CRÉDULITÉ MALGACHE
expliquer les devoirs que celui-ci leur impose. La crédulité et le tempérament impressionnable des indigènes, la facilité avec laquelle ils ajoutent foi aux fausses nouvelles ou aux racontars les plus absurdes propagés dans un but de spéculation ou d'hostilité politique, font à Madagascar une véritable nécessité de ces kabary; c'est presque le seul moyen de faire luire la vérité au grand jour et de mettre les populations en garde contre des intrigues préjudiciables aux intérêts particuliers comme à la sécurité générale.
Après avoir déjeuné au son des orchestres locaux, nous nous remettons en route à une heure. Le pays est d'aspect riant et pittoresque; des cours d'eau limpides, de la verdure et des bois y reposent les yeux après le spectacle des mamelons dénudés des jours précédents. Deux heures après le départ, la route laisse sur la droite une petite forêt qui fournit comme celle de la veille, des bois de construction et d'ébénisterie : le hazomena, le lalona, le rotra (acajou du pays) et le palissandre.
Un peu au delà, nous abordons les pentes du Mandalahy (1410 m.), très rapides, surtout sur le versant sud.
Dès qu'on atteint le col où passe la route, on découvre un vaste et magnifique panorama. Au premier plan, une falaise rocheuse, aux tons gris sombre, orientée nord-sud, au pied de laquelle serpente la piste de Mananjary ; puis, la fertile vallée de la Matsiatra, teintée de vert clair, couverte de pâturages et de magnifiques rizières; enfin, à l'horizon, la colline de Fianarantsoa et la ville, que domine de haut le Kianjasoa (la cour heureuse), dont le sommet disparaît souvent dans la brume, surtout aux premières heures du jour. Du Mandalahy, une descente en lacets conduit au village betsiléo d'Ambohina.
Vers cinq heures nous arrivons au gîte, Alakamisy, village d'un millier d'habitants et assez gros centre commercial, qui doit son importance à sa situation près de la bifurcation des routes de Mananjary et de Tananarive.
Le lendemain 21, nous nous dirigeons sur Fianarantsoa,
en suivant une plaine légèrement ondulée, que tapissent les rizières et les grandes prairies aperçues, la veille, du haut du Mandalahy. Nous traversons la Matsiatra, belle rivière, large d'une quarantaine de mètres, sur laquelle un pont vient d'être construit.
Bientôt nous atteignons Fianarantsoa, ville d'environ 12 000 habitants, construite sur un mamelon rocheux et rappelant assez exactement par sa topographie, l'aspect d'ensemble de Tananarive.
A l'entrée, la colonie européenne et la Chambre consultative m'ofïrent des souhaits de bienvenue. Un portique décoré avec originalité, donne accès à la rue principale. Au sommet, dans un joli cadre de verdure et de fleurs, trois jeunes filles indigènes, vêtues aux couleurs nationales, forment un gracieux décor vivant. Dans une tribune, les dames de la ville assistent au défilé d'un cortège, formé dès le matin, qui comprend près de 50000 indigènes en costumes et accoutrements divers, arborant le drapeau français, et emplissant l'air de l'éclat bruyant de leurs musiques et de leurs chants.
Le soir, au Cercle français, je reçois la colonie européenne. En même temps, des réjouissances indigènes s'organisent; des centaines de feux s'allument dans les vallées et sur les hauteurs environnantes, et la brise nous apporte, affaiblies par la distance, les harmonies douces des concerts et des orchestres lointains. Puis, un feu d'artifice lance ses fusées dans la nuit, et se continue par une retraite aux flambeaux qui parcourt au milieu de l'entrain général les divers quartiers de la ville.
Dans la matinée du 22, j'assiste à un vin d'honneur que m'offre la colonie européenne; puis, la Chambre consultative se réunit pour m'exposer la situation du commerce local, et m'exprimer différents vœux sur les moyens de faciliter l'initiative et les entreprises des colons.
Le lendemain, dès la première heure, la population se rassemble pour un grand kabary, annoncé depuis plusieurs jours
KABARY AUX BETSILÉOS
dans toute la région, que j'ai prescrit de réunir pour faire connaître aux Betsiléos la situation créée par l'annexion de Madagascar à la France, et mettre un terme aux désaccords qui subsistaient entre les groupes indigènes adhérents des différentes missions religieuses.
Je ne puis mieux faire que de transcrire ici quelques paroles que je prononçai à cette occasion.
« Il y a un an, vous fournissiez de nombreux esclaves à tous les peuples de l'île. Ces esclaves ont été délivrés et rendus à leurs familles qui les croyaient perdus à tout jamais. En outre, j'ai fait cesser l'hégémonie hova, dont le joug pesait durement sur votre pays. Vous avez choisi vous-mêmes vos chefs, et des impôts modérés ont remplacé les tributs vexatoires auxquels vous étiez soumis. Enfin, les tompomenakely, dont vous subissiez les exigences, ont été supprimés. »
J'abordai aussi la délicate question des dissensions religieuses, en insistant sur l'absolue neutralité que le Gouvernement de la Colonie entendait conserver vis-à-vis des différents cultes :
« J'ai constaté avec regret la division qui semble régner encore entre les habitants de vos villages. Dans la plupart des localités que j'ai traversées, on m'a montré, d'un côté les catholiques, de l'autre les protestants. Il faut que ces distinctions cessent, car je n'ai pas à connaître quelle est votre religion, et aujourd'hui, sous le régime français, il ne peut y avoir de différence de droits et de traitement entre les catholiques et les protestants. »
Ayant insisté ensuite sur la reconnaissance que les Betsiléos devaient à la France, j'ajoutai :
« Vous devez donc apprendre la langue française et aussi vous habiller avec des étoffes et des draps français, renommés dans le monde entier pour leur bonne qualité ; vous devez enfin devenir les auxiliaires dévoués des colons français qui sont venus parmi vous, apporter la richesse et la civilisation. »
Puis, je parlai des écoles officielles nouvellement créées :
« Tous, vous pourrez vous asseoir sur les mêmes bancs, protestants, catholiques, et ceux même qui ne connaissent que le culte des morts et des ancêtres. Vos maîtres vous apprendront à vous aimer entre vous, à aimer votre beau pays du Betsiléo, à aimer surtout la France, votre nouvelle patrie, et aussi à devenir d'habiles ouvriers et de bons cultivateurs. »
« Je vous le répète encore une fois, Betsiléos, et j'insiste sur ce point, car je ne veux pas qu'il y ait désormais d'équivoque dans vos esprits. Vous êtes libres, si vous le jugez bon, de conserver les mœurs et les croyances religieuses de vos ancêtres et de pratiquer toutes vos danses nationales. Vous êtes libres d'embrasser tel ou tel culte chrétien; enfin, vous êtes libres de changer de religion si vous en éprouvez le désir. Personne ne doit vous demander de compte à ce sujet et je sévirais immédiatement contre toute autorité ou tout gouverneur qui enfreindrait mes prescriptions sur ce point. La tolérance religieuse et le respect de vos moeurs sont des principes absolus, auxquels le Gouvernement de la République, dont j'entends fidèlement exécuter les volontés, ne souffrira jamais qu'il soit porté atteinte. »
Ces paroles produisent une profonde impression, et dissipent enfin les malentendus et les équivoques que les rivalités confessionnelles entretiennent depuis longtemps dans l'esprit des populations de la contrée.
Les jours suivants, je règle certaines questions relatives à la situation politique et à la pénétration des régions qui confinent à la province du Betsiléo. La veille de mon départ, je reçois la visite de deux princes tanalas, fils du roi d'Ikongo, que leur père, vieillard presque centenaire, a envoyés à Fianarantsoa pour m'apporter le témoignage de sa fidélité. Cette démarche n'est pas pour me déplaire; cependant, en dépit des sentiments qui me sont exprimés, le pays tanala se remue au sud-est du Betsiléo; j'ai appris que plusieurs groupes dissidents sont venus s'établir en force sur le rocher d'Ikongo, citadelle naturelle, très difficile d'accès, qui domine cette contrée et qui, suivant une
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MONU-MEXT CO.M.ME.MORATIF BETSILEO.