‹ Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris sous le Second Empire, 1851-1859;Chapitre 70 sur 198 · SUSCEPTIBILITÉ DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

SUSCEPTIBILITÉ DE L'EMPEREUR

aits palis trahissent la fatigue, un sourire sarcastique erre autour de ses lèvres, et sa chevelure, toujours exubérante, grisonne et montre même des raies blanches. On ne sacrifie pas aux muses impunément.

Samedi 22. — Je rencontre Persigny dans la rue et nous nous promenons ensemble. C'est toujours le mémo. mais un peu moins exalté que par le passé, o L'empereur Napoléon, me dit-il, a pour lui les masses ; l'Autriche a pour elle les classes élevées ; donneznous les classes élevées, nous vous donnerons les masses. » Ce mot, paradoxal plus que spirituel ou vrai, trahit les souffrances intimes des Tuileries. Elles se sentent dédaignées des vieilles cours du continent.

G est là le ver rongeur de l'empereur Napoléon. Et de penser que, en ménageant cette faiblesse de parvenu — c'est l'Empereur lui-même qui s'est appelé, ainsi — au lieu de frapper sur son endroit sensible, on aurait pu probablement, je ne dis pas certainement, mais très probablement, le ramener doucement dans le bercail! Se voyant franchement accepté par les grandes cours, il aurait probablement rompu avec la Révolution, se serait livré tout entier à la réalisation de ses utopies réformatrices en France et aurait laissé l'Europe dormir tranquille. Pourquoi a-t-il gardé si bon souvenir au prince Félix Schwarzenberg? parce que ce grand ministre, dès son arrivée au pouvoir, lui a tendu la main et l'a traité au pied de l'égalité. Haïs le prince Félix était un vrai grand seigneur. Il ne connaissait pas la morgue. Un autre exemple. Un jeune prince allemand, placé sous la protection de Tarn-

lfiO NEUF ANS DE SOUVENIRS

bassade d'Autriche, ne s'était pas fait présenter à la Cour. J'ignorais la présence à Paris du jeune Allemand, qui ne m'avait pas encore rendu visite. Mais l'Empereur Napoléon me soupçonna d'être la cause de cette abstention. Pour tirer la chose au clair, il m'envoya Bacciochi, après lui avoir dit : « Dis-lui nettement de quoi il s'agit. Ne fais pas le diplomate; il te mettrait dedans. Si tu es franc, Hubner, comme je le connais, le sera également. » Son envoyé a poussé la franchise au point de me répéter ces paroles. Je fis chercher le prince dans les hôtels de Paris et le présentai à l'Empereur, qui me reçut à bras ouverts et cessa de me bouder pendant quelques semaines. Est-ce clair?

Mardi 25. — L'épidémie des tables tournantes con tinue de sévir dans Paris. Même la grave princesse de Lieven en est atteinte. Ce matin, j'assiste chez elle, pour la première fois, à une séance de ce genre. Mme Roger (du Nord), toute rouge d'excitation, sa ravissante jeune fille et miss Marion Ellice (quoique non croyante jusqu'au dernier moment) font tourner une petite table qui a aussi la complaisance de répondre aux questions qu'on lui adresse. La science méprise ces jeux, l'Église les condamne. Mais la mode les protège, et elle a le dessus. Je connais une foule d'esprits forts qui ne croient ni en Dieu ni à l'esprit malin, mais qui croient aux tables.

Dimanche 30. — Les cabinets cherchent toujours des solutions, non pas ensemble, puisque la conférence de Vienne dort, si elle n'est pas morte et enterrée,

PllEMIEllES HOSTILITES ICI

mais chacun isolément. De là des confusions sans nombre. Drouyn de Lhuys a l'idée de rouvrir la conférence, mais en la transformant. Clarendon, à Londres, et Stratford à Gonstantinople, ont élaboré un nouveau nouveau projet de note; et à Vienne, Buol propose le 27, au su du cabinet de Saint-Pétersbourg, des négociations de paix directe entre la Russie et la Porte. En même temps feu la conférence de Vienne délibérerait sur les bases de la paix. J'écris à Buol (1) :

■ Mes derniers rapports prouvent qu'on revient de l'ardeur belliqueuse qui a dominé ici au commencement du mois. Néanmoins, soyez-en persuadé, si les choses vont mal en Orient et que l'Angleterre prenne feu, lempereur Napoléon sera entraîné.

Lundi 31 . — Premières hostilités sur le bas Danube. Le 23, des batteries turques ont tiré sur des bateaux à vapeur russes.

NOVEMBRE

Mardi 1". — M. de La Cour, ambassadeur à Constantinople est rappelé. On ne le trouve pas à la hauteur de sa tache et on accumule des griefs pour motiver sa disgrâce qui est complète. C'est cependant un agent consciencieux, conciliant et rompu aux affaires diplomatiques. C'est la réputation qu'il a laissée à Vienne et qu il mérite. Mais il n'est pas brillant, et on veut briller et surtout faire du bruit autour du nouvel

(i) Lettre particulière, du 27 octobre.

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