‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 31 sur 198 · MORT DU PRINCE DE WURTEMBERG · texte numérisé non relu

MORT DU PRINCE DE WURTEMBERG

dans la route qu'il a ouverte. Le fera-t-on? J'en doute. Ceux qui viendront après lui voudront faire mieux ou autrement, ou bien ils le copieront faiblement. Dans un cas comme dans 1 autre, comparés à lui ce seront des pvgmées. Ceci soit dit surtout par rapport à la politique extérieure. Je suspends mon jugement sur la marche qu'on suit depuis que j'ai quitté Vienne pour en arriver à la pacification morale de nos provinces. Dans ces premiers moments de douleur poignante il n v a pas de place pour des réflexions. Je me sens seul, privé de mon' meilleur et puissant ami politique, de l'homme auquel j'aimais élever les regards les jours de combat, à qui je pouvais tout dire et qui appréciait et, le plus souvent, suivait mes conseils. Maintenant il n'y a plus personne à qui je pourrais ou voudrais élever les yeux. Je suis soudainement arrivé à la maturité. Je me sens seul, mais je me sens homme et j'enterre ma jeunesse dans la tombe du prince.

Vendredi 16. — Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi, oncle de la princesse Mathilde Bonaparte- Demidoff, est mort ce matin à neuf heures, dans son appartement place Vendôme, où comme jeune homme et plus tard j'ai si souvent joui de son hospitalité. Peu avant de mourir, se rendant aux instances de la comtesse de Montessuy, sa fille naturelle, il a embrassé la religion catholique.

Jeudi 22. — Ici il n y a qu'une préoccupation : à quand l'Empire?

Dimanche 25. — Grande soirée au petit Luxembourg, maintenant la résidence officielle du prince Jérôme, devenu président du Sénat. Quel ravissant palais! Quelles nobles proportions ! Tout, excepté la compagnie qu'on y rencontre, respire l'âge des Médicis.

MAI

Vendredi 14. — Tous ces jours-ci, une série de démonstrations en faveur de l'armée. C'est l'avant-propos du livre sous presse intitulé f Empire. Lundi, distribution au Champ de Mars des aigles aux colonels de tous les régiments. Beau soleil, beau spectacle militaire, mais le public froid et indifférent. Mardi, bal de l'armée à l'École militaire. Douze mille invités. Mercredi, spectacle aux Tuileries, qui n'était qu'une ovation bruyante bonapartiste. Pourquoi y inviter le corps diplomatique, si ce n'est pour faire croire aux dispositions de l'Europe favorables à l'Empire? Plusieurs de nous n'ont pas caché leur surprise d'être admis dans cette intimité. J'étais du nombre. Mais quand on est sorti de la légalité on fait flèche de tout bois.

Voyage d'Espagne du 15 mai au 13 juillet.

JUILLET

Mardi 13. — Revenu ce matin de mon voyage d'Espagne.

THNER A SAINT-CLODD 69

Vendredi 16. — J'écris à notre nouveau ministre ies affaires étrangères (1) :

« L'Empire semble en effet ajourné, mais on se donne tout entier à l'œuvre de marier le Président. Yaldegamas, qui sort de chez moi, m'assure qu'il n'est pas question d'un mariage espagnol. Or, comme la petite infante portugaise vient d'être administrée, il ne resterait que la princesse de Wasa. Au demeurant, grand calme à Paris et par toute la France. M. de Montalembert, en faisant l'éloge du parlementarisme, s'est fait du tort dans le parti catholique, dont la direction lui échappe de plus en plus. Sur le terrain de la politique intérieure le Président me semble avoir gagné de la force réelle. Sur celui de sa politique extérieure nous ne pourrons jamais compter sur lui. »

AOUT

Mardi 10. — Avec Ottenfels, à Saint-Cloud. C'était un diner élégant et animé. Comme la société française a depuis le coup d'État cessé de paraître à l'Élvsée, les dames, à l'exception de la princesse Mathilde, appartenaient presque toutes à la colonie étrangère ou au corps diplomatique. Le Président, frais, dispos, causant contre son habitude et riant beaucoup, semblait un autre homme. C'est tout simple. Les vastes et brillantes perspectives de l'Empire' ne s'ouvrent-elles pas devant lui? Avant le diner, promenade en char à bancs

(i) Lettre particulière au comte de BuoI, du i() juillet.

à Villeneuve-l'Étang, propriété charmante qu'un mur sépare de Saint-Gloud. Le prince, qui vient d'acheter Villeneuve, a fait démolir ce mur. Bacciochi, de qui je tiens cette anecdote, lui a fait observer que la disparition de ce mur qui marquait la limite pourrait plus lard donner lieu à des contestations. « Pour moi, répondit Louis-Napoléon, il n'y a pas de plus lard. Je vivrai ou je mourrai ici. » Cela peint l'homme ou plutôt cela peint la disposition d'âme où l'homme se trouve à l'heure qu'il est.

Mercredi 11. — Petit diner chez moi : lord Gowley; Drouyn de Lhuys, redevenu ministre des affaires étrangères; Fould, qui aussi est rentré dans le cabinet, cette fois-ci comme ministre d'État; le sénateur Heeckeren, Nicolas Kisseleff et Livio Odescalchi. Le sénateur tenait la parole à table et après diner il y avait des apartés fort intéressants. J'aime les petits comités composés de big swells ; rien d'amusant comme le sourire des augures. Mais les augures Drouyn de Lhuys et Fould mont paru embarrassés et préoccupés.

Dimanche 15. — Grand'messe et Te Deum à la Madeleine où, pour la première fois, on célèbre la fête Napoléon. Les autorités et le corps diplomatique assistent en grande tenue. Des flots d'êtres humains se déroulent sur les boulevards et dans les grandes artères de Paris. Le canon des Invalides ne cesse de tonner. Au ministère des affaires étrangères grand banquet diplomatique présidé par Drouyn de Lhuys redivivus. J'ai pour voisin Persigny, qui une fois de plus me déve-

LA FETE >APOLE<>N 71

loppe sa thèse connue : «L'Empire se fera pour ou contre l'Europe» . Ce soir, il pense que ce sera contre. Ces propos ne sont pas très émouvants, mais ils trahissent 1 impatience et les colères de l'Elysée. Après le banquet nous nous rendons à l'hôtel du ministère de la marine. Nous v trouvons le Président et tout l'embryon du futur Empire. On calcule à quatre cents personnes la foule qui remplissait la place Louis XV. Le vent et la pluie gâtaient le feu d'artifice monstre qui devait représenter le passage du mont Saint-Bernard. Un coup de vent avant renversé la montagne, Napoléon parait suspendu en l'air ou plutôt à un échafaudage qui résistait à peine aux rafales. Pas l'ombre d'enthousiasme, mais pas de désordres. Louis-Napoléon avait l'air maussade et préoccupé. G était une fête manquée.

Mardi 17. — Je n'ai jamais voulu faire la connaissance de Mgr Sibour, archevêque de Paris, à cause de sa lettre écrite en 1849 à If. de Tocqueville par laquelle il prend fait et cause pour les insurgés de Venise. Mais tempora mutant ur. De républicain à la Gavaignac il est devenu un homme d'autorité à la façon de Louis Bonaparte. Dernièrement il m'a fait sonder et exprimer ses regrets. J'ai fait semblant de ne pas me rappeler cette lettre et je lui ai fait dire que nous ne sommes pas des gens rancuneux. ce qui m'a valu une visite de ce prélat. Son langage ne laissait rien à désirer. C'est ainsi que s'est faite la paix entre 1 ambassade d'Autriche et l'archevêché de Paris. Hier à Saint-Gloud, au premier bal de Louis-Napoléon, il y avait cohue, une compagnie très mêlée, grand désor-

dre des arrangements accessoires, enfin a complète j ail ure.

Samedi 21. — La présence de la princesse Louise de Schœnbourg, née princesse de Schwarzenberg, donne un peu de vie à cette partie la plus morte de la morte saison. Ce soir avec elle dîner à Saint-Gloud, suivi d'une loterie. Le Prince-Président était aux petits soins avec ma compatriote.

Jeudi 26. — Hier, chez les Brignole, un dîner offert à la princesse de Schœnbourg; fait la connaissance de Mgr Franzoni, archevêque de Turin. Ce prélat ne fait pas parade de son martyr. Ce soir, petite fête improvisée par la marquise de Caraman. L'orchestre hongrois joue avec un entrain inconnu au dehors de l'Autriche. Richard Metternich, Alexandre Schœnbourg, l'éternellement jeune duc de San Teodoro, miss Ellice et Mme Salavoy forment le corps de ballet.

Vendredi 27. — En ce qui concerne le rétablissement plus ou moins imminent de l'Empire, je pense que ce qui fait hésiter le Président, c'est certainement, et peut-être exclusivement, l'attitude des puissances; car à l'intérieur, quoique Paris continue de bouder, il est encore le maître absolu du pays et on lui dit : « Battez le fer pendant qu'il est chaud. » La tentation est donc grande. Louis-Napoléon a un programme tout prêt. Il se laissera faire une douce violence par les départements où le pétitionnement en faveur de l'Em-

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