‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 135 sur 198 · MORT DE L'EMPEREUR NICOLAS · texte numérisé non relu

MORT DE L'EMPEREUR NICOLAS

dépèche télégraphique de Manteuffel ainsi conçue : L' Empereur de Russie est mort aujourd'hui dix minutes après midi. Quel événement! Dans les salons, on crovait qu il faciliterait la paix, et on s'en félicitait. Si Nicolas avait disparu il y a deux ans, on aurait pleuré sa mort comme une calamité publique. Aujourd'hui elle fait respirer plus librement 1 Europe.

Samedi 3. — Sur la nouvelle de la mort de l'empereur de Russie, la rente est montée ici de six francs, en Angleterre de deux et demi, ce qui est presque sans exemple. Diné chez Mme Lehon avec plusieurs ministres, Morny, Cambacérès et le vieux Dupin, qui nage maintenant dans les eaux du gouvernement. — Plusieurs visites dans la soirée, entre autres chez Mme Jules de l'Aigle, où je rencontre Mme de la Ferté, qui me boude depuis quelque temps. Mon crime est d être accrédité auprès d'un Bonaparte. Mais, ce soir, nous avons une causette. J aime cette femme. C'est une grande dame et une grande figure. C'est ainsi que je m imagine les chasseresses de la Fronde. Et quelle violence, sous ces apparences d'un froid glacial! Aussi lui ai-je dit : « Vous n êtes pas un Vésuve; vous êtes un Hécla, un glacier qui jette des flammes. » Son mari, le marquis, est, depuis peu, le chef des légitimistes et l'homme de confiance de M. le comte de Chambord.

Mercredi 7. — Petit diner fort agréable chez moi : le duc de Noailles, le duc de Fézenzac, Guizot, le mare» chai Nugent. — Après diner chez Thiers, qui s'est cassé un bras. C est, selon moi, un des hommes les plus senséi

d'entre ceux que le coup d'État a écartés de la politique.

Vendredi 9. — Chez Drouyn de Lhuys. La même incertitude au sujet des projets de l'Empereur. Persigny, avec l'ardeur qui le distingue, remue ciel et terre, j'ignore avec quel effet, pour décider l'Empereur à renoncer à son voyage de Crimée et à faire la paix. Drouyn de Lhuys me montre une lettre de Napoléon Ier datée de Varsovie 1807. Il y est dit (je cite de mémoire) : la Russie, un peu par des conquêtes politiques, mais surtout par suite de l'ascendant qu'elle gagnera en Orient en s'appuyant sur le principe religieux, formera l'alliance entre la France et l'Autriche. — Aux Français, vu la Rachel comme Roxane dans Bajazet. C'est la plus grande et la dernière tragédienne que le monde a vue et verra. — Steinle m'a envoyé un fort beau dessin, la scène du jugement dans le Merchant of Venice. Je l'exposerai dans ma salle des pas perdus.

Dimanche 11. — Le courrier Rettich m'apporte des dépêches de Buol, qui me communique la réponse du FeldzeugmeisterHess au mémoire de l'empereur Napoléon. C'est le projet numéro 2 concernant l'éventualité où la Prusse ne serait pas notre alliée. Le travail de Hess porte à 850,000 (! !) hommes le chiffre des troupes nécessaires dans le cas d'une guerre agressive avec la Russie et parle, pour la première fois, de la nécessité de l'envoi d'un corps d'armée français de 50,000 hommes en Gallicie.

Chez Drouyn de Lhuys. bon langage me cause une

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