‹ Neuf contes choisesChapitre 3 sur 65 · L'ENFANT ESPION · texte numérisé non relu

L'ENFANT ESPION

Il s'appelait Stenne, le petit Stenne.

C'était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pouvait avoir dix ans, peut-être quinze; avec ces moucherons-là, on ne sait jamais. Sa mère était 5 morte; son père, ancien soldat de marine, gardait un square dans le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les vieilles dames à pliants, les mères pauvres, tout le Paris trotte-menu qui vient se mettre à l'abri des voitures dans ces parterres bordés de io trottoirs, connaissaient le père Stenne et l'adoraient. On savait que, sous cette rude moustache, effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se cachait un bon sourire attendri, presque maternel, et que, pour voir ce sourire, on n'avait qu'à dire au bonis homme:

— Comment va votre petit garçon? . . .

Il l'aimait tant son garçon, le père Stenne! Il était si heureux, le soir, après la classe, quand le petit venait le prendre et qu'ils faisaient tous deux 20 le tour des allées, s'arrêtant à chaque banc pour saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières.

Avec le siège malheureusement tout changea. Le square du père Stenne fut fermé, on y mit du pé-

trole, et le pauvre homme, obligé à une surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et bouleversés, seul, sans fumer, n’ayant plus son garçon que le soir, bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa moustache, quand il parlait des Prus- 5 siens. ... Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas trop de cette nouvelle vie.

Un siège! C’est si amusant pour les gamins. Plus d’école! plus de mutuelle! Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de foire. ... 10

L’enfant restait dehors jusqu’au soir, à courir.

Il accompagnait les bataillons du quartier qui allaient au rempart, choisissant de préférence ceux qui avaient une bonne musique; et là-dessus le petit Stenne était très ferré. Il vous disait fort bien que 15 celle du 96e ne valait pas grand’chose, mais qu’au 53e ils en avaient une excellente. D’autres fois, il regardait les mobiles faire l’exercice; puis il y avait les queues. . . .

Son panier sous le bras, il se mêlait à ces longues 20 files qui se formaient dans l’ombre des matins d’hiver sans gaz, à la grille des bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans l’eau, on faisait des connaissances, on causait politique, et, comme fils de M. Stenne, chacun lui demandait son avis. Mais le plus amu- 25 sant de tout, c’était encore les parties de bouchon, ce fameux jeu de galoche que les mobiles bretons avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le

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