L'OPINION EN ANGLETERRE
Vienne. Il ne l'eut pas plus tôt fait qu'il comprit qu il s'était placé dans l'alternative de reculer si la Porte déclinait les propositions de Vienne ou de la forcer à les accepter. Or, la Porte s'y refuse. Que faire? On n'ose pas user de violence envers son protégé, d'autant moins que, dans l'entre-temps, l'opinion publique en Angleterre, exaspérée contre la Russie, s'est familiarisée avec l'idée d'une guerre maritime dans les eaux du Levant. C'est ce qui explique la conduite de l'Angleterre. Celle de l'Empereur s'explique par l'isolement qu'il craint, par ses rancunes à l'endroit des trois cours du Nord et Dar les fautes qu'elles ont faites lors de son avènement.
Lundi 10. — J'écris aujourd'hui àBuol(l) : «Les deux Puissances (France et Angleterre) marchent maintenant ensemble. Toute nuance entre leurs attitudes a disparu. Néanmoins, il en subsiste une, sinon dans les attitudes, du moins au fond de leur pensée : c'est que l'Angleterre se résignera plus facilement à la guerre que l'empereur Napoléon. Mais n'en concluez pas qu'il se séparera pour cela de l'Angleterre. »
Je ne perds aucune occasion de dire et de répétera Buol que l'empereur Napoléon fera la guerre, si guerre il y a, côte à côte avec l'Angleterre, tandis que Kisseleff et Brunnow se trompent et trompent leur maitre en soutenant que l'alliance anglo-française est une chimère.
Lundi 17. — La Gazette de Vienne annonce la réduction de notre armée et motive cette mesure par la parole que l'empereur de Russie a donnée à l'empereur
IV] Lettre particulière, du 10 octobre.
François-Joseph, de ne pas viser à des revirements territoriaux en Turquie. En Angle teterre la fièvre russophobe diminue. Drouyn de Lhuys devient moins belliqueux. Le Moniteur dément les bruits d'armements maritimes. Le célèbre virtuose Liszt (1) vint chez moi. Je ne l'avais plus vu depuis son début à Vienne, en 1838. C'était un jour d'hiver, et un ami m'entraînait au Mitsik-Verein entendre un pianiste, disait-il en soupirant, qui venait de Paris et lui avait apporté une lettre d'introduction. La salle est vide. Une vingtaine de personnes, pour la plupart des musiciens de profession et quelques journalistes, groupés autour du piano, attendent l'entrée de l'artiste. C'est un jeune homme environ de trente ans, à la poitrine plate, à la taille un peu au-dessus de la moyenne. Une chevelure abondante, châtain foncé, couronne un front très haut et retombe par derrière sur la nuque. Son regard, sa mine révèlent l'inspiré. Il se met au piano et joue une chanson de Weber. Aux premières notes il nous met en extase. Huit jours après, son succès est assuré. Encore huit jours, et il est à l'apogée de sa gloire. La haute société, les mélophiles, tout Vienne sont enthousiasmés. Thalberg, jusqu'ici le favori, l'idole des Viennois, voila sa face.
Credette Cimabue nella pintura
Tener lo campo ed ora ha Giotto el grido
Si che la fama di colui oscura.
Aujourd'hui l'Europe reconnaît en Liszt le premier pianiste du monde. Au physique, il est changé. Il a vieilli avant le temps. Le feu sacré le consume. Ses
(1) Mort à Bayreuth le 31 juillet 1886.