‹ Neuf ans à Madagascar [par le] général GallieniChapitre 43 sur 179 · LE SERGENT BRUNEAU · texte numérisé non relu

LE SERGENT BRUNEAU

notre chef; puissions-nous mourir percés par cette sagaie, si nous manquons à notre serment. » Namela prête ensuite dans la même forme le serment de fidélité à la France et à ses représentants. Puis, saisissant le bassin, il asperge les assistants avec l'eau ainsi consacrée.

« Enfin, le commandant, présentant aux Sakalaves le drapeau français, leur ordonne de l'arborer dans tous les villages : « Il sera, dit-il, votre meilleure sauvegarde, et le signe auquel les troupes de passage vous reconnaîtront pour amis. »

Après l'affaire d'Anosimena, nos troupes poursuivirent vers la mer, dans un pays difficile et plein d'embuscades, une marche de près de loo kilomètres, qui se termina le 30 août par la prise d'Ambiky, capitale du Ménabé du nord.

La veille était parvenue à la colonne Gérard la nouvelle d'un brillant fait d'armes, dont le souvenir mérite d'être conservé avec celui de tant d'autres qui glorifient l'histoire de nos expéditions coloniales. Un convoi d'argent, commandé par le sergent Bruneau, de l'infanterie coloniale, et composé d'un caporal et de cinq tirailleurs sénégalais, avait été attaqué à l' improviste le 8 août, entre Tsiroanomandidy et Ankavandra, par une centaine de Sakalaves qui, surgissant des hautes herbes, commencent la fusillade à courte distance. Le sergent, avec calme, abrite les porteurs de fonds, tient tête aux agresseurs, commande la première salve, mais tombe mortellement frappé d'une balle au front; le caporal sénégalais le remplace, continue la résistance, mais un instant après est blessé d'une première balle^ et tué par une seconde. Cependant la petite poignée de braves, privée de ses deux chefs, ne lâche pas pied; réduite à cinq hommes, elle redouble son feu sans reculer d'une ligne; le tirailleur de première classe à qui est échu le commandement, reçoit une balle à la jambe; ne pouvant se tenir debout, il continue à tirer à genou, excitant ses hommes, et leur donnant l'exemple.

En présence de cette crâne attitude et des pertes que leur fait

subir un feu nourri, les Sakalaves abandonnent la partie, et le petit détachement peut gagner enfin le premier poste français, emportant glorieusement les corps de ses deux gradés et le convoi d'argent intact.

La prise d'Anosimena et d'Ambiky ayant mis fin aux principales résistances qui nous étaient alors opposées dans le Betsiriry et le Ménabé, le commandant Gérard se rendit par mer à Maintirano, chef-lieu du Mahilaka, région située plus au nord dont l'hinterland était en pleine effervescence, et poussa une pointe hardie dans l'intérieur, pour reconnaître le pays jusqu'à la chaîne du Bemaraha. Cette opération audacieuse, exécutée avec im très faible effectif au milieu d'un pays hostile, lui permit de se procurer de très précieux renseignements. Elle mit aussi en relief les qualités de bravoure et d'endurance de la petite troupe qu'il avait emmenée; en regagnant la côte par la vallée du Manambolo, il fallut en effet soutenir de vifs engagements pour se frayer la route, et déployer autant de valeur que d'habile tactique pour mettre successivement en échec les bandes rebelles qui cherchaient à la barrer.

En résumé, le commandant Gérard avait obtenu en quelques semaines un résultat très remarquable, dont il avait aussitôt tiré parti pour donner une première organisation administrative au Ménabé. Mais, les besoins multiples auxquels il fallait faire face à cette époque ne lui permirent pas de séjourner dans le pays pendant le temps qu'il aurait fallu pour entreprendre, après la conquête militaire, celle, beaucoup plus lente, qui consiste à faire capituler définitivement les velléités de retour au passé et les espoirs de revanche.

Jusque vers le milieu de septembre, les Sakalaves paraissent accepter le fait accompli. Cependant, les traitants indiens de la côte les travaillent en sous-main, excitent leurs haines, leurs convoitises, et leur fournissent des armes pour la révolte. Peu à peu, les vaincus d'hier se relèvent de l'abattement où les a mis le coup rapide qui leur a été porté; ils comptent nos effectifs, et

SOULÈVEMENT SAKALAVE

le petit nombre d'hommes avec lequel nous tenons le pays leur fait concevoir l'espérance de nous en chasser. Des kabary secrets sont organisés et préparent un mouvement de rébellion, qui éclate bientôt dans tout le Ménabé du nord.

Vers la fin de septembre et dans les premiers jours d'octobre, plusieurs de nos postes sont vivement attaqués; l'un d'eux, Ankalalobé, est enlevé par surprise. Cette révolte inattendue nous occasionne des pertes assez importantes, notamment la mort de quatre officiers : les lieutenants Turquois du génie, Chambaud, Randey et Dejoux de l'infanterie coloniale; mais partout, sauf à Ankalalobé, les attaques sont victorieusement repoussées. En fait, l'organisation établie deux mois auparavant n'avait pu être entamée.

Le commandant Gérard étant en route à ce moment pour rentrer à Tananarive, j'appelai au commandement de la région le lieutenant-colonel Septans, auquel des renforts furent aussitôt envoyés de l'Emyme.

Deux mois plus tard, nos troupes avaient pu reprendre entièrement pied dans le pays, et y établir un réseau de postes qui consolidait notre situation, et créait des conditions favorables pour la continuation de l'action militaire dans ces contrées.

Au nord et au nord-ouest de l'île, le second semestre de l'année 1897 fut marqué aussi par diverses opérations.

Le capitaine Toquenne, commandant le cercle d'Analalava, enleva, moins d'un mois après mon passage, les principales positions fortifiées des rebelles de sa région; la plus grande partie de ceux-ci firent leur soumission, et l'organisation du pays put se poursuivre sans aucun incident.

A cette même époque, le capitaine de Bouvié opérait contre les rebelles du Bouéni, dont le gros se tenait dans la vallée de la Mahajamba, et dont le principal chef, Rainitavy, avait annoncé « qu'il brûlerait Majunga, et jetterait les Français à la mer ». La campagne se continua pendant cinq mois, et ne se termina que le 9 septembre, par l'enlèvement, après un assaut meurtrier, de

la position de Masokoamena, où Rainitavy avait fait un suprême effort de résistance. Malheureusement, un officier d'avenir, le lieutenant Berge, de l'infanterie coloniale, fut tué au cours du combat. Au Betsiléo, dès la fin de 1896, M. le Résident Besson s'était appliqué à couvrir les villages frontières de sa province contre les incursions des Baras et des Tanalas, et avait entamé quelques pourparlers en vue d'une entente avec les chefs de ces tribus, jusqu'alors indépendantes. Un officier que j'avais mis à sa disposition, le lieutenant Mouveaux, placé à la tête d'un district ayant Ihosy pour chef-lieu, avait réussi, par une politique indigène habile, à rayonner vers l'ouest et le sud, et à prendre contact avec le territoire sakalave et la province de Tuléar.

A l'est de la province de Fianarantsoa, les négociations avaient été plus difficiles. Néanmoins, le lieutenant Boin, qui commandait à Ivohibé, avait fait faire des progrès très sensibles à notre influence, malgré les obstacles que lui créait l'hostilité des tribus guerrières du voisinage.

Voulant me rendre compte de la situation, et prévenir certains conflits politico-religieux, qui commençaient à poindre dans une contrée où les missions étrangères exerçaient une grosse influence, je résolus d'entreprendre un voyage au pays betsiléo. C'était une occasion de régler les différends, recueillir les vœux des colons, et donner sur place mes premières instructions en vue de la pénétration des régions du sud.

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