REVUE DES TROUPES
cassant, était en veine de bonhomie ; son beau-frère YVerner lançait des épigrammes qui faisaient rire et trembler à la fois. Les dames, pétillantes desprit elles aussi, prenaient une part très vive à la conversation. Donoso Cortès, l'ermite de la rue de Gourcelles, seul se sentait dépaysé.
Samedi 20. — Chaque jour le Moniteur donne de nouveaux décrets. Depuis le 1er mars pas un nuage sur l'horizon.
Dimanche 21. — Turgot, général Magnan, commandant de l'armée de Paris; le général d'Hautpoul, grand référendaire du Sénat; le général Ganrobert; Pietri, préfet de police ; le colonel Fleury ; le marquis de Flamarens; le général Roguet; le baron de Tallevrand et plusieurs de mes collègues dinent chez moi. Turgot me parle de l'état peu satisfaisant de la santé du prince Félix de Sclnvarzenberg et de l'éventualité de sa retraite. La princesse deLieven, que je vois dans la soirée, con firme cette nouvelle sur la foi de lettres de Londres. Je rentre tout démoralisé.
Dimanche 28. — Vu la revue des fenêtres des Tuileries. Les troupes crient : « Vive Napoléon! »
Lundi 29. — Le prince Louis-Napoléon ouvre, dans la salle des maréchaux, la première session législative du Sénat et du Corps législatif.
AVRIL
Lundi 5. — J'ai rarement vu le Bois plus beau que cet après-midi. Les arbres commencent à verdir, le soleil brille, un souffle d'air frais mais élastique me caresse les joues, et ma belle jument, noble pur-sang, dévore l'espace et semble, comme son cavalier, jouir avec délices des premiers sourires du printemps. Et à la même heure, à Vienne, dans sa chancellerie d'État le prince Félix de Schwarzenberg préside à son dernier conseil des ministres, lève la séance, s'affaisse et rend son âme à Dieu.
Mardi 6. — J'en ai eu la nouvelle aujourd'hui de grand matin. Mon valet de chambre me remit une dépêche télégraphique de Werner, datée d'hier soir, ainsi conçue : « J'ai la douleur de vous annoncer que M. le prince Félix de Schwarzenberg, frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante, est décédé ce soir à six heures. »
Jeudi 8. — J'apprends les détails suivants. Dans la matinée du cinq, le prince avait reçu beaucoup de monde et longuement travaillé avec lord Westmoreland. De trois à cinq heures il présida le conseil des ministres, se retira ensuite dans son cabinet de toilette, et pendant qu'il s'habillait pour aller dîner chez sa bellesœur, la princesse Lory Schwarzenberg, fut mortellement frappé d'un coup d'apoplexie. On le porta sur
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son lit où, muni des saints sacrements et sans reprendre connaissance, il expira à six heures du soir. Le ministre Bach et le comte Grunne, aide de camp de l'empereur, probablement aussi la princesse Mathilde, sa sœur, amie et fidèle compagne, assistaient à ses derniers moments. Le jeune souverain ayant appris la nouvelle au Prater, il se rendit aussitôt à la chancellerie d'État, où il ne trouva plus qu'un corps inanimé. Là, agenouillé et versant des larmes abondantes — et il y avait de quoi — il pria longtemps pour le repos de l'âme de son grand et fidèle serviteur.
Le prince Félix avait depuis quelques années pressenti une fin prématurée. Déjà à Varsovie, lors de la rencontre de l'empereur François-Joseph avec l'empereur Nicolas (printemps 1850), il avait recommandé à son souverain de le remplacer, le cas échéant, par le comte de Buul. Aussi, trois heures après sa mort, notre ministre à Londres fut mandé à Vienne.
Dans la personne du prince Félix de Scinvarzenberg l'empereur etl'Autriche perdentl'homme qui à l'heure d'un péril suprême a sauvéle trôneetla monarchie. Sans doute, la maison d'Autriche a toujours trouvé dans les grandes crises de grands hommes d'État; mais le prince Félix ne perdra guère à être confronté à aucun d'eux. Comme force de volonté, désintéressement, oubli de soi; comme absence complète d'ambition personnelle, il n'avait pas son pareil, et dans l'exercice des vertus de la patience et de la persévérance peu seulement peuvent lui être comparés. Perspicace et fin, il dédaignait les ambiguïtés de langage qui font la force des
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petites gens, surtout des petits diplomates, quand bien même ils servent de grands États. Il disait oui ou non, et, quand il avait fait une promesse, on le quittait édifié et rassuré parce qu'on savait que sa parole lui était sacrée. C'est à sa droiture, à son énergie et à son désintéressement plus encore qu'à la portée de son esprit juste et lucide pourtant qu'il doit ses grands succès. On ne peut pas dire qu'il ait été riche d'idées, mais il en trouva au moment voulu. Quand il reconnut avoir fait fausse route, il en convint tout haut et revint sur ses pas. Mais ceci est le privilège des très grands ministres. Eux seuls sont assez forts pour pouvoir avouer qu'ils se sont trompés. Des petits, pour exercer leur pouvoir, ont besoin de la fausse auréole de l'infaillibilité. Ils ne comportent pas l'aveu d'une erreur. Le prince Félix avait l'esprit nourri de lecture et préparé par une éducation classique assez solide aux choses sérieuses. Mais il entra dans l'armée à l'âge de dix-huit ans, fut nommé attaché à Saint-Pétersbourg et à Londres, s'amusa beaucoup et fit parler de lui à l'occasion d'une aventure galante en Angleterre qui lui valut la disgrâce de l'empereur François Ier. Ce ne fut qu'après la mort de ce souverain que le prince de Metternich put le rendre au service actif en le faisant nommer ministre à Turin et plus tard à Naples, où l'on ne tarda pas à reconnaître en lui l'homme hors ligne. Mais sa véritable, sa grande activité a commencé en 1848, dans sa quarante-huitième année, et, hélas! n'a dû embrasser que le court espace de quatre ans. Ils lui ont suffi pour sauver l'Autriche. A-t-il accompli son œuvre? J'aime à l'espérer. On n'aura qu'à continuer