‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 51 sur 198 · LA S0I11EE AUX TUILERIES · texte numérisé non relu

LA S0I11EE AUX TUILERIES

Suisse, et avec la Turquie qu'il s'agit de conserver, de faire vivoter, tout en se chargeant de la tâche d'améliorer le sort des rayas. G est un peu confus, mais c'est un pas dans la bonne direction.

Quelle est la route que Louis-Napoléon compte suivre? Où est sa boussole? Nul ne le sait. Mais, à la longue, il ne sera guère possible de marcher ainsi au hasard, sans direction et sans but. En attendant, on tâche de le ramener vers l'Angleterre. Lord Gowley subordonne à ce but toute autre considération. L'empereur de Russie, aussi, échange avec le nouveau souverain démocratique des lettres intimes dont Kisseleff, évidemment, ne se croit pas autorisé à me faire connaître le contenu. La lettre de Buol, où il exprime le désir d'établir des rapports de confiance avec le cabinet français, venait donc fort à propos. J'en ai lu quelques passages au ministre d'Espagne, Valdegamas, très bien en cour, et il a trouvé l'occasion d'en parler à l'impératrice.

Aujourd'hui, ayant des lettres de notification à remettre, je fus invité à passer la soirée aux Tuileries, en petit comité. J'ai trouvé l'empereur Napoléon dans sou salon du rez-de-chaussée, avec l'Impératrice et deux ou trois dames, tous assis autour d'une table ronde. La conversation ne tarissait pas. L'empereur Napoléon, qui sait être charmant quand il veut bien l'être, et très causant quand il lui plait de sortir de sa taciturnité habituelle, nous raconta quelques aventures de sa vie d'exilé en Angleterre. Il a, disait-il, à Londres, sous la direction d'un alchimiste et en compagnie du duc de Guise, cherché et trouvé, effectivement,

la pierre philosophale. L'imposture était tout à fait impossible. Seulement, le prix de la poudre, que lui et son ami convertissaient en argent pur, dépassait la valeur de la quantité du métal ainsi produit. Il parla aussi, avec beaucoup d'entrain et spirituellement, de son séjour, court et forcé, au milieu des Yankees. L'Impératrice prit part à la conversation simplement, naturellement, gaiement. L'Empereur l'accusait d'être très constitutionnelle et parlementaire. Je poussai un petit cri d'horreur, et elle se cachait le visage derrière son éventail. L'Empereur continua : « Je le suis aussi pour l'Espagne qui prospère (??) sous le régime actuel, tandis que d'autres pays (comme la France) ne le supportent pas. » Ce mot me paraît significatif. L'Empereur ne sera jamais aussi absolutiste à l'étranger qu'il l'est, et doit l'être en France. Il me prit ensuite dans son cabinet et nous eûmes un entretien d'environ trois quarts d'heure. Nous avons discuté les affaires de Suisse et de Turquie et nous nous sommes séparés après être convenu que, comme autrefois, quand il s'agirait d'intérêts majeurs, je m'adresserais directement à lui.

Lundi 28. — Ces jours derniers m'ont paru longs et pénibles. D'un côté, affluence énorme et continue de personnes de toutes les couleurs, qui viennent s'informer à l'ambassade de l'état de santé de l'empereur François-Joseph; de l'autre côté, les nouvelles laconiques et plutôt inquiétantes que Buol me transmet à ce sujet par le télégraphe. Enfin, ce soir, il a pu me rassurer complètement. Le matin, il m'avait informé du

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