandant Roques, arrivé récemment à Madagascar avec la Mission du chemin de fer. Je sais déjà sa réputation. Il est le plus jeune officier supérieur de son arme; sa carrière, courte encore, s'est passée en grande grande partie aux colonies et il s'est mis en lumière dans plusieurs campagnes, principalement au Dahomey. Aux premiers mots, je reconnais en lui des idées nettes, un grand bon sens et la ferme volonté d'aboutir.

Le service dont il dépendait lui avait envoyé de Tananarive un programme très étudié, mais qui limitait sa liberté d'action pour un travail dont il avait la responsabilité. Il me fit part de ses scrupules.

— Je me suis efforcé de suivre à la lettre les instructions, mais...

— Cela veut dire qu'elles vous gênent et que vous me demandez plus d'initiative?

— C'est bien à cela que je voulais en venir.

— Eh bien! Tenez-vous-en aux grandes lignes que j'ai approuvées. Quant aux détails, réglez-les vous-même au mieux des intérêts qui vous sont confiés.

C'était la mise en pratique d'une règle, fondamentale à mon avis, dont j'avais demandé l'application pour moi-même à mon départ de France et qui se résume ainsi pour quiconque a reçu une mission d'ensemble, d'administration ou de gouvernement : tracer des programmes généraux et laisser toute initiative et toute responsabilité à ceux qui sont chargés de les appliquer.

A Mahatsara, où j'arrive le 8 mai, les travaux qui se poursuivent depuis six mois ont abouti au résultat cherché. Notre tête d'étapes vers Tananarive possède des installations et des magasins en nombre suffisant; tout autour, on a défriché,

asséché, assaini, si bien que la fièvre n'y est pas plus fréquente que dans les autres postes de la route. Enfin, le transit est devenu très important, le commerce local se développe et la population indigène augmente de jour en jour.

Les pirogues nous descendent à Andévorante et, le lendemain, nous reprenons le long des lagunes la route suivie huit mois auparavant.

Le 9 au soir, nous faisons étape à Andranokoditra, et le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi, nous atteignons Ivondro, où m'attendent M. François, secrétaire général, ainsi que plusieurs officiers et fonctionnaires de la région. De là nos bourjanes nous conduisent en une heure et demie à Tamatave. Sur tout mon parcours dans la zone côtière, les chefs de village betsimisarakas, accompagnés de la population, sont venus à ma rencontre et se sont ingéniés, par leurs démonstrations, à montrer la satisfaction qu'ils ont éprouvée du nouvel état de choses, et surtout de la suppression de l'hégémonie hova.

Je ferais preuve d'ingratitude si je ne rappelais ici la magnifique réception qui me fut faite à Tamatave par la population européennne et indigène. La ville et la rade sont pavoisées ; une affluence énorme se presse dans les rues ; la Marseillaise retentit; plusieurs jours durant, les fêtes et les réceptions se succèdent.

La semaine que je passai à Tamatave me permit d'éclaircir et de résoudre bien des questions que je n'avais fait qu'entrevoir à mon premier passage. La crise aiguë dont souffrait le commerce local au mois de septembre précédent, n'était plus qu'à l'état de souvenir; le rétablissement des communications avec Tananarive et la pacification de l'Emyrne avaient rendu l'activité aux affaires, procuré d'importantes commandes à la plupart des maisons de la ville, et ramené la confiance dans les transactions. Les travaux de voirie et d'assainissement étaient commencés.

Le i8 mai, je m'embarquai sur le La Pérouse où le commandant Le Do m'offrit la plus cordiale hospitalité. Le 19, nous

A MAROANTSETRA

arrivons à Sainte-Marie. Pendant l'escale, très courte, je reçois la Chambre consultative qui me demande une réduction des droits sur le girofle à l'entrée en France. Les cours de ce produit, que Sainte-Marie exporte par grandes quantités, ont, en effet, beaucoup baissé depuis quelque temps, et les planteurs de la petite île ne parviennent plus à lutter contre la concurrence étrangère. C'est la grosse question de la politique protectionniste de la métropole, qui impose l'entrée en franchise de ses produits dans nos colonies et qui, en retour, n'abaisse pas suffisamment les tarifs douaniers, en faveur des denrées que celles-ci produisent. Je m'explique parfaitement les doléances des colons saint-mariens, mais, en cette matière, il ne m'appartient pas de trancher, et je ne puis que soumettre cette situation digne d'intérêt à la bienveillante attention du Département.

Le 20, dans la matinée, nous mouillons à Maroantsetra, petit port situé au fond de la baie d'Antongil, et chef-lieu de province. Cette région de l'île a vu se dérouler l'extraordinaire aventure, tant de fois racontée, de Benyowski, qui, il y a un peu plus d'un siècle, faillit donner Madagascar à la France.

En l'absence de M. le Résident Pradon, parti en tournée dans l'intérieur, le receveur des douanes me met en rapport avec les colons de la localité, Bourbonnais et Mauriciens, représentant, pour la plupart, des maisons de commerce de Tamatave. J'apprends ainsi que les transactions avec les indigènes sont en reprise marquée, tant pour l'importation qui consiste surtout en tissus et cotonnades diverses, que pour l'exportation des produits naturels : caoutchouc, rafia, crin végétal, etc.. Quelques colons ont commencé aussi à faire de la vanille, et à entreprendre le commerce des bois précieux, auquel les immenses forêts de la région environnante pourront plus tard fournir des ressources presque inépuisables. Maroantsetra est le port d'expédition tout indiqué pour une vaste contrée qui comprend trois zones, de productions et d'aspects très différents : au bord de la mer, une région basse, sablonneuse, arrosée par de nombreux cours

d'eau, qui convient admirablement pour toutes les cultures tropicales : vanille, café, cacao, etc.; les terrains de rizières y sont nombreux et très étendus. La deuxième zone, ou région forestière, forme une bande de terrain extrêmement accidentée, bosselée de montagnes qui s'alignent à peu près parallèlement au littoral et de plus en plus élevées à mesure qu'on s'en éloigne. On y trouve les plus beaux bois de Madagascar, mais les routes permettant l'évacuation seront coûteuses à établir. La distance de la forêt à la mer est assez variable; tantôt la zone boisée descend jusqu'au rivage, tantôt les incendies pratiqués par les habitants pour la culture du riz de montagne en ont considérablement reculé la lisière vers l'intérieur. Le massif boisé est d'une épaisseur variable entre 60 et 90 kilomètres ; il est peuplé de riches essences : ébène, palissandre, arbres et lianes à caoutchouc, etc. La troisième zone, celle des hauts plateaux, est formée de terrains mamelonnés, coupés de ravins profonds dans lesquels l'eau coule avec abondance. Cette région est couverte d'une herbe épaisse et drue, très recherchée par les bestiaux. Les troupeaux sont presque tous réunis dans cette partie du pays, où ils trouvent de riches pâturages et d'assez vastes terrains de parcours.

La population se compose de Betsimisarakas, qui vivent sur la côte et de Tsimihety, qui se disent d'origine sakalave, mais dont le type diffère très sensiblement de celui de la population de l'ouest. Les Tsimihety habitent surtout la partie haute du pays et se livrent de préférence à l'élevage et à la culture des rizières. C'est une race vigoureuse, sobre, assez travailleuse, qui peut fournir de bons auxiliaires à la colonisation. On rencontre aussi dans le pays un assez grand nombre de Hovas qui pratiquent le commerce et ont commencé à exercer quelques métiers manuels. Les autres éléments ethniques se composent de Makoas, anciens esclaves, originaires de la côte orientale d'Afrique, et de quelques centaines de Saint-Mariens qui se livrent aux diverses professions maritimes,

A VOHEMAR

Avant de quitter Maroantsetra, je visite avec le commandant Le Do l'île boisée de Marosy, émergeant de la baie d'Antongil à environ trois milles de Maroantsetra; cette île, par la douceur de son climat, la fraîcheur de ses ombrages et la beauté de ses sites, mérite la réputation de sanatorium qui lui a été faite. La tradition rapporte que Benyowski s'y était fait construire une demeure, où il allait fréquemment se recueillir et préparer ses plans grandioses de pénétration et de conquête de Madagascar.

Après Maroantsetra, nous faisons escale à Vohémar, au fond d'une rade petite, mais de très bonne tenue, que fréquentent à certaines époques de l'année quelques boutres et voiliers. Le pays de Vohémar est un de ceux où les immigrations arabes le long des côtes ont laissé le plus de traces. On y a trouvé il y a quelques années les restes d'une ville et, dans une urne en terre, des objets en or et des pièces d'orfèvrerie remontant au xr ou XII® siècle.

La province de Vohémar est dirigée par M. le lieutenant de vaisseau Faucon qui connaît Madagascar depuis plus de trente ans, et s'y est fixé en passant dans le cadre des résidences. C'est un homme expérimenté, bienveillant et paternel avec les indigènes qui lui appliquent justement ce qualificatif mêlé de familiarité et de reconnaissance : ray aman-dreninay izy (il est notre père et notre mère), d'un usage si courant à Madagascar. Par ses services antérieurs, M. Faucon était tout désigné pour un poste de la côte. Il y fait de bonne besogne et, en dehors de ses occupations administratives, se livre à des travaux de météorologie maritime qui ont été fort utiles à la colonie. Les quelques heures que je passe à terre me laissent sous la meilleure impression. Les renseignements de l'intérieur sont bons et l'aspect de la ville, avec un grand nombre d'habitations neuves, propres, et des rues bien alignées, témoigne de l'aisance générale et du bon esprit de la population.

Les troupeaux abondent dans toute cette partie de l'île; Vohémar est déjà à cette époque, et est resté depuis, l'un des prin-

cipaux centres d'exportation des bœufs de Madagascar. La province se divise en deux zones bien distinctes. La partie nord, qui s'étend du Rodo jusqu'au Bemarivo, est uniquement une région d'élevage. Le sud au contraire, quoique bien pourvu en troupeaux, est surtout un pays de culture. Les indigènes rapportent que certaines rivières : l'Ankavia, l'Ankavanana, le Loky, charrient des sables aurifères; enfin quelques massifs boisés de la contrée sont riches en lianes caoutchoutifères et commencent à alimenter le commerce d'exportation.

En résumé, par son climat chaud mais assez salubre, sa situation, sa fertilité dans le sud et sa richesse en pâturages dans le nord, cette région de Vohémar me paraît pouvoir devenir un centre assez important de colonisation européenne.

Le 24 au matin, le La Pérouse lève l'ancre, et atteint en quelques heures Diégo-Suarez où je m'arrête plusieurs jours. J'y inspecte les services civils et militaires et je fais aux environs plusieurs excursions intéressantes, dont l'une à l'établissement de conserves de viande d'Antongombato, situé dans une jolie vallée à une dizaine de kilomètres |dans l'intérieur. Je me rends aussi à l'hôpital, au casernement des disciplinaires, aux écoles, et je consacre une après-midi à étudier avec la Chambre consultative les principales questions qui intéressent le développement du commerce local.

Enfin, avec le commandant Le Do, je m'occupe des questions de défense et je visite les abords de la place.

La baie de Diégo-Suarez peut être inscrite dans un grand carré de 18 kilomètres de côté. On y accède par une passe, d'environ i 200 mètres, s'ouvrant du côté est, et dont le chenal praticable aux navires n' offre guère qu'une largeur de cinq à six cents mètres. A l'intérieur, s'avancent cinq grands promontoires qui sont, en commençant par le sud et remontant vers le nord : la presqu'île d'Orangéa, terminée par le cap Miné; les presqu'îles d'Antsirane, du cap Diego, du cap Vatomainty et du cap Tanifotsy, ce dernier venant refermer la baie du côté du nord

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