‹ Neuf ans à Madagascar [par le] général GallieniChapitre 42 sur 179 · SUR LA COTE EST · texte numérisé non relu

SUR LA COTE EST

qui remplit les fonctions de Résident, monte abord et me fait un compte rendu rassurant de la situation de sa province. Arrivé depuis deux mois à peine, il a parcouru tout le territoire placé sous son autorité, créé des postes et pris des mesures énergiques pour assurer l'ordre et la tranquillité. Les régions de l'intérieur sont, m'assure-t-il, très peuplées et riches en denrées et produits de toute nature, susceptibles de fournir un gros aliment au commerce local.

Le petit port de Farafangana, dont le commerce était tombé à rien quelques mois auparavant, tend à reprendre son activité ; la population flottante augmente chaque jour, et la population fixe compte déjà près de 8000 habitants, dont une dizaine d'Européens ou créoles.

A Mananjary, où nous débarquons le lendemain, M. le Résident Compérat, également nouveau venu sur la côte est, a su gagner déjà la confiance générale par son empressement à faciliter les entreprises des colons, sa grande bienveillance envers les indigènes, et l'activité qu'il a montrée en visitant rapidement sa province et en y établissant une première organisation administrative appropriée aux besoins les plus urgents des populations.

Le chef-lieu, Mananjary, qui est déjà le second port de la côte est, se développe chaque jour davantage et prendra encore plus d'extension lorsqu'une bonne route — que je projette dès cette époque — l'aura mis en relations suivies avec le pays betsiléo, dont il est le débouché naturel.

En remontant vers le nord, l'état des barres nous oblige à supprimer les escales de Mahanoro et de Vatomandry, et le 27 juin nous rentrons à Tamatave, quarante jours exactement après notre départ.

Je quitte à regret le commandant Le Do, qui, pendant ce voyage, — sans parler de son hospitalité accueillante, — m'a aidé de sa profonde connaissance des régions côtières. Enfin, je puis dire que, pendant mon long séjour à Madagascar, j'ai

vivement apprécié l'utilité et le charme de ces tournées par mer, qui, faisant diversion aux préoccupations de détail de l'administration sédentaire, me permettaient de reprendre pleine possession de moi-même, et de songer en toute liberté d'esprit aux mesures générales à prendre pour l'accomplissement de la tâche qui m'était confiée. C'est ainsi que, pendant ce voyage de 1897, je dictai, dans ma cabine de bord, mes instructions d'ensemble au Directeur des Travaux publics pour la construction de la route carrossable entre Tananarive et la côte est.

Après un court séjour à Tamatave, je reprends la route de la capitale. Je suis l'itinéraire habituel, mais, sur la route d'Andévorante, j'ai la satisfaction d'inaugurer un tronçon du canal des pangalanes et aussi, un mode de transport plus rapide et moins primitif que le filanzane. A partir d'Ivondro, une chaloupe à vapeur me transporte avec les personnes qui m'accompagnent jusqu'au pangalane de Tanifotsy, situé à 40 kilomètres au sud de Tamatave.

Les travaux de percement de ce premier seuil sont très avancés et l'ensemble de l'entreprise jusqu'à Andévorante doit être sous peu adjugé à une Société française. L'achèvement du canal qu'on peut considérer comme assuré, sera un grand progrès accompli dans la voie de l'amélioration des transports, si l'on songe qu'à cette époque, le prix du trajet entre Tamatave et Andévorante, pour 100 kilomètres, s'élève encore à 100 francs pour les voyageurs et à 300 francs pour la tonne de marchandises. Enfin, l'ouverture du canal raccourcira le trajet de 24 heures; en partant de Tamatave le matin, on arrivera le soir même à Mahatsara, à l'origine de la route de la capitale.

En rentrant à Tananarive, les travaux exécutés en mon absence me causent une agréable surprise. Du faubourg d'Ambanidia, une belle et grande route remplaçant l'ancien raidillon, monte en pente douce à la haute ville ; elle aboutit à la place Jean Laborde^ qui n'est plus le cloaque boueux d'autrefois; on y a élevé des murs de soutènement, dessiné des massifs pour

UN KABARY

un jardin public, construit un kiosque pour les concerts, etc. Tout cela est l'œuvre du commandant Gérard qui, en dehors de ses graves préoccupations militaires, étendait à tout son infatigable activité et savait donner une vive impulsion aux services civils dont la direction lui était momentanément confiée.

La fête du 14 juillet, célébrée quelques jours après ma rentrée à Tananarive, fut extrêmement brillante, et mon désir de voir la population indigène s'associer sans arrière-pensée à notre manifestation nationale se trouva entièrement réalisé. A l'occasion de cette solennité, les Malgaches renouvelèrent spontanément la plupart des cérémonies traditionnelles qui accompagnaient auparavant la fête du Bain de la reine. Suivant le vieil usage, des feux de joie furent allumés la veille au soir sur le sommet des montagnes environnantes ; les familles échangèrent des présents, et firent des libéralités à leurs serviteurs.

Les réjouissances terminées, je donnai les instructions finales pour la pénétration dans l'ouest. Les troupes furent placées sous les ordres du commandant Gérard; le 10 août, trois compagnies sénégalaises, un peloton algérien, une section d'artillerie, étaient réunis à Miandrivazo, sur les confins de l'Emyrne.

Deux groupes ennemis avaient été signalés. L'un, dans la presqu'île d'Anosimena, située au confluent de la Mania et du Mahajilo, obéissait à un chef nommé Mahatanty; l'autre, à Ambiky, non loin de l'embouchure de la Tsiribihina, était commandé par Toéra, roi du Ménabé du nord.

Anosimena fut enlevé le 14 août; la prise de cette première place d'armes des Sakalaves nous donna le Betsiriry, détermina un grand nombre de soumissions, et amena la remise de six cents fusils.

Les tribus du Betsiriry, réunies en kabary, prêtèrent le serment de fidélité. M. E. Gautier, directeur de l'Enseignement, qui, versé dans le dialecte sakalave, avait marché avec la colonne et partagé ses épreuves, raconte ainsi cette curieuse cérémonie :

« Ce coin de terre d'Anosimena a été souillé bien souvent

par des scènes inouïes de cruauté et de sauvagerie; des femmes et des enfants enlevés en Emyme y ont été égorgés pour satisfaire aux rites du plus grossier fétichisme.

« Depuis notre arrivée, des prisonniers, captifs depuis de longues années, viennent chaque jour se présenter au poste, hâves et décharnés ; on les rapatrie par fournées vers le Betsiléo et le Vakinankaratra.

« Le kabary s'ouvre par une sorte de prologue, « le baisepied », exécuté par les sept premiers chefs. Le Sakalave est, depuis quelques jours, très adonné à cet exercice traditionnel, en pareil cas, chez les tribus de l'ouest ; à tout instant il arrive qu'un chef, au milieu de la conversation, s'écroule brusquement, et ne se relève qu'après avoir laissé l'empreinte de ses lèvres aux pieds de son interlocuteur.

« Voici maintenant le tour des femmes qui, chacune une orange à la main, s'approchent successivement du commandant, et lui présentent le fruit avec une génuflexion assez gracieuse.

« Puis les discours commencent, suivis du serment de fidélité.

« Celui-ci, prêté conformément aux us et coutumes sakalaves, ne manque pas d'originalité. De tout temps, bien avant que le Betsiriry fût réputé pour ses gisements aurifères, les Sakalaves ont eu le respect superstitieux de l'or; les serments solennels sont tous prononcés sur un lingot ou une monnaie du précieux métal. Au kabary d'Anosimena, la pièce d'or indispensable est un louis de 40 francs, que possède par hasard le médecin du détachement. On la dépose au fond d'un bassin rempli d'eau; puis, on choisit la plus belle des sagaies rendues quelques instants auparavant; Namela, chef du village de Benjilo, la place droite, la pointe basse, portant au centre de la pièce d'or. Les sept principaux chefs et Namela lui-même se groupent alors autour de la sagaie, dont chacun saisit la hampe de la main droite, dans une attitude de quadrille. Puis, le plus éloquent prête, au nom de tous, le serment suivant : « Nous jurons par l'or, par l'eau, par la terre, par Dieu, d'être fidèles à Namela,

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