LE BARON DE MOLLERUS
Chez moi, réunion des diplomates allemands pour concerter notre conduite.
Vendredi 10. — Pas d'ombre d'hiver. Les journaux continuent de parler de mon prochain rappel.
Mardi 14. — Drouvn de Lhuvs me prie de passer chez lui. Long et orageux entretien. Le ministre prend le verbe haut. Je lui réponds sur le même ton.
Albert Crivelli m'apporte des dépèches de Buol, qui m'approuve en termes flatteurs.
Mercredi 15. — Crivelli vient me voir. Il se fait une fête de me raconter tous les propos désagréables qu'il a recueillis, pour m'en régaler dans les bureaux de notre chancellerie d'État. Il m assure que mon rappel est décidé, qu'une réaction sourde mais puissante contre le régime de feu le prince Félix de Sclnvarzenberg gagne du terrain à Vienne et que j'en serai la victime. Cela n'est pas impossible.
Ce soir, chez moi, petit diner, essentiellement portugais : le duc et la duchesse de Terceira, Dona Maria das Dores de Alva, le comte de Villaréal, lord Westmoreland, baron de Mollerus. Ce dernier, ancien consul de Hollande à Naples, ancien résident à Lisbonne, ancien ministre à Constantinople, d'où il revient en ce moment pour rentrer dans la vie privée, jouit dans le midi de l'Europe dune certaine célébrité. Il y est connu comme le plus grand jettatore de l'époque. Pour mettre fin à la casse de glaces, lustres, meubles, qui suivait habituellement son entrée dans un salon,
et aux accidents, bébés tombant du haut des balcons, piétons écrasés par une tuile, chevaux emportés et cavaliers désarçonnés, qui marquaient son passage à la via Toledo ou sur la Ghiaja, le roi de Naples écrivit de sa main au roi des Pays-Bus, le priant de le délivrer d'un être aussi dangereux pour la paisible existence de ses sujets. Mollerus fut transféré à Lisbonne, où je le connus. Là aussi, en peu de temps, son mauvais œil était devenu proverbial. Enfin, la reine Dona Maria II s'en inquiéta, et le roi des Pays-Bas, toujours prêt à sacrifier son fidèle mais incommode serviteur, l'envoya à Constantinople. Malheureusement sa réputation de jeltatore l'y avait précédé et ne tarda pas de se justifier. A sa première promenade dans un des petits vapeurs qui font le service du Bosphore, le beaupré du bâtiment enleva la façade en bois sculpté de la villa d'un pacha. La mesure était comble, et l'infortuné diplomate fut mis à la retraite. En entrant à table, la duchesse de Terceira me disait : « Vous n'auriez pas dû inviter Mollerus; vous verrez, il nous arrivera malreur. » En effet, au second service, nous vîmes M. de Mollerus, qui n'est pas bel homme, fermer un œil et fixer l'autre sur une des quatre carcelles suspendues au-dessus de la table. La duchesse pâlissait, et j'avoue qu'il y avait de quoi. Un sourire sinistre errait sur les lèvres du diplomate hollandais et sa figure prenait une expression diabolique. La duchesse saisissait mon bras en tremblant. A ce moment, on entendit un léger craquement. Une des lampes s'éteignit soudainement, avant que le maître d'hôtel, obligé de mettre le pied sur la table, ait pu l'enlever. On m'avertit après dîner