LA DIETE DE FRANCFORT
Samedi 3. — Notre plénipotentiaire militaire, comte Crenneville, arrivé aujourd hui, m'a remis une lettre de Buol qui m'a fait peu de plaisir. La Diète de Francfort n'a pas voté nos propositions concernant l'armement de F Allemagne. Après cet échec, il ne nous reste qu'à nous adresser de suite, et directement aux gouvernements de la Confédération, conformément à notre circulaire secrète, mais aussitôt publiée, du 14 janvier. Mais nous n'en avons rien fait. Nous nous contentons d un moyen terme proposé par la Bavière. C'est la Kriegsbereitschaft, avec obligation de se mettre en état de pouvoir marcher dans l'espace de quinze jours.
Lundi 5. — Je présente Crenneville à l'Empereur. Après le départ du général, une demi-heure de conversation avec Sa Majesté. Je m'applique à lui faire comprendre que si, dans les négociations pour la paix, la France et l'Angleterre font des demandes dont le rejet par la Russie ne constitue pas pour l'Autriche l'obligation d'entrer en guerre, la triple alliance est virtuellement déchirée. Il admet que l'on ne peut pas demander à la Russie la démolition des fortifications de Sébastopol ni la réduction du nombre des bâtiments de guerre russes dans la mer Noire, aussi longtemps qu'on n'a pas pris Sébastopol et brûlé la flotte.
Mercredi 7. — Présentation du comte Crenneville à 1 Impératrice. L'audience ne dure pas cinq minutes. C'est que cette charmante femme n'a pas encore appris son métier. Il parait que c est un métier difficile à apprendre, quand on n'en a pas commencé l'étude à
l'âge de bébé. Le général eut l'air surpris, irrité, enfin profondément blessé. J'ai tâché de le calmer. Si c'est un homme d'esprit, ce que j'ignore, car je ne le connais pas, cette petite mésaventure n'exercera aucune influence sur sa manière de juger la triple alliance, ni sur ses rapports avec l'empereur François-Joseph; mais si c'est un esprit borné, ce caprice de jeune femme vient fort mal à propos.
Jeudi 8. — Au bal des Tuileries, une conversation animée, qui a duré au moins une heure, avec l'Impératrice. Le langage passionné de ma belle interlocutrice trahissait les inquiétudes de son mari sur l'issue du siège de Sébastopol et sur la politique de l'Autriche. J'ai interpellé l'Impératrice, en riant, sur notre audience d'hier. Elle rougissait et disait, en riant, que le général lui avait fait peur. En effet, il a un peu l'air croquemitaine.
Vendredi 9. — Audience chez l'Empereur pour la remise d'une lettre particulière de mon souverain. Il me dit qu'il est fort inquiet au sujet de la marche des négociations de paix. Je partage ses inquiétudes.
Mardi 13. — Le prince Napoléon est de retour de la Crimée. Son père insiste pour que le Moniteur donne une sorte de réhabilitation de ce fléau de la famille impériale. — Ce soir, petit bal masqué chez le comte de Tascher. Grâce à sa fille Stéphanie et sa belle-fille comtesse Charles, cette fête a été fort animée. L'Empereur et l'Impératrice, qui avaient changé de domino à
L'EMPEREUR VEUT ALLER EN CRIMEE 31i
plusieurs reprises, se sont retirés à deux heures du matin sans s'être démasqués.
Mercredi des Cendres, 21. — Chez Drouyn de Lhuys. Le projet de l'Empereur de se rendre en Grimée l'inquiète et l'afflige. Je le conçois. La dégringolade militaire de plus en plus évidente en Angleterre, jointe à ce voyage aventureux de l'empereur Napoléon, ne peut guère que donner à penser à Vienne. Grenne ville et son aide de camp, qui dinent chez moi, déchiffrent, en ma présence, une lettre de Hess. Le général prévient le comte Crenneville que. dans le cas du départ de l'Empereur pour la Grimée, il doit considérer sa mission comme suspendue et revenir à Vienne.
Samedi 24. — Grand diner chez moi. Du monde officiel : Abbatucci, Rouher, Baroche, Troplong, Collet- Meigret, Piétri, Gonneau, Emile et Isaac Pereire, le duc de Galbera, général Ornano, prince de Ghimay, etc. Le voyage de l'Empereur, qui semble arrêté, pèse sur mes convives. Il n'y a qu'une manière de juger cette idée étrange. On me dit — à l'oreille bien entendu — que c'est une folie, une aberration mentale et une calamité publique, qui pourront mener à un cataclysme.
Lundi 26. — Chez Drouyn de Lhuys, qui broie du noir, et il a raison. L'Empereur perd dans l'opinion de 1 Europe, par le fait seul qu il a pu concevoir un projet aussi absurde. Sur cette matière, j'écris à mon mi-
nistre (1) : « Il ne faut pas prendre la chose trop au tragique... Vous approuverez que je me suis imposé une certaine réserve, en faisant connaître à l'Empereur ma pensée personnelle et la désapprobation que le voyage rencontre à Vienne. M. de Bourqueney a fait le plongeon. Il ne souffle mot sur cette matière. Le fait est que fort peu de personnes ont le courage, je ne dis pas, de leur opinion, mais seulement celui de dire l'opinion d'autrui, quand elles craignent de déplaire. De l'autre côté, ceux qui s'expriment avec franchise, comme Morny et Persigny, dépassent la mesure et oublient trop que c'est au souverain qu'ils parlent et non pas au frère et compagnon d'infortune d'autrefois. M. Drouyn de Lhuys, fort courtisan dans les occasions ordinaires, a son franc-parler dans les grandes. Ainsi, il a été contraire au coup d'État et au mariage et il ne s'en est pas caché. Aujourd'hui il désapprouve le voyage et le dit; mais il n'a rien empêché. J'aime à espérer que cet incident ne change rien aux dispositions réciproques des cabinets, car il ne changera certainement rien aux intérêts autrichiens engagés dans la question <ï Orient. Les grandes choses ne se font qu'à travers mille difficultés prévues et imprévues. Peraspera ad astral »
MARS
Vendredi 2. — Ce soir, en me levant de table, on me remet un billet de Hatzfeld, qui me communique une
(1) Lettre particulière au comte de Buol, du 27 février.