NOUVELLE LOI SUR LA PRESSE
décennale de la République, j'ai pu m'entretenir longuement avec lui. Il m'a exposé les dispositions principales de la nouvelle loi sur la presse. La plus importante est le droit qu'elle réserve au gouvernement de suspendre et même de supprimer les journaux. En d'autres termes, le gouvernement pourra et sera probablement obligé d'imposer le silence à la France. Le comporte ra-t-elle? Je l'ignore. Ce qui est certain, c'est que le nouveau gouvernement ne comporte pas l'examen.
Mardi 17. — Diné chez Mole entre Mme de La Ferté et Mme de Yogiié; ensuite plusieurs visites dans le noble faubourg et terminé la soirée à l'Elysée, où le Président nous donne un petit bal. Les princesses Schatovskoi et Menschikoff, la comtesse Voronzoff et la marquise de Contaded dansaient la mazourka avec un entrain inouï. Heeckeren, plus bouffon que jamais, conduisit la danse en faisant des entrechats et en faisant des sauts de carpe d'un comique irrésistible. Aussi ligurera-t-il sur la prochaine liste des sénateurs.
Vendredi 20. — Ce soir à la place Saint-Georges, chez Mme Thiers. Je ne l'avais plus vue depuis le lendemain du coup d'État. Son mari, toujours exilé, se trouve à Londres, où il est un des lions de la saison. Je trouvai Mme Dosne et sa fille Mlle Félicie, et, en fait d'hommes, les deux fidèles amis de la maison, Mignet et Roger (du Nord). Quand j'entrai, un silence morne régnait dans le salon. Cependant Roger n'est pas taciturne et Mignet, Dieu le sait, ne manque ni desprit ni de viva-
cité. Mais ils semblaient préoccupés. L'absence du maître se fait sentir. Les dames sommeillaient, chacune dans son fauteuil. Le salon, avec ses tentures vertes, avec la Pietà, reproduction en petit du chef-d'œuvre de Michel-Ange à Saint-Pierre, qui remplace la pendule de la cheminée (ce qui m'a toujours choqué) ; tous les meubles, tableaux et petits objets d'art étaient à leur place. Rien n'était changé dans cet appartement, excepté la disposition de l'âme des maitres et de leurs habitués, soudainement transformés en vaincus de la politique.
Samedi 21. — Grise ministérielle en Angleterre. John Russell, battu par Palmerston qui a fait voter un amendement au bill sur la milice, donne sa démission. Cet événement était attendu.
Je termine la soirée au bal de la princesse Charles de Beauvau. Cette charmante Sarmate, en m'invitant, avait oublié que j'y trouverais toute l'émigration polonaise et hongroise. Son mari, esprit fin, caustique, excellent époux, a l'habitude de terminer chaque conversation par les mots : « Surtout n'épousez pas de Polonaise. » G est son celer uni censeo, Carthaginem esse delendam.
Dimanche 22. — Dînent chez moi la princesse Mathilde (Demidoff), fille du prince Jérôme; marquis et marquise de Lagrange; Mme, Baring née Bassano, et une grande partie du corps diplomatique. Mlle Klauss vient jouer dans l'avant-soirée. C'est une pianiste hors ligne.